Syrie : la justice nécessaire
Syrie : la justice nécessaire.
J'apprends dans le mensuel libertaire CQFD de mai 2020 qu'un ancien porte-parole du groupe Jaych-al-Islam, Majdi NEMA, a été arrêté à Marseille le 31 janvier. Il est soupçonné d'être mêlé à la disparition de quatre activistes des droits humains dans la Ghouta orientale le 9 décembre 2013 : Razan Zaitouneh, Samira al-Khalil, Wael Hamada et Nazem al-Hamadi.
Il semble que cet événement a fait les titres de journaux que je ne lis pas ("Paris-Match" et "Valeurs actuelles") parlant d'un "djihadiste syrien arrêté sur le Vieux-Port", ce qui, disent les opposants syriens "contribue à effacer leur souffrance pour renvoyer au fantasme et à la psychose des sociétés occidentales face à l'islamisme; et à l'idée que Bachar représente un moindre mal, plutôt que de rendre compte de la complexité du conflit syrien." Je partage tout-à-fait ce point de vue.
Car l'enjeu ici est bien, comme l'écrit l'époux de Samira al-Khalil, réfugié en Turquie, Yassin al-Haj Saleh, de "travailler à la mise au jour des crimes de Jaych al-Islam (pour entraîner) un besoin de justice pour d'autres", et non pour dédouaner un régime qui continue d'exercer la terreur et l'arbitraire.
Une enquête du "Monde" en mars 2019 avait bien pointé la situation actuelle des opposants démocrates : " A défaut d’amnistie, certains se contenteraient bien d’amnésie, mais le besoin d’oublier bute sur l’impossibilité de se projeter dans l’avenir.
« Ce régime n’accepte pas la neutralité, insiste Naema. Il faut lui proclamer son amour, accepter que nos jeunes soient enrôlés dans l’armée, avec cette angoisse que rien n’est jamais sûr. » La seule chose que tous savent intuitivement, c’est que la graine de la guerre est là : « Déjà, depuis Hama [la répression de la révolte dans cette ville fit plus de
10 000 morts en 1982], on anticipait des massacres à venir. Si Bachar n’est pas puni pour ses crimes, c’est certain, il y aura d’autres conflits, d’autres massacres. »
Quand tout semble figé se produit parfois l’improbable. Samedi 9 mars, des habitants manifestent leur colère à Deraa, là où tout avait commencé. Dans une interprétation obscène de la reconstruction du pays, les autorités ont décidé d’y ériger une nouvelle statue d’Hafez AlAssad, le père de Bachar. Ce n’est pas la Syrie année zéro, c’est la Syrie moins quarante. Devant l’écran, Naema s’est émue et étonnée : « Cela prouve que notre logique en exil est très différente de la logique de ceux qui sont restés ! Devant l’humiliation, les voilà qui protestent. Quel courage ! A moins que la raison ne soit qu’ils n’ont vraiment plus rien à perdre… »
Cécile Hennion, " Le Monde", 22-3-19.
Ceci posé, l'ex-groupe Jaych al-Islam, dont les cadres se sont réfugiés en Turquie et bénéficient de la protection du régime d'Erdogan, n'est pas un groupe djihadiste, mais une entreprise militaro-religieuse d'implantation locale, fondée en septembre 2013 par la fusion de milices locales de la Ghouta orientale (banlieue Est de Damas) pour profiter du financement de l'Arabie saoudite et du Qatar, sous la houlette d'un chef, Zahran Alloush. Celui-ci est tué le 25-12 -15 lors d'une attaque aérienne russe. Mais son groupe perdure jusqu'à la chute de Douma, principale ville de la Ghouta, en 2018, et persiste dans l'émigration en Turquie où il se met au service du régime d'Erdogan : les dirigeants de Jaych al-Islam peuvent, selon les résultats d'une enquête menée par Yassin al-Haj Saleh publiés le 5-10-18, "se déplacer librement entre le nord de la Syrie et diverses villes turques."
Même si ce dernier n'a pu obtenir de renseignements sur le destin des 4 disparus de décembre 2013, leur enlèvement par ce groupe est bien confirmé.
Obtenir que le dossier judiciaire de Majdi NEMA pose "les premiers jalons contre l'impunité pour remonter les chaînes de commandement", selon les mots de Me Clémence BECTARTE avocate de la Fédération Internationale des Droits Humains (FIDH) partie civile dans cette affaire, constitue à l'évidence un enjeu important dans la longue lutte qui s'annonce pour la nécessaire justice en Syrie.
