Ressentiment contre émancipation ?

Publié le par Henri LOURDOU

Ressentiment contre émancipation ?

Ressentiment contre émancipation ?

A propos d'une "petite musique" inquiétante...

 

Je suis de longue date sensible au concept de "ressentiment" et donc à l'idée connexe que l'émancipation est un travail de longue haleine, et non une rupture franche et brutale de liens qu'il suffirait de trancher pour en effacer toute trace.

Ce travail de l'émancipation passe par des essais et erreurs, des pas en avant suivis d'éventuels reculs : il n'a rien de linéaire et n'est pas toujours transparent.

 

Il arrive même qu'il chemine souterrainement pour donner lieu à de subites éruptions, à des ruptures parfois violentes, ou violemment exprimées.

Et donc aussi parfois, et même, admettons-le, souvent, à des excès.

C'est ce qui est arrivé récemment pour les femmes avec le mouvement "me too", et pour les Noirs avec l'affaire George Floyd qui a fait écho en France avec l'affaire Adama Traoré.

 

Or ces excès suscitent, me semble-t-il, à feuilleter les derniers titres exposés sur les tables des libraires, des réactions inquiétantes dans certains "hauts lieux de la pensée", autrement dit tous ces prof de philo qui tiennent à éclairer le peuple sur le monde comme il va, ou plutôt comme il ne va pas, selon eux.

Je résumerais ainsi cette "petite musique" que je vois monter dans une partie de ces "hautes sphères", et qui, je n'en doute pas, trouvera un public :

"Toutes ces "victimes" des diverses oppressions qui prennent à présent bruyamment la parole sont des haut-parleurs du ressentiment : elles ne songent qu'à punir, à interdire, à se venger en s'enfermant dans leur statut de victimes."

 

De là la conclusion qu'on s'attend à voir tomber, et qui n'est pour l'heure pas encore explicite : il n'y a pas matière à revendiquer quoi que ce soit de la part de ces gens-là. Car les torts dénoncés relèvent d'un passé révolu : l'essentiel est déjà acquis, et il ne sert à rien de ressasser sans cesse les mêmes griefs. Partant de là, tous les mouvements revendicatifs sont mis dans le même sac : exagérés et infondés, ils relèvent de ce que le Président Macron a appelé le "séparatisme" et non d'une recherche de dignité et d'égalité réelle.

 

On voit tout le potentiel réactionnaire de cette façon de voir, et les convergences apparemment contre-nature qu'elle pourrait nourrir entre la Droite nostalgique de l'ordre patriarcal et colonial et une Gauche pétrie de bonne conscience républicaine, laïque et jacobine, voire féministe ou antiraciste "à l'ancienne".

Des convergences qui s'étaient déjà exercées lors de la guerre d'Algérie lorsque le socialiste Guy Mollet, investi des pleins pouvoirs (avec le soutien du PCF...),avait couvert la pratique généralisée de la torture au nom de la "lutte contre le terrorisme", comme si celui-ci pouvait excuser celle-là...et faire oublier la justesse fondamentale du combat pour l'indépendance de l'Algérie.

 

Aussi je distinguerai pour ma part très soigneusement les prises de position ponctuelles contre des abus portant atteinte à l'État de droit et aux libertés, telles que l'appel lancé par des intellectuels libéraux nord-américains contre l'autocensure et les évictions professionnelles de journalistes du "New York Times", de l'engagement général, et qui doit se poursuivre, pour la reconnaissance des communautés historiquement opprimées et la réparation des préjudices et des injustices qu'elles ont subi ou subissent.

Autant la vigilance sur les excès des mouvements d'émancipation est utile et nécessaire, autant ces mouvements eux-mêmes méritent pleinement d'être expliqués, soutenus et encouragés. Arguer de ces excès pour invalider les mouvements eux-mêmes me semble une imposture qu'il faut donc dénoncer.

C'est pourquoi je salue tout particulièrement la publication par l'hebdomadaire "Le 1" du texte de Raoul Peck "J'étouffe", exprimant de façon éclatante cette libération nouvelle de la parole noire face au long déni blanc du passé colonial et de ses séquelles toujours actives. Et je remets à leur juste place les révélations récentes ("Le Monde"daté 25-7-20) concernant Adama Traoré et les pratiques de son entourage pour "protéger son image". Quand bien même celles-ci seraient avérées, elles ne suppriment en rien le fait que ses conditions d'interpellation, les circonstances de sa mort et ce qui l'a suivie posent le problème du racisme persistant parmi les forces de l'ordre, la justice et l'administration françaises.

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article