Comment a-t-on pu être stalinien (2/4)

Publié le par Henri LOURDOU

Comment a-t-on pu être stalinien (2/4)

 

Dominique DESANTI

 

Voilà une personne que je découvre. Je n'en savais que peu de choses : c'était d'abord pour moi un auteur de best-sellers bio-historiques (Flora Tristan, Marthe Hanau) plus ou moins féministes que je n'avais pas lus. Et puis l'épouse d'un philosophe que je n'ai jamais lu non plus, Jean-Toussaint Desanti. Tous deux de la génération de la Résistance et plutôt de gauche.

J'ai acheté son livre un peu par hasard, il y a longtemps, et je ne l'avais encore jamais lu.

Disons que c'est une belle découverte.

Avec elle, nous passons de la comédie grinçante à la tragédie.

Sa dédicace annonce clairement la couleur :

 

Comment a-t-on pu être stalinien (2/4)

Celle-ci nous montre bien à quel point le stalinisme a pu broyer des vies : pour les quelques résilients, comme ceux dont je résume ici le témoignage, combien de naufragés ? Ceci doit rester présent à nos esprits.

 

La première grande différence de point de vue entre elle et Leroy-Ladurie, est une différence générationnelle. Née en 1914, elle a connu les années 30, mais surtout l'Occupation et la Résistance, à laquelle elle a très activement participé... dès 1940. Et c'est dans son itinéraire de résistante qu'elle rencontre en 1942-3 les communistes à Clermont-Ferrand, où son mari a été nommé professeur de philosophie à la rentrée 1942.

La deuxième est d'origine familiale : Née Anne Persky, à Moscou, elle est la fille d'un avocat juif d'origine biélorusse, qui émigre à Vasovie en 1918 puis à Berlin d'où la famille gagne la France en 1924. "Grâce à sa trajectoire migratoire et à son don pour les langues, elle maîtrise couramment le russe, l’allemand, le polonais et le français (à la différence de sa mère, à qui elle le reproche), mais également le yiddish, dans lequel ses parents s'exprimaient fort probablement. Elle apprend également à parler couramment l'anglais. Après le baccalauréat, Anne Persky prépare une licence en droit.

En 1937, elle se lie avec de jeunes normaliens de la rue d’Ulm. Le 21 décembre 1937, elle épouse l'un d'eux, Jean-Toussaint Desanti. Né à Ajaccio le 8 octobre 1914, c'est un brillant philosophe, aussi indépendant et atypique qu’elle. Ce mariage lui confère la nationalité française."

Ses parents, réfugiés en zone Sud, à Espalion (Aveyron) sont dénoncés comme juifs et arrêtés le 6 juin 1944 : ils "quittent Drancy le 30 juin 1944 par le convoi numéro 76 (l'avant dernier convoi). Ils sont assassinés le 5 juillet 1944 au camp d’Auschwitz-Birkenau. Dominique Desanti recevra l'avis officiel de leur décès en 1948 à son domicile parisien." https://fr.wikipedia.org/wiki/Dominique_Desanti

La troisième enfin, plus décisive encore, est sa situation de témoin privilégiée : journaliste internationale pour la presse communiste à partir de 1945, elle a accès aux hautes sphères du mouvement, en particulier à l'Est.

Cela nous vaut de nombreux portraits de dirigeants. Mais aussi le point de vue d'une personne qui a dû se convaincre, jusqu'en 1956, où, comme Leroy-Ladurie elle quitte le Parti (son mari, lui, y restera jusqu'en 1962), de la justesse de son engagement au contact de ces dirigeants, et malgré tout ce qu'elle y a découvert.

C'est aussi le point de vue d'une "intellectuelle", frottée de surréalisme, d'existentialisme et de libre débat, et qui, par cela-même, doit sacrifier une part d'elle dans son engagement militant.

Son livre, qui suit l'ordre chronologique, est structuré en chapitres introduits judicieusement par un rappel des principaux faits de l'année concernée relatifs au mouvement communiste international. Il s'ordonne en quatre parties : L'illusion lyrique, le typhon de la Guerre froide, le dégel, la fêlure.

Ses années 1945 à 1947 sont faites d'incessants déplacements qui servent de toile de fond et d'illustration à une description du mouvement communiste international.

Ainsi elle découvre tout d'abord l'Allemagne détruite et occupée, puis la Pologne fin 1945. Elle fréquente à son retour tous les dirigeants du Parti français, dont elle nous fait une galerie de portraits. Elle va ensuite en Italie, où elle découvre le deuxième plus grand Parti communiste d'Occident et fait la comparaison avec le Parti français.

Enfin, avec l'année 1947, arrive la Guerre froide et ses ruptures : c'est l'époque de la "grande glaciation" qu'elle va partager avec Leroy-Ladurie jusqu'à la mort de Staline en mars 1953.

C'est dans cette période que s'éprouvent les fidélités et se mettent en place les pires aveuglements, rétrospectivement si difficiles à comprendre et à expliquer.

C'est donc bien cette période qui est pour nous la plus éclairante à analyser.

Dominique Desanti ne rechigne pas à la tâche, et c'est tout à son honneur, car son amour-propre en prend un sacré coup.

 

L'huile dans les rouages rugueux du stalinisme jdanovien

 

Ainsi d'un épisode où elle a joué le rôle peu glorieux de ramener au bercail les compagnons de route effarouchés par le violent sectarisme soviétique.

Il s'agit du grand congrès mondial des intellectuels pour la paix organisé à Wroclaw (Pologne) par son ami Georges Borejsza en août 1948.

Celui-ci comptait bien réunir le plus largement possible tous les grands intellectuels sincèrement attachés à la nécessité d'écarter la perspective d'un conflit atomique.

Mais c'était sans compter sur le rappel à l'ordre venu du Kremlin : ainsi le discours prononcé par le chef de la délégation soviétique, le romancier Fadeïev où il traite notamment Jean-Paul Sartre de "hyène dactylographe" et de "chacal muni d'un stylo" (p 172) provoque la stupeur générale, le départ dès le lendemain de la délégation britannique conduite par Julian Huxley, directeur alors de l'Unesco, et la volonté de partir de Irène Joliot-Curie (qui préside avec lui aux débats).

Desanti, qui assiste à la scène nous décrit les réactions spontanées des assistants : "Picasso arrache ses écouteurs comme on trépigne. Eluard les ôte lentement et se met à crayonner. Vercors et Léger se figent.(...) Sur la tribune, Irène Joliot-Curie et Julian Huxley échangent des billets griffonnés. Boreszja, bouche entrouverte, semble un acrobate poignardé. Sous la tribune, tous, même Pierre Daix, sont désarçonnés. Fadeïev poursuit." (ibidem)

Tout de suite après, elle rencontre Boreszja qui n'est pas dupe : "Voilà, ils l'ont foutu en l'air mon congrès", mais qui ajoute aussitôt : "Écoute, être communiste, dans les pays où le communisme est au pouvoir, c'est ça aussi. Tu comprends ? Il faut assumer ça ou être lâche. Le courage communiste c'est de donner raison à Fadeïev. Refuser c'est facile...surtout pour toi en Occident." (ibidem) Il revient ensuite vers elle après avoir parlé longuement avec divers groupes polonais : "Écoute, si tu es une vraie militante empêche Irène Joliot-Curie de partir avec Huxley qui prend le prochain avion." (p 173)

Et c'est ce qu'elle va faire... en s'appuyant sur son époux, Frédéric, au téléphone depuis Paris.

On voit là à l'oeuvre le mécanisme mortifère qui va conduire des intellectuels informés et à l'esprit critique aiguisé à cautionner les pires déclarations d'un simplisme bêtifiant.

Il suffit d'appuyer sur leur culpabilité de favorisés : "Refuser c'est facile...surtout pour toi en Occident" et leur sens du devoir militant : "si tu es une vraie militante..."

A sa décharge, Desanti n'imagine pas l'existence du pire (les aveux sous la torture des "traîtres" qui seront bientôt jugés). Elle pense, comme Koestler d'ailleurs dans "Le zéro et l'infini", que c'est pour des raisons psychologiques, voire spirituelles, que ces "traîtres" avouent : "ce que Koestler même n'osait imaginer, ce qu'aucun de nous, même le plus sceptique, n'aurait pu croire, c'est que les aveux avaient été obtenus par des semaines de tortures physiques et morales." (p 210)

Mais au-delà de ce cas extrême, et à présent bien connu, des procès contre les dirigeants accusés de "titisme" en 1950 et 1952, l'enfermement dans la logique sectaire, et l'isolement politique qui s'en est suivi, s'est appuyé sur un activisme irresponsable dont la grande grève des mineurs de 1948, suivie de près par Desanti en tant que reporter, nous donne un exemple particulièrement emblématique.

 

L'ouvriérisme dévoyé : la grande grève des mineurs

 

Il n'est pas exagéré de dire que les mineurs ont été instrumentalisés par le Parti à des fins étrangères à leurs intérêts. Mais comme des revendications légitimes se mêlaient à ces objectifs politiques à visée internationale, il faut analyser les choses de près pour s'en apercevoir.

Cette grève de huit semaines, menée du 4 octobre au 27 novembre 1948, avait en apparence des objectifs revendicatifs : la mise en place de l'échelle mobile des salaires (revalorisation automatique en fonction de l'inflation) et le contrôle de la sécurité par les délégués ouvriers. En réalité, c'était une épreuve de force politique destinée à montrer à la fois au gouvernement et à Staline la puissance du Parti et sa résolution dans la lutte.

Le choix du moment, remarque Desanti, n'était pas opportun en terme de rapport de force : les Charbonnages de France avaient des stocks abondants...et les dirigeants syndicaux communistes le savaient.

Le résultat réel ? "Les mineurs vaincus, découragés, reprirent le travail et la CGT subit une profonde désaffection. Licenciements, dettes, mésentente pèseront longtemps sur les corons." (p 193); "en 1949 la reprise des cartes (du Parti) dans le bassin minier marqua un fléchissement dont on ne parla pas." (p 194)

Mais il y eut aussi un résultat symbolique : la consolidation des positions du Parti chez les intellectuels. "Eux au moins avaient mauvaise conscience. Et ils s'offraient ingénument, et de bonne foi à propager la gloire de cette grève, à en faire un symbole.

André Fougeron, peintre officiel du PCF lancé par Aragon (...) représenta la "Mort d'Antonin Barbier à Firminy-Loire" et l'exposa au Salon d'Automne (...) On décida de doubler "La Pensée" par une autre revue marxiste plus dynamique, plus polémique : "La Nouvelle Critique"; dont la rédaction en chef fut confiée à (...) un agrégé de philosophie qui s'était fait mettre en congé pour mieux servir : Jean Kanapa." (ibidem)

Dominique Desanti convainc son mari d'y participer, malgré ses scrupules intellectuels, avec l'argument habituel : s'abstenir d'assumer les "positions de la classe ouvrière", c'est céder au "carriérisme". Ainsi il consentit de porter la responsabilité "d'articles ineptes" : "Par exemple une attaque contre Bachelard, qui jusqu'alors votait communiste par fidélité au peuple".(p 195)

Et tous ces intellectuels s'autocensurent devant l'Ouvrier élevé au rang de pythie de l'avenir radieux...du moment qu'il parle au nom du Parti.

C'est faire l'impasse sur le travail de l'émancipation que commande une sortie réelle de l'oppression. Aussi ne faut-il pas s'étonner que tant d'ouvriers soient passés, notamment dans le Nord-Pas de Calais, du PCF au FN. Leur culture autoritaire et ressentimentale est restée intacte.

 

Les procès des "titistes" en Hongrie et en Bulgarie : un délire collectif

 

On arrive fin 1949, où un autre sommet est atteint dans le sectarisme et l'isolement. Et où Dominique Desanti fait une fois de plus preuve de son "esprit de Parti"... en écrivant, sur la suggestion de François Billoux, le sympathique secrétaire fédéral des Bouches-du-Rhône, un petit opuscule justifiant ces procès sous le titre "Masques et visages de Tito et des siens".

C'est qu'elle a eu le privilège de rencontrer en 1947, avant la sécession titiste, non seulement Tito lui-même, mais une bonne partie des accusés, alors dirigeants de premier plan en Hongrie ou en Bulgarie.

Cette expérience et les mois qui suivent l'amènent au bout d'un malaise croissant qu'elle ne surmonte paradoxalement qu'en en rajoutant dans son engagement. Ces pages sont les plus dures à lire, et sans doute ont été les plus dures à écrire.

"J'aurais -nous aurions- dû refuser. J'aurais pu désavouer ces "Masques et visages" qui me pesaient...

C'est le contraire qui s'est produit. Plus les "hérétiques" nous troublaient, plus le Parti nous choquait, plus nous décidions de secouer tout respect humain, de perdre la face aux yeux de la bourgeoisie, de nous engager. Absurdité de croyants ? Cette étiquette aussi nous la refusions et prenions le "je crois parce que c'est absurde" pour la basse insulte d'une bourgeoisie à bout d'arguments.

Mon éditeur organisa des débats sur Tito dans les Grandes Écoles. Qui croira qu'après ces discussions fiévreuses deux philosophes de la rue d'Ulm ont adhéré au Parti, y sont encore, et que l'un d'eux , alors socialiste, qui me parlait de détentions arbitraires , figure même au Comité central ? Qui croira que les polytechniciens, après cette séance , ont formé une cellule clandestine ?" (p 244-5)

On rejoint donc ici l'expérience et le témoignage de Leroy-Ladurie.

L'explication que donne Desanti est celle d'un attrait des intellectuels en formation pour un monde idéal opposé au prosaïque monde réel dont ils constatent l'imperfection. Elle ajoute cette analyse d'Annie Kriegel, dans un entretien personnel avec elle : "La dimension politique évacuait toute autre dimension, de sorte que les facultés d'analyse, de jugement et de courage, toutes orientées dans une direction strictement balisée, n'étaient nullement touchées, et bien moins accessibles aux arguments que cette dimension politique n'incluait pas dans son chenal." (p 247)

C'est bien la description clinique du délire. Mais un délire collectif.

Ce délire annule le doute, pourtant présent. Par quels mécanismes ?

"Dans le raisonnement qui le refoule se mêlent l'argument d'autorité (Casanova disant à Domenach : comment osez-vous mettre en doute la parole du chef des FTP ?-lequel pourtant mentait éhontément), la conviction que les PC et les régimes qu'ils instituent ne peuvent pas se comporter comme les partis et gouvernements bourgeois, la confiance en "l'homme nouveau" et surtout les réactions et répressions de l'adversaire." (p 248)

Cette "preuve par l'ennemi" est sans doute le pire des poisons : elle est au coeur de la "culture d'ennemi" pointée par Liu Xiaobo comme la matrice du totalitarisme chinois. Elle dépasse l'idéologie marxiste et pose la question cruciale de la modération en politique nécessaire au maintien de la démocratie. Une modération trop souvent assimilée au renoncement à ses idées ou à ses principes. Ce qu'elle n'est pas nécessairement, loin de là.

 

Fuite en avant sectaire et masochisme autocritique : de Ridgway-la-peste au procès Tillon-Marty

 

L'année 1952 est marquée notamment par la fameuse manifestation du 28 mai contre la venue à Paris du général américain Ridgway, puis l'exclusion d'André Marty et la mise à l'écart de Charles Tillon de la direction du Parti en décembre à la suite de mois entiers d'attaques personnelles.

Ces deux épisodes traduisent en fait un trouble au sein de la direction qui est resté confiné à un cercle étroit et fermé, tant la loi du silence était forte au sein du Parti.

Ce n'est qu'en 1971 que Charles Tillon sort enfin du silence où il s'est confiné volontairement pendant plus de 18 ans...

Quant à la manifestation quasi-insurrectionnelle du 28 mai, Desanti, qui l'a vécue de l'intérieur avec jubilation, en réévalue après coup la portée et le sens.

Son récit montre à quel point les "gauchistes" de l'après-Mai 68 ont mis leurs pas dans ceux du PCF de cette époque : même exaltation activiste, même ignorance souveraine de la perception extérieure de leur action et des réactions de l'opinion majoritaire...y compris parmi ceux qui pouvaient sympathiser globalement avec leurs idées.

Mais parmi les vieux militants, cette ignorance de la réalité profonde du pays n'est pas toujours partagée. Ainsi, tant Benoît Frachon que Jacques Duclos ont du mal à dissimuler leur scepticisme quant à l'effet d'entraînement de cette ligne ultra-activiste contre l'impérialisme américain qui aurait employé l'arme bactériologique en Corée (d'où le surnom attribué à Ridgway...lequel, découvre Desanti après coup, était au contraire favorable à une paix négociée en Corée).

Quant au mauvais procès fait à Marty et Tillon, il est télécommandé depuis Moscou et s'appuie sur des ressentiments personnels entre hauts dirigeants. C'est l'écho des différents procès anti-titistes faits contre des dirigeants soupçonnés de trop d'indépendance d'esprit par rapport au "Centre".

Ce que j'en retiens ici, c'est la pratique de "l'autocritique" opérée par Charles Tillon pour échapper à l'exclusion. Desanti s'appuie sur son témoignage ultérieur. Elle y pointe, comme d'autres (on le verra avec Morin), ce "besoin de fraternité, ce besoin d'être au chaud dans le groupe : sans lui on ne peut comprendre la passion du militant pour son parti." (p 324)

En se laissant pousser à "une autocritique à laquelle il ne croyait pas" (ibidem) Tillon choisit de sacrifier son "honneur intérieur" plutôt que de "se laisser déshonorer aux yeux des fidèles qui croyaient aveuglément la parole du Parti." (p 325)

Mais le plus terrible dans cette affaire est le rôle joué par certains proches : "Duclos, Frachon et moi avions partagé les mêmes périls (...) les liens de la plus fraternelle confiance nous unissaient (...) Cette confiance partagée aux temps les plus cruels me faisait mesurer la loyauté de Duclos, président d'une farce de justice."(p 324) Ainsi s'exprime enfin, en 1971, Tillon, ancien chef militaire des FTP. Jacque Duclos, dans ses mémoires en 6 tomes, parus entre 1968 et 1973, n'y consacre qu'une phrase (p 329)...

Desanti le qualifie au passage comme "l'un des dirigeant staliniens les plus durables, sans doute le plus doué du PCF" (ibidem). S'agit-il d'un compliment ? On peut en douter...

 

L'aliénation des intellectuels

 

On termine cette période de glaciation par un chapitre consacré à ce paradoxe : alors que le PCF attire à cette époque un maximum d'intellectuels, notamment parmi les jeunes, il stérilise aussitôt leurs talents d'intellectuels en les enfermant dans la prison mentale du "jadnovisme" le plus sectaire.

Le paradoxe se poursuit avec le fait pour de soi-disant révolutionnaires de s'interdire toute critique de la "normalité" : "l'homme communiste se doit de ne choquer les "larges masses" ni sur le plan des moeurs, ni sur celui de l'art". (p 337)

On va donc retrouver ici une critique radicale de la psychanalyse... alors que certains psychanalystes viennent de rejoindre le Parti (p 339)

Une promotion du "réalisme socialiste", notamment en peinture avec la promotion de Fougeron...alors que Picasso est membre du Parti, et avec lui d'autres plasticiens d'avant-garde, Pignon, Léger , Lurçat. A ce point, Desanti nous livre la bataille souterraine qui se livrait alors entre pro- et anti-Fougeron, et à laquelle, à contre-courant de ses convictions profondes, elle prend part en soutenant publiquement l'oeuvre de Fougeron (p 347-350).

Enfin, il faut mentionner l'offensive anti-féministe menée à l'occasion de la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir en 1951, qualifiée dans "La Nouvelle Critique" de "variation de la propagande bourgeoise" (p 353).

 

 

Conclusion :

Il reste encore près de 200 pages à ce témoignage-analyse très riche, dont les deux dernières parties ("le dégel" et "la fêlure") qui rendent compte du "retour au réel" de Desanti et certains de ses proches.

Elles montrent que ce retour, comme pour Leroy-Ladurie, a été progressif : encore une fois, on ne sort pas d'un tel engagement sans une longue "accommodation" à la lumière du jour de la liberté de penser par soi-même et d'agir en toute indépendance d'esprit.

Et, encore une fois, elles montrent qu'il y a plusieurs voies de sortie. Desanti est sortie par la voie de gauche du féminisme, de l'anticolonialisme et d'une forme de fidélité à l'expérience du mouvement ouvrier. Mais lestée du poids de la conscience aigüe des crimes commis au nom de l'idéal communiste. Et vigilante vis-à-vis de toutes les formes d'intolérance et de sectarisme qui prospèrent sur le sentiment de posséder la vérité absolue.

Et c'est bien ce que va confirmer, à sa façon, l'expérience d'Edgar Morin.

Quelques passages remarquables des deux dernières parties :

En décembre 1952 se tient à Vienne le congrès mondial des peuples pour la paix :

"C'est à Vienne, écoutant les militants, nationalistes ou communistes, des pays colonisés, que j'ai pris conscience de l'insupportable paternalisme de la "section coloniale" devenue "section d'Outre-Mer" du PCF." (p 357)

Le 1er novembre 1954, le FLN déclenche la lutte armée en Algérie :

"Assurément la presse, les discours explicites du PCF condamnaient constamment le racisme. Mais syndicats et cellules acceptaient implicitement une hiérarchie fondée sur l'origine (...)

Depuis la Libération, la politique d'alliance du PCF s'était révélée en contradiction avec le soutien aux mouvements d'indépendance des colonisés. Comment à la fois unir tous les "Français patriotes" (c'est-à-dire jacobins, convaincus de la supériorité de leur civilisation et d'apporter depuis 1789 la liberté "à la pointe de leurs baïonnettes") et montrer activement que c'en était fini avec l'empire colonial ? (...)

La résolution du BP (Bureau Politique) du 8 novembre 1954 fixa les limites du soutien du PCF (c'est nous qui soulignons) : "Le PCF assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits." " (pp 399-400)

Autrement dit, commente Desanti, pas question de soutenir ni la lutte armée, ni la revendication d'indépendance.

 

En juillet 1956 se tient au Havre le congrès du PCF consécutif au XXe congrès du PCUS avec son fameux "rapport attribué au camarade Khrouchtchev". Desanti participe à sa préparation :

 

"Après le désespoir et la rage des révélations nous avions un moment pensé qu'il y aurait une grande vague de critiques. La direction, inquiète précisément de sentir cette attente, se cramponnait à ce "passé éclatant" dont Thorez avouait la nostalgie.(...)

Pour suivre notre Conférence de section, le Comité central avait envoyé un "puncheur". Georges Cogniot, agrégé de lettres, normalien (...) n'avait jamais cessé de servir à Thorez à la fois de super-secrétaire, de professeur et d'ami à tout faire.(...)

On avait envoyé Cogniot parce que le 7e (arrondissement de Paris) comptait beaucoup d'intellectuels, d'inspecteurs des finances, de hauts fonctionnaires. De plus on y signalait un noyau d'opposants qui -désavantage pour la direction- étaient aussi des militants soit connus soit actifs. Enfin, dans le 7e la collaboration manuels-intellectuels semblait harmonieuse. Et puis, il y avait Henri Lefebvre (Desanti orthographie : Lefèvre), l'un des plus connus parmi les philosophes du Parti (...)

C'est entre ces deux professionnels de la dialectique que s'est déroulée la première joute de cette conférence de section (...)

Près de moi les ouvriers murmuraient :"C'est des histoires d'intellectuels" (...) (pp 454-458)

(Suivent diverses interventions critiques, toutes repoussées par Cogniot. Le lendemain la conférence reprend.)

"M'abreuvant de café en guise de déjeuner, j'annonçais mon intention à Desanti qui m'approuva : j'avais pris position contre Tito et pour les procès avec ce maximum de publicité que représente un livre largement traduit. Le plus – et aussi le moins – que je pusse faire était de m'en expliquer, statutairement, dans les organismes réguliers du Parti, en commençant par ma section.

J'ai donc demandé la parole que Cogniot m'accorda avec joie, sûr qu'il était de ma complicité (Il lui a glissé la veille que son mari était envisagé comme futur candidat au Comité central : p 459).

(...) Je dis tout. Même Kostov, même les mauvaises raisons de respect humain qui m'avaient poussée à laisser circuler, vendre, traduire ce livre alors que j'étais "troublée"(...) Et je passai aux conséquences. Le culte de la personnalité ? Staline ? Oui mais pas Staline seul, ni Beria seul. Nous tous y avions contribué : par la confiance aveugle, en faisant taire l'esprit critique – et j'en étais l'exemple extrême - , nous avions permis et favorisé le culte de la personnalité partout et à tous les niveaux.(...)

Dans cette assemblée tendue, l'autocritique d'une militante revêtue du label d'orthodoxie de l'Huma suscita un orage d'approbation. (...)

Ce qui suivit nous stupéfia. Incurablement naïve je croyais avoir rendu service au Parti en prenant sur moi de donner ces explications nécessaires (...) Mieux rodés, quelques copains m'avaient prédit que la direction n'aimerait pas une autocritique où elle se sentirait obligatoirement impliquée (...)

Cependant, j'attendais tout sauf une convocation chez Stil (rédacteur en chef) me signifiant qu'après mon attitude "incompréhensible", ma signature dans l'Huma serait provisoirement suspendue..." (p 461-2)

Dominique Desanti ne comprend tellement pas qu'elle écrit à Thorez en personne...qui lui répond que son intervention en effet n'est contraire ni aux règles ni à la politique du Parti...mais que "certains trouveraient peut-être mal choisis le lieu et les circonstances dans lesquelles cette intervention a pris place" (p 462)

Elle va donc retrouver son rédacteur en chef avec cette lettre et une demande de publication d'une "tribune" de préparation du congrès reprenant son intervention. Pour le coup, c'est lui qui ne comprend pas : "Mais enfin quoi tu récidives ? Tu ne comprends plus ce qu'on te dit ? Théoriquement tu as peut-être raison, mais la tactique ça existe, non, camarade ? Et Maurice te le dit, tactiquement, tu as tort... (...)

en cette fin de printemps, ce début d'été (...) les effondrements nerveux et cardiaques se sont multipliés chez les militants et (...) les maladies chroniques se réveillèrent." (p 463)

 

Enfin, en octobre et novembre 1956, se succèdent l'espoir et le désespoir d'un renouveau communiste en Pologne et en Hongrie :

"L'octobre polonais a été marqué par la revendication du "pouvoir aux Conseils ouvriers". Pour la première fois des ouvriers militants de base, et non plus seulement des permanents d'origine ouvrière mais fondus aux moules du pouvoir, intervenaient dans les réunions. Notons aussi que ce fut un moment de liaison constante, organique, entre ouvriers et intellectuels. Le moment également où la presse (et particulièrement le journal de la jeunesse rénové, Po prostu) a joué son vrai rôle de lien.

Oui, le moment fut bref. Les deux hommes qui ont dominé la rénovation du Parti à l'époque ont été écartés par Gomulka sitôt qu'il eût repris en main l'appareil." (p 477)

 

Et en Hongrie, "le 4 novembre 1956, succédant au 25 octobre, l'armée de la "patrie du socialisme" avait tiré sur les ouvriers, tiré sur un peuple. La critique et l'autocritique de Khrouchtchev sombraient dans le sang des cadavres hongrois.

Le 2 novembre, Etienne Fajon (directeur de l'Humanité) dit qu'en Hongrie se déploie "un mouvement contre-révolutionnaire illégal aidé de l'extérieur, puissamment armé, préparé par des cadres expérimentés de l'ancienne armée fasciste". Mieux : Imré Nagy (nouveau dirigeant du Parti imposé par la base contre la direction stalinienne, et nouveau président du gouvernement de coalition) couvre une "Saint Barthélémy des communistes". (...) Le 4 novembre l'Humanité célèbre "l'échec final de la contre-révolution.""(p 485)

Malgré l'intervention "opportune" des troupes franco-britanniques contre la nationalisation par Nasser du canal de Suez le 5 novembre, qui détourne l'attention de Budapest, l'effet immédiat est désastreux.

"Des ouvriers déchiraient leur carte au cours de discussions avec les permanents du Parti. Mais surtout, au début de 1957, il y eut une sorte de repli silencieux, ce fameux "départ sur la pointe des pieds" que recommandaient aussi certains intellectuels, torturés mais déchirés par leur "reniement".

(...) Le nombre des cellules d'entreprise diminua fortement, ce qui fut relevé dans diverses conférences fédérales. Mais au cours de 1957, le prestige de l'URSS rétabli par l'éclat du "Spoutnik", premier engin spatial, la situation économique des moins favorisés s'aggravant, et le PCF lançant toutes ses forces dans une campagne d'adhésions, de nouveaux sympathisants "entrent dans la carrière". Comme à l'accoutumée on les compta, mais ne compta pas les aînés qui n'y étaient plus. Ce qui rend à peu près impossible de chiffrer les effectifs."(p 488-9)

 

Dominique Desanti et Jean-Toussaint Desanti font partie de ceux qui "partent sur la pointe des pieds"...

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