Zenzl MUHSAM Une vie de révolte

Publié le par Henri LOURDOU

Zenzl MUHSAM Une vie de révolte

Zenzl MÜHSAM Une vie de révolte

(La Digitale, traduit de l'allemand par Suzanne Faisan et Elke Albrecht, 2008, 248 p.)

 

 

C'est en lisant "Déportée en Sibérie" et "Déportée à Büchenwald" de Margarete BUBER-NEUMANN que j'ai découvert cette figure attachante et représentative du mouvement révolutionnaire allemand de 1918-1933, anéanti par la réaction militariste et nationaliste, la social-démocratie, le nazisme et le stalinisme.

Malgré le titre exagérément optimiste, la vie de Zenzl MÛHSAM a été celle de la mise à mort progressive de sa révolte par l'accumulation de ces ennemis successifs, dont le dernier ne futpas le moindre.

Zenzl (diminutif familier de son prénom à l'état civil : Kreszentia) s'est toujours présentée à partir de 1934 comme la veuve d'Erich MÜHSAM, poète et militant anarchiste d'origine juive, enfermé par les nazis en camp de concentration à Orianenburg en février 1933 et retrouvé pendu en juillet 1934 : un prétendu suicide qui ne convainc personne.

Lorsque BUBER-NEUMANN la croise, en décembre 1939, c'est à la prison de la Boutirki à Moscou. Elles font toutes les deux partie du lot de femmes allemandes tirées du Goulag que les autorités soviétiques préparent pour être livrées à Hitler, en pleine idylle hitléro-stalinIenne.

Zenzl finalement ne sera pas livrée, contrairement à Margarete, sans doute en raison de la notoriété de son mari, et de ses contacts internationaux (parmi lesquels Emma GOLDMAN), et aussi peut-être par peur de ses déclarations sur la réalité du paradis soviétique. Car contrairement à certaines militantes du KPD (le Parti Communiste Allemand inféodé à Moscou), telle Roberta Gropper, citée p 180, auxquelles la détention arbitraire n'a pas fait perdre leur foi apparente dans le Parti, Mühsam est considérée comme un électron libre. Et pourtant, le Parti réussira finalement à lui faire tenir sa langue. Ceci grâce au dépôt des oeuvres inédites d'Erich MÜHSAM qu'elle a eu la naïveté de lui confier, en raison de l'incurie de la plupart de ses camarades anarchistes d'une part, et, d'autre part, à la sollicitation chaleureuse d'Elena Stassova, responsable russe du Secours rouge international, auquel Zenzl participait lors de l'incarcération de son mari. Cette dernière a pris en charge matériellement Zenzl après son départ clandestin d'Allemagne en juillet 1934, et alors qu'elle vit à Prague, abandonnée de tous, avec son jeune neveu. Malgré sa méfiance initiale, Zenzl cède peu à peu à ses instances et décide de se réfugier à Moscou en août 1935.

Arrêtée par deux fois, en avril 1936, et en novembre 1938, interrogée et torturée pour avouer sa participation à un imaginaire complot trotskyste, elle fait partie de ceux qui n'avouent rien, et, grâce à cela, elle échappe à la mort. Mais elle entame une longue période d'exil forcé et de déportations qui va durer jusqu'en 1955, date à laquelle elle obtient son retour en RDA où elle mourra en 1962, à 78 ans.

Elle accepte de collaborer avec les autorités de ce pays pour obtenir enfin la publication, au compte-gouttes, des oeuvres posthumes d'Erich MÜSHAM qu'elle avait réussi à arracher aux griffes des nazis en 1934.

 

L'ouvrage est composé d'un recueil de lettres de Zenzl de 1918 à 1959, de deux essais biographiques extraits des "Ecrits de la société des amis d'Erich MÜHSAM" de Lübeck (sa ville natale) , n°11 de 1995, et d'écrits d'Erich MÜHSAM lui-même parus dans sa revue "Fanal" entre 1926 et 1932.

Ces lettres nous font découvrir l'état d'esprit d'une femme d'origine paysanne et bavaroise, d'éducation catholique, gagnée dans les années 1900 à la liberté et à la Révolution par le canal de l'art, à travers une longue démarche d'émancipation personnelle. Sa rencontre avec Erich MÜHSAM s'inscrit pleinement dans ce parcours. Qualifiée par certains de naïve ou d'apolitique, par d'autres de trotskyste ou de conspiratrice retorse, Zenzl apparaît d'une lumineuse fermeté sur l'essentiel ; un idéal de vie qu'elle partage avec Erich à partir de 1913 et jusqu'à sa mort, basé sur la liberté, la confiance, la solidarité et le refus de la guerre et des idéologies guerrières.

Quant aux essais biographiques, nourris des archives récemment ouvertes de la Stasi et (partiellement) du KGB, ils montrent bien le caractère pervers du système de surveillance et de dénonciations mutuelles qui a caractérisé le KPD dès sa création, dans le cadre d'une Internationale pilotée depuis Moscou. Et l'autodestruction de l'élite militante auquel ce système a conduit. Les "survivants", qui ont construit la RDA n'ont su que reproduire ce modèle paranoïaque jusqu'à son effondrement logique et mérité.

Enfin, les textes de MÜHSAM dénoncent d'abord la solidarité organique qui s'était instaurée en 1914 entre les institutions militaristes et impériales du 2e Reich et les dirigeants de la social-démocratie. Ce qui explique la ligne répressive adoptée par ces derniers en 1919 contre le mouvement révolutionnaire largement spontané et malheureusement minoritaire qui s'était levé à la fin de la guerre dans une société minée par les pénuries et nostalgique de l'ordre associé à la prospérité d'avant-guerre. Plus qu'en France sans doute, la guerre de 14-18 a été une catastrophe sociale et politique de laquelle aucun progrès n'a pu émerger. La polarisation de la société qui en est issue a opposé une minorité en voie d'émancipation à une majorité travaillée par la nostalgie et le ressentiment.

Comme l'écrit Zenzl en 1920 à son mari emprisonné, après l'éphémère tentative de République des Conseils de Bavière : "Liberté, révolution, voilà des choses qui font peur aux gens, ils les trouvent dangereuses." (p 44)

Les autres thèmes de ces textes tournent autour de la nécessaire dimension morale de l'action politique : dans celui titré "La sincérité" Mühsam argumente contre l'économisme des social-démocrates comme des communistes qui recouvre un renoncement au travail d'émancipation. C'est sans doute le plus intéressant, car il reste pour moi d'une pertinence toujours actuelle. Il reste vrai qu'il faille dans l'action politique privilégier "la franchise, la vérité, la confiance, la droiture, la fermeté dans l'objectivité et le courage de ses opinions, toutes ces qualités que résume la notion de sincérité." (p 216)

Par contre son apologie de la Révolution comme seul horizon possible de l'action a pris pour moi quelques rides. Et si son apologie de la violence révolutionnaire me semble illusoire et dangereuse, je partage cependant sa vision d'un changement social qui ne peut être actionné d'en haut de façon administrative.

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