Stephen SMITH La ruée vers l'Europe

Publié le par Henri LOURDOU

Stephen SMITH La ruée vers l'Europe

Stephen SMITH La ruée vers l'Europe

La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent

(Grasset, 2018, réédition "J'AI LU" n° 18 617, mai 2019, 256 p.)

 

Étrange livre écrit par un ex-journaliste (correspondant Afrique de "Libération" puis du "Monde") devenu professeur "d'études africaines" à l'université Duke.

L'université Duke (en anglais, Duke University) est une université de recherche privée nord-américaine, située à Durham (Caroline du Nord). L'université est nommée d'après la dynastie Duke. Bien que l'université ne fût officiellement fondée qu'en 1924 (ses racines remontent jusqu'en 1838), elle compte parmi les universités les plus renommées du monde (13e au monde selon THES - QS World University Ranking). Fréquemment appelée la « Harvard du Sud », Duke est l'université la plus sélective du Sud des États-Unis (selon US News & World Report 2008).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_Duke

Bien accueilli à droite, un peu moins à gauche malgré la critique citée du "Monde" en 4e de couverture : "Un livre posé, chiffré, qui a vocation à dépassionner le débat.", il a les qualités et les défauts de la prose journalistique.

Qualités : il fait appel à des données et points de vue de tout bord et donc très variés.

Défauts : sous couvert de "dépassionner le débat" en effet, il n'approfondit pas jusqu'au bout toutes les pistes qu'il ouvre, voire fait preuve de contradictions et d'incohérence.

 

La froideur de son accueil à gauche (et la chaleur contradictoire à droite) s'explique par l'agacement à peine dissimulé qu'il laisse transparaître vis-à-vis des "bons sentiments" et des "humanitaires", comme en témoigne par exemple la référence répétée (et clairement négative) à l'expression "politique de la pitié" (dont il rappelle à chaque usage – pour se couvrir d'une autorité morale "de gauche" ?- qu'elle est due à Hanna Arendt).

De fait, il attribue à tous les défenseurs inconditionnels des droits humains des migrants une grande naïveté.

Or, ce type d'amalgame implicite est en contradiction avec son propos explicite, qui se veut "équilibré" et ne faisant que présenter les termes réels d'un débat qu'il appelle de ses voeux pour définir une "politique migratoire" de l'Europe.

Mais son propos éclaire-t-il ce débat en effet nécessaire ? Je dirai qu'il aurait pu le faire un peu mieux.

 

Le rôle trop négligé de la démographie

 

A juste raison, il insiste fortement sur les réalités démographiques. Celles-ci montrent une évolution dissymétrique de l'Afrique subsaharienne et de l'Europe. Forte croissance de la population et rajeunissement de la pyramide des âges en Afrique d'un côté, croissance faible ou nulle et vieillissement en Europe de l'autre. Les chiffres sont spectaculaires. Compte tenu de l'inertie propre à la démographie, cette situation va perdurer au moins quelques dizaines d'années .

Un de ses effets prévisibles, et déjà en partie à l'oeuvre, est une pression migratoire irrésistible de l'Afrique en direction des autres continents,et d'abord le plus proche, l'Europe, où le différentiel de la structure par âges est le plus fort.

C'est l'idée principale qui donne son titre au livre, avec une référence à la "ruée vers l'or" en Californie des Européens vers 1850. La différence étant qu'ici, "l'or" dont il est question est le système de protection sociale très avantageux des Européens.

 

Motivations et irrésistibilité des migrations

 

Ce qu'il rappelle également avec pertinence est que les migrations intercontinentales ne sont pas commandées par la misère mais par l'absence de perspectives locales et un début d'aisance au contraire permettant de financer le voyage. Cela justifie à ses yeux l'ironie contre le misérabilisme des humanitaires. Faut-il donc considérer que la traversée de la Méditerranée dans les conditions actuelles n'est qu'une formalité sans importance ? C'est ce qu'il essaie, à mon avis fort maladroitement, de prouver à coup de statistiques sur le % de risque de mort encouru fondé sur des chiffres dont il nous dit par ailleurs qu'ils sont très sujets à caution (p 164-5).

Il n'en demeure pas moins que, quels que soient les moyens utilisés pour les bloquer, les parcours migratoires se font. Et la question qui devrait se poser, et que malheureusement il ne pose pas, est celle des conditions optimales, pour les migrants comme pour les pays d'accueil, dans lesquelles ils devraient se faire.

Au lieu de cela, Stephen SMITH, qui pourtant prétendait éclairer le débat sur une "politique migratoire" de l'Europe, se contente d'acter les termes dans lesquels les choses se passent...

 

Fatalisme cynique contre idéalisme humanitaire ?

 

"En guise de conclusion", il nous présente des "scénarios d'avenir". Et il finit par suggérer que le futur le plus probable est un "mix" de tous ces scénarios : "l'Eurafrique"(une forte immigration africaine acceptée bon an mal an, mais plus subie qu'organisée), "l'Europe forteresse"(une politique de blocage des entrées), "la dérive mafieuse" (l'abandon aux trafiquants des parcours migratoires), et "le retour aux protectorats" (la sous-traitance des flux migratoires aux pays voisins de l'Europe moyennant finances et droit de regard).

 

Ce fatalisme cynique est contradictoire avec les critiques formulées au long du livre : ainsi du "détournement du droit d'asile" (p 214), qu'il ne prend pas la peine de mettre en relation avec la fermeture des autres voies de migration légale. La même chose aurait pu être dite de l'augmentation du nombre de Mineurs Non Accompagnés qui détourne le droit à l'Aide Sociale à l'Enfance, et pour la même raison. Mais il aurait alors fallu sortir du registre soi-disant "réaliste" qui le pousse à écrire que la politique de "l'Europe forteresse" est "moins indéfendable qu'il n'y parait sur le plan pratique" (p 214). Affirmation qui ne repose sur rien. Car, s'il peut se permettre d'accuser les humanitaires de faire le jeu des trafiquants en Méditerranée, ce n'est justement que parce que la politique de l'Europe forteresse persiste...et alimente le trafic !

 

Sensationnalisme et contradictions

 

L'argument-massue de Smith contre une politique basée sur l'accueil est que le système de protection sociale européen n'y résisterait pas, et que cela provoquerait une montée des violences. Ainsi il nous propose un scénario sensationnel (p 217) dans lequel la "pègre européenne se mettrait au service d'une extrême-droite militante" pour mener la guerre aux "passeurs". Rien ne vient étayer la possibilité d'un tel scénario, sinon l'imagination de l'auteur...

De la même façon la thèse d'une ruine de notre système de protection sociale n'est en rien argumentée dans un livre pourtant fort prodigue en chiffres : le seul argument est que l'arrivée de jeunes en âge de travailler, qui au contraire permettrait de financer les retraites d'une Europe vieillissante par les cotisations versées, serait plus que compensée avec le regroupement familial par l'arrivée d'enfants qu'il faudrait scolariser.

 

Ainsi, malgré ses prétentions humanistes et son ton condescendant vis-à-vis des naïfs militants de l'humanitaire, ce livre qui milite subliminalement pour "l'Europe forteresse" travaille sans doute davantage qu'eux à exacerber les tensions qu'il prétend vouloir éviter.

Post Scriptum : Une étude de cas, l'émigration malienne.

 

En relisant de vieux n° du "Monde" avant de les jeter, je tombe sur un passionnant reportage qui montre bien la difficulté de généraliser sur les migrations africaines. Il s'agit de l'article de Morgane LE CAM paru le 27-12-18 sous le titre : "Au Mali, l'appel de "l'aventure"."(p 13- rubrique "Horizons").

Le point de départ est le naufrage en 2014 en Méditerranée de 46 migrants maliens venus du même village d'Oussoubidiagna, 6 900 habitants.

Celui-ci , où se rend l'autrice de ce reportage, se trouve à l'Ouest du pays, à plus de 4h de route de la ville principale, Kayes.

"Dans les chemins environnants (la place de l'école et le marché) on croise surtout des femmes, des vieux et des enfants. Comme partout dans la région, bien des jeunes cherchent à migrer."

Mais ce que nous apprenons aussitôt, c'est que "Le phénomène n'a rien de nouveau : hérité du temps des grands empires établis entre le IIe et le XVIe siècles, il s'est développé à l'époque de la colonisation." A cette époque les destinations se limitaient d'abord aux futurs pays voisins de ce qui était alors l'AOF (Niger, Sénégal, Côte d'Ivoire). Puis vers la métropole après 1918 en raison du besoin de main d'oeuvre consécutif à la grande saignée de la guerre. Cette migration est temporaire. Deux autres vagues sont déclenchées par une cause locale : les sècheresses de 1973 et 1984.

Aujourd'hui le ministère des Maliens de l'extérieur estime à plus de 4 millions le nombre de ses ressortissants installés à l'étranger." La plupart d'entre eux dans d'autres pays africains . Mais un nombre non négligeable en Europe, essentiellement en France. La région de Kayes est "spécialisée" dans cette émigration là : "Une large majorité des 120 000 Maliens établis dans l'hexagone" en sont originaires "et maintiennent le lien avec leur terre d'origine."

Ainsi, à Oussoubidiagna, "tout ou presque a été construit grâce à leur argent." Cause ou conséquence ? L'État n'investit localement pratiquement rien. Ainsi s'installe un "cercle vicieux" : "Nous sommes les laissés-pour-compte de l'administration. Alors quand tu ne trouves plus de travail et que tu n'as plus rien à manger, tu pars."

Seule une minorité refuse d'entrer dans cette "culture du départ", mais "les rares jeunes ayant fait le choix de rester au pays le paient au prix fort." N'avoir "personne en Europe" met une famille au ban de la communauté, car cela lui ôte tout garant financier pour toutes les grandes occasions.

Paradoxe apparent : le durcissement des conditions d'obtention des visas en Europe depuis les années 2000 a augmenté les départs, car la circulation ne se fait aujourd'hui que dans un sens. Vers l'Europe d'où les migrants n'osent plus repartir étant données les difficultés pour y revenir.

Démonstration du caractère contre-productif de la politique de "l'Europe forteresse" soutenue par Stephen SMITH...

Quant à la construction d'un véritable État au Mali, elle passe visiblement par quelque chose d'autre que l'intervention militaire française contre le terrorisme...

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