Pierre-André TAGUIEFF L'émancipation promise

Publié le par Henri LOURDOU

Pierre-André TAGUIEFF L'émancipation promise

Pierre-André TAGUIEFF

L'émancipation promise

(Editions du Cerf, septembre 2019, 346 p.)

 

 

Entièrement d'accord avec l'affirmation liminaire de l'auteur disant que la marque d'un esprit exigeant est de "penser contre soi-même", je m'interroge cependant sur la façon dont il le fait : ne pousse-t-il pas son exigence un peu loin en "jetant le bébé avec l'eau du bain" ?

C'est le propre de cette nouvelle catégorie d'intellectuels néo-réactionnaires repérés par le regretté Daniel Lindenberg en 2002 dans "Le rappel à l'ordre".

La force néanmoins de ce courant venu de Gauche et passé subliminalement à Droite est de critiquer des choses en effet critiquables : des exagérations aberrantes, des formulations contre-productives, voire des comportements dangereux. Mais, à prendre la partie pour le tout, il s'expose à rejeter en bloc des démarches et des revendications fondées... au nom d'intentions supposées. Et il se range de fait dans le camp des ennemis de l'égalité et des défenseurs des positions établies, si injustes soient-elles. Ceci tout en semant le trouble parmi les partisans de l'égalité, de la justice et du progrès, qui constituent la Gauche.

 

Aussi c'est avec vigilance que je me suis avancé dans la lecture de cet essai par ailleurs stimulant.

 

Un procès d'intention : "la haine du passé".

 

Dès l'introduction, je suis confronté à une contre-vérité manifeste, dont il faut relever patiemment la fausseté.

"La haine du passé, d'un passé dénoncé globalement comme criminel, se traduit pas le désir de l'effacer à jamais. On raconte le passé comme l'histoire cauchemardesque des relations de domination, du patriarcat et du sexisme, de l'exploitation, de l'esclavage, du colonialisme, du nationalisme xénophobe, du racisme et de l'antisémitisme, des exterminations de classe et de race. La criminalisation rétrospective implique un enterrement non accompagné de rites mémoriels. Comme s'il fallait se venger d'un passé coupable et honteux. Il s'agit là d'un véritable tournant anthropologique." (p 13)

Bigre ! Mais sur quoi s'appuie ce jugement sans appel ? Certainement pas sur les programmes officiels d'Histoire de collège et lycée, dont nous venons de constater, avec mes amis de la 4acg (Association des Anciens Appelés d'Algérie et leurs Amis Contre la Guerre), qu'ils ne comportent même plus (en lycée) une étude la guerre d'Algérie dans le "tronc commun" (c'est devenu une option), alors qu'on y passe au maximum 3h en collège quand le prof choisit de le faire (un exemple de décolonisation au choix)... Et alors que la colonisation est à peine abordée, et l'esclavage et son abolition, à peine intégrés, quasi-repassés à la trappe ! Quant à l'histoire du mouvement ouvrier et du féminisme, ils sont à peine traités.

Non : la seule référence donnée par Taguieff en note de bas de page est le livre récent de Gérard Noiriel "Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours", Agone, 2018 : "une histoire de France réduite à une histoire des relations de domination, écrite sous l'égide de K.Marx et de P.Bourdieu."(p 13)

Faut-il considérer que ce livre est appelé à devenir le nouveau petit Lavisse imposé dans toutes les salles de classe ? Il me semble qu'on en est encore loin...

On a donc bien là, sous une forme délibérément polémique, une affirmation gratuite et qui ne repose sur rien de sérieux.

Qu'une certaine Vulgate radicale puisse tourner à cette "haine du passé" ou plutôt à sa relecture idéologisée, on l'a bien connu dans la période de domination du marxisme-léninisme sur une partie de l'intelligentsia de Gauche. Que l'on assiste à une espèce de retour de cette "radicalité idéologique" parmi certains intellectuels, on l'admet. Mais que cela constitue notre seul horizon intellectuel d'aujourd'hui, spécialement à Gauche, cela relève de la caricature et du procès d'intention. Aussi, parler de "véritable tournant anthropologique" ne peut que faire sourire...

Cependant, on aurait pu, à l'opposé de l'auteur, remarquer que, loin d'un "enterrement non accompagné de rites mémoriels", notre passé est au contraire de plus en plus convoqué dans un véritable envahissement de commémorations, dont l'inflation pose la question : n'est-ce pas plutôt cette inflation qui tue plus sûrement le passé qu'un véritable "enterrement" commandé par le ressentiment ?

Notre rapport au passé reste en réalité un sujet de débat, dont j'avais formulé ainsi une partie des enjeux : http://vert-social-demo.over-blog.com/2016/06/francois-maspero-les-abeilles-et-la-guepe-seuil-2002-286-p-un-regard-non-identitaire-sur-le-monde-un-refus-de-la-nouvelle-vulgate-an

"Pourquoi et comment une coexistence millénaire entre trois cultures (en ex-Yougoslavie) se transforme-t-elle en séparation absolue ?

On revient ici au point de départ : la mise en avant d'une seule identité comme exclusive des autres, déjà diagnostiquée par Amin Maalouf dans "Les identités meurtrières"(1998), réflexion rétrospective sur la guerre civile au Liban de 1975, qui provoqua son départ définitif pour la France en 1976.

D'où vient cette maladie collective ? Du non-respect du droit des minorités et de la négation de nos pluri-appartenances collectives, comme le suggère Maalouf ? Pas seulement : à l'évidence, il faut y ajoute les multiples mécanismes d'oppression et les blessures historiques non cicatrisées, dont la mise à jour et le traitement demandent à la fois lucidité, combativité, patience et sens du compromis. Quatre ingrédients difficiles à réunir dans la même tête."

Sur ce terrain des "mémoires blessées", le travail reste encore largement devant nous. Que la question en soit enfin posée constitue en fait un indéniable progrès. Voir par exemple la tribune pleine de bon sens de Cheikh Sakho dans "Le Monde" daté 8 août 2020, "Bataille mémorielle : match nul à Reims".

 

L'émancipation comme refus de tout lien ?

 

La même outrance se retrouve dans l'analyse du programme d'émancipation universelle présenté comme destruction de l'humanité de l'homme. S'appuyant là encore sur quelques théoricien-ne-s extrêmes choisi-e-s, supposé-e-s exprimer la vraie nature de ce programme, Taguieff en conclut que (p 317) : "Au terme de cette frénésie de la déliaison, de l'abolition des limites et de la table rase, il ne reste plus qu'une humanité réanimalisée, faite d'individus zoologiquement déterminés, déculturés, chacun étant sans mémoire, sans histoire, sans traditions, sans famille et sans nation. Humanité de nulle part, sans identité. Humanité potentielle. Réduite à une somme de personnes potentielles. Avec l'avenir, cette abstraction fuyante, pour seule orientation."

En cause ici notamment la revendication "antispéciste" et "intersectionnelle" qui milite à la fois contre les distinctions de genre et l'oppression humaine contre les autres catégories de "vivants". Ce qui reviendrait selon Taguieff à rendre "impensable" le "crime contre l'humanité" : ... donc à l'autoriser ? On n'est pas loin de ce procès d'intention...

 

Ainsi que je l'écrivais à propos d'un de ces intellectuels néo-radicaux faisant l'apologie implicite de la violence révolutionnaire :

http://vert-social-demo.over-blog.com/2019/05/sempiternelle-question-de-la-violence.html

"En Occident du moins, mais peut-être aussi ailleurs, la violence est de moins en moins valorisée et supportée, et c'est, à mes yeux du moins, une marque de l'existence du Progrès.Oui, ce fameux Progrès, dont, avec la Justice, Jacques Julliard fait l'un des deux éléments permettant de définir la Gauche ("Les gauches françaises. 1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire", Flammarion, août 2012).

Car l'usage de la violence est la marque de l'impuissance de la Raison, et celle-ci l'instrument essentiel du Progrès.

Cette décrédibilisation progressive de la violence va de pair avec la progression de l'idée des Droits humains et de la juridification des rapports sociaux.

On voit bien que les Droits humains, longtemps ringardisés par la vulgate marxiste, ont opéré une montée en force qui s'accélère, malgré le procès que lui intentent certains intellectuels (Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère "Le procès des droits de l'homme. Généalogie du scepticisme démocratique" (Seuil, mars 2016)."

 

Que cette vision juridique des choses, appuyée sur l'universalité des droits et devoirs, s'élargisse, en raison de la crise écologique aujourd'hui évidente, faut-il le craindre, ou, au contraire, s'en réjouir ? Loin de constituer une "déliaison", elle représente en réalité une reliaison de l'humanité entre elle et avec l'ensemble du vivant !

 

La révolution comme seul horizon ?

 

Ici je me trouve pour une fois en adéquation parfaite avec la critique de Taguieff, à condition de dissocier, ce qu'il ne fait pas, l'idée de progrès de celle de révolution.

Ainsi il écrit : "Avec la diffusion des croyances progressistes s'est banalisé l'utopisme véhiculé par l'imaginaire démocratique moderne, qui entretient les rêves de solution définitive des problèmes posés aux humains." (p 322)

Or, il demande avec raison, citant M Foucault : "Comment se fait-il que le mot de "révolution" ait allumé un peu partout des feux de Bengale depuis 170 ans, qu'il ait suscité tant de dévots, tant de théoriciens, tant de massacres, tant d'emprisonnements, tant de pouvoirs, tant de tyrannies, tant de révoltes ? Mais aussi tant d'ascétisme, de moralisation, d'impératifs ?" ( 321)

La réponse est bien dans le déni de l'inachèvement, de la persistance de la mort et du conflit.

A cela, il n'est qu'un seul remède :

http://vert-social-demo.over-blog.com/2020/06/comment-a-t-on-pu-etre-stalinien-2/4.html

"la question cruciale de la modération en politique nécessaire au maintien de la démocratie. Une modération trop souvent assimilée au renoncement à ses idées ou à ses principes. Ce qu'elle n'est pas nécessairement, loin de là."

Et il n'est donc pas nécessairement non plus, contrairement à ce que nous suggère Taguieff, fatal que s'impose à Gauche une volonté de "détruire le Système" par tous les moyens qui serait aujourd'hui le seul héritage d'un progressisme décrédibilisé (p 328) .

 

Donc, "s'émanciper de l'émancipationnisme" (p 333) pourquoi pas ? Mais à condition de ne pas abandonner le combat pour l'émancipation, au seul motif que nous pourrions le mener "en mauvaise compagnie" !

Je conclurai donc, avec Claudio Magris : nous avons "besoin et d'utopie et de désenchantement (...) Don Quichotte a besoin de Sancho Pança, qui voit bien, lui, que le casque de Mambrin est un plat à barbe et qui sent l'odeur d'étable d'Aldonza, mais qui comprend que le monde n'est pas complet ni vrai si l'on ne cherche pas ce casque enchanté et cette beauté lumineuse (...) Utopie et désenchantement, plutôt que de s'opposer, doivent se soutenir et se corriger mutuellement." ("Utopie et désenchantement", Gallimard, 2001, p 15-16).

 

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