Pour la mémoire du Goulag (5/6) Le déni russe

Publié le par Henri LOURDOU

Pour la mémoire du Goulag (5/6) Le déni russe
Pour la mémoire du Goulag (5/6) Le déni russe

Droits humains et crimes contre l'Humanité : sortir du déni

 

Pour la mémoire du Goulag (5)

 

Le déni russe

 

Svetlana ALEXIEVITCH

La Fin de l'homme rouge

traduit du russe par Sophie Benech

Actes Sud, septembre 2013, 542 p.

Michel ELTCHANINOFF

Dans la tête de Vladimir Poutine

Babel n° 1414, Actes Sud, septembre 2016, 176 p.

 

Deux articles récents du "Monde"posent bien la problématique et l'état des lieux :

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/11/russie-la-memoire-mutilee-du-goulag_6015135_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/28/la-russie-accuse-la-finlande-de-genocide-durant-la-seconde-guerre-mondiale_6038010_3210.html

Et une info sur le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, l'une des dernières victimes du régime de Poutine :

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/crimee/libere-par-la-russie-l-ukrainien-oleg-sentsov-a-pu-recevoir-le-prix-sakharov-decerne-en-2018_3720927.html

 

Nous assistons depuis quelques années à une réécriture de l'Histoire par le gouvernement Poutine.

Mais celle-ci s'appuie, hélas, sur les pesanteurs du non-dit dans la société civile.

Seules les victimes directes du Goulag ont accès à cette mémoire, ainsi que la petite minorité d'intellectuels, dont des historiens, qui s'efforcent de plus en plus difficilement, de travailler sur les faits.

 

Mais comment en est-on arrivé là ?

 

Les livres d'Alexiévitch et Eltchaninoff vont peut-être nous aider à le comprendre.

 

Prix Nobel de littérature pour son exemplaire travail de mémoire sur le passé soviétique des guerres et catastrophes, de la Seconde Guerre de mondiale à Tchernobyl, Alexiévitch a interviewé des soviétiques ordinaires sur leur vécu et leurs souvenirs durant les 10 années suivant l'effondrement de l'URSS en 1991.

En premier lieu est énoncée l'idée que ces plus de 70 ans de soviétisme ont profondément marqué la psyché de ceux qui les ont vécu : "On nous reconnaît tout de suite ! Nous, les gens du socialisme, nous sommes pareils à tous les autres, et nous ne sommes pas pareils, nous avons notre lexique à nous, nos propres conceptions du bien et du mal, des héros et des martyrs. Nous avons un rapport particulier à la mort. Dans les récits que je note reviennent constamment des mots qui blessent l'oreille, les mots "tirer", "fusiller", "liquider", "envoyer au poteau", ou encore des variantes soviétiques de la disparition, comme "arrestation", "dix ans sans droit de correspondance", "émigration". '" (p 17-18)

De fait, et quoi qu'en dise la propagande officielle, c'est bien la violence qui a marqué avant tout cette société.

Au point de faire disparaître l'exquise civilité de l'ancienne intelligentsia, issue en grande partie de l'aristocratie et de la bourgeoisie.

Sous couvert de "simplicité prolétarienne", c'est bien la brutalité qui a été promue durant toutes ces années.

Une brutalité justifiée par l'idéologie de la "lutte des classes", dont il est postulé qu'elle ne peut qu'être une lutte à mort, implacable, et sans "sentimentalisme petit-bourgeois" (une des expressions préférées de Lénine).

Cette violence omniprésente est le terreau sur lequel s'est édifié un pouvoir sans vrais contre-pouvoirs, et une société civile complètement atomisée et impuissante.

 

Aussi on ne peut que s'émerveiller devant les raisons qui ont poussé l'écrivain français Dominique Fernandez à écrire son "Dictionnaire amoureux de la Russie" (Plon, déc 2003, 858 p.) : " A vingt-trois ans, un étudiant russe dont j'avais fait connaissance m'introduisit dans sa famille. Ses parents, appartenant à une lignée princière illustre, faisaient partie de la première émigration (NB celle de 1917). Ils vivotaient à grand peine au fond du XVe arrondissement, mais sans jamais se plaindre ni même regretter le passé. Leur table et leur coeur étaient ouverts à quiconque franchissait leur seuil. Moi qui étouffais chez moi, dans le climat puritain où l'on m'élevait, j'ai trouvé chez les D. La chaleur qui m'a toujours manqué. D'où l'immense tendresse que j'ai conçue, depuis cette époque, pour la façon de vivre russe, pour la culture russe. Dans ce pays qui formait des hommes et des femmes d'une telle qualité humaine, nullement abattus par le revers de fortune et prêts à accueillir comme un fils un ami de leur fils, il me semblait que je trouvais ma véritable patrie." (op cit, p 9)

 

Cette image positive n'est pas totalement étrangère à la Russie soviétique et post-soviétique : je la retrouve dans certaines des personnes rencontrées par Alexiévitch, en particulier des femmes, dont elle a sorti de l'ombre l'héroïsme discret.

Elle n'en est pas moins battue en brèche par cette obsession paranoïaque et ce véritable culte de la violence installés pendant plus de 70 ans, et qui est re-surgie, quasi-intacte, bien qu'idéologiquement reformulée, avec l'installation au pouvoir de Vladimir Poutine.

 

OBSESSION PARANOÏAQUE ET VICTIMISME AGRESSIF

 

Ce poncif du soviéto-communisme, je le retrouve dans un ouvrage publié en 1985 : l'édition française de "L'annuaire URSS '85" de l'Agence de presse Novosti.

Cet opuscule m'a été offert en 1986, par un vieux militant communiste rencontré dans un cadre familial. Armand S. nous avait accueilli, mon épouse d'alors, dont il était le grand-oncle, et moi, dans sa résidence du Lot-et-Garonne où il s'était retiré après sa retraite. Juif lituanien d'origine, il était arrivé très jeune en France avant 1914. Agé d'une vingtaine d'année en 1919, il était mécanicien de marine dans la fameuse flotte de la Mer Noire, et avait suivi André Marty dans la fameuse révolte de cette flotte contre l'intervention française contre la Russie des soviets. Devenu ouvrier métallo en banlieue parisienne, il avait pris des responsabilités syndicales, au titre du Parti, et participé à la Résistance, ce qui lui avait valu d'être déporté à Mauthausen. Après la guerre, il avait fait une carrière à la Sécurité sociale. Il venait en 1985 de faire, enfin, un pèlerinage dans le "pays du socialisme" et en était revenu, bien sûr, enthousiasmé. Il ne désespérait donc pas de me convertir à sa foi...Nous ne nous sommes vus qu'une soirée, et je n'ai pas cherché à le contredire frontalement. J'ai rangé le livre dans un coin et je l'ai oublié...

Ce qui me frappe aujourd'hui, en le lisant, c'est, au-delà du triomphalisme décalé sur les réalisations du socialisme, le discours paranoïaque et victimiste tenu vis-à-vis de l'Occident.

Deux articles l'illustrent.

Le premier est celui sur le 40e anniversaire de la victoire sur le nazisme. Malgré le titre accommodant ("Trois fronts, une victoire commune"), se développe dans le corps du texte un reproche acrimonieux vis-à-vis des alliés.

Il leur est reproché d'avoir toujours minimisé le rôle décisif de l'URSS : Après avoir évoqué le débarquement de Normandie, qui ouvre le "fameux second front", il est ajouté aussitôt : "Le premier front, soviéto-allemand, qui ne figure dans aucun écrit (sic !) de nos contemporains et des historiens, a néanmoins joué le rôle principal et décisif au cours de toute la guerre." Affirmation étayée par des statistiques de divisions nazies détruites.

Cependant, "les actions militaires des troupes américaines et britanniques sont considérées par l'URSS comme ayant accéléré la défaite de l'Allemagne nazie". Ouf ? Mais non, car "l'apport des alliés à la victoire commune aurait pu être plus important si le second front avait été ouvert en Europe non pas en 1944, mais en 1942 comme prévu (re-sic !)."

Ainsi, "les vies de vingt millions de Soviétiques tués par les hitlériens et de millions de citoyens d'autres pays auraient pu être épargnées si les gouvernements américain et anglais avaient été poussés par le désir sincère d'en finir au plus vite avec l'ennemi, au lieu de chercher à profiter de la situation (re-re-sic !)."

On croit rêver en lisant cela : est-ce que ce sont bien les nazis qui ont tué tous ces gens ou les Occidentaux ?

Et sur quelle "preuve" s'appuie une telle accusation ? " Ce n'est pas un hasard si (on reconnaît la phrase-type qui introduit toutes les interprétations complotistes) le sénateur Truman, qui succéda à Roosevelt à la présidence des États-Unis (NB : en 1945 !), avait déclaré en 1941 que si l'Allemagne était victorieuse, les Américains apporteraient leur soutien à la Russie mais que si c'était la Russie qui gagnait, alors ils viendraient en aide aux Allemands et qu'il ne restait pour le moment qu'à attendre que les deux pays s'entretuent à qui mieux mieux." (pp 10-11)

"Les bras vous en tombent : c'est pour ça qu'on les lève au ciel ! " comme disait ma prof de latin.

Remarquons cependant que ce qui est ici suggéré c'est l'idée que le plan Marshall de 1947 fut une stratégie d'aide à une Allemagne non dénazifiée dirigée contre l'URSS, et préparée de longue main.

Post Scriptum : Sur les relations entre Alliés en 1941-45.

J'ai recherché d'où venait la "promesse non tenue de l'ouverture du second front en 1942". Et voici ce que j'ai trouvé dans l'ouvrage de référence d'Anthony BEEVOR "La seconde guerre mondiale" (paru en 2012, édition utilisée : Le Livre de Poche n°33265, 2014).

Rappelons que l'entrée en guerre de l'URSS date de juin 1941, avec la rupture unilatérale du pacte germano-soviétique par Hitler. Celle des USA de décembre, suite au bombardement de Pearl Harbour par les Japonais.

Cependant, cette entrée en guerre officielle est précédée par l'annonce du soutien du Royaume Uni à l'URSS dès le 22 juin 1941, à laquelle il promet publiquement "toute l'assistance technique et économique que nous pourrons." (p 354)

En août 1941, Churchill et Roosevelt se rencontrent secrètement "dans la baie de Placentia sur la côte de Terre-Neuve" (p 355). C'est là qu'ils signent le 14 août le document connu sous le nom de "Charte de l'Atlantique" qui constitue le deuxième document préfigurant celle des Nations Unies, après la Déclaration de Saint-James du 12 juin 1941, signée par " les représentants du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique du Sud, et ceux des gouvernements exilés de la Grèce, de la Belgique, de la Tchécoslovaquie, du Luxembourg, des Pays-Bas, de la Norvège, de la Pologne, de la Yougoslavie, ainsi que le représentant du général de Gaulle, au nom de la France libre."https://www.un.org/fr/sections/history-united-nations-charter/1941-declaration-st-james-palace/index.html

 

Le 3e est la "Déclaration des Nations Unies" : Le 1er janvier 1942, le Président Roosevelt, M. Winston Churchill, M. Maxim Litvinov (Union soviétique) et M. T. V. Soong (Chine) signaient un bref document auquel allaient adhérer le lendemain les représentants de 22 autres pays. Dans ce document, les gouvernements signataires s'engageaient à contribuer de la façon la plus complète à l'effort de guerre commun et à ne pas signer de paix séparée. https://www.un.org/fr/sections/history-united-nations-charter/1942-declaration-united-nations/index.html

 

Aucun de ces trois documents n'aborde la question de "l'ouverture d'un second front en Europe".

Cette question n'est abordée que dans le cadre des relations privées entre Roosevelt et Staline : le premier, nous dit Beevor, "avait une confiance assez arrogante et dangereusement hypertrophiée dans l'influence qu'il pouvait exercer sur Staline"(p 454). Il pense que celui-ci lui fait davantage confiance qu'à Churchill. Or, "paradoxalement, ce fut Roosevelt qui suscita la plus grande méfiance de Staline en lui faisant une promesse qu'il n'était pas en mesure de tenir. En avril 1942, sans avoir étudié la question, il garantit au dirigeant soviétique qu'un deuxième front serait ouvert plus tard dans l'année." (ibidem)

Or, même le débarquement du 8 novembre en Afrique du Nord est effectué sans l'avis des chefs d'état-major américains, qui sont obligés de suivre une décision imposée par Churchill et validée par Roosevelt sans les consulter.

De plus, en cette année 1942, la guerre sous-marine dans l'Atlantique se renforce : "Au total, 1 769 navires alliés et 90 neutres furent coulée en 1942." (p 455)

Par ailleurs, Staline compromet le succès remporté devant Moscou en lançant en janvier, contre l'avis de son chef d'état-major Joukov, une contre-offensive qui tourne au désastre. (p 456-62)

Cela alors qu'en Afrique du Nord, Rommel remporte des succès (p 468-70). Il faut attendre octobre 1942 (bataille d'El Alamein), pour que les Alliés reconquièrent le terrain perdu, ouvrant la voie au débarquement du 8 novembre.

De plus, faut-il le rappeler, c'est notamment grâce à l'aide américaine que l'Armée rouge peut remettre en route ses capacités opérationnelles durant l'année 1942.

"La loi Lend-Lease, votée par 317 voix pour et 71 contre à la chambre des représentants des États-Unis et par 60 voix pour et 31 contre au Sénat, signée le 11 mars 1941, autorise le Président des États-Unis à « vendre, céder, échanger, louer, ou doter par d'autres moyens » tout matériel de défense à tout gouvernement « dont le Président estime la défense vitale à la défense des États-Unis.

De 1941 à 1945, les aides américaines se sont élevées à 50,1 milliards de dollars américain. Les principaux bénéficiaires du prêt-bail étaient le Royaume-Uni (31,4 milliards de dollars) et l'Union soviétique (11,3 milliards de dollars). "

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lend-Lease

Aussi, cette fameuse "promesse non tenue" de l'ouverture d'un second front en Europe dès 1942 doit-elle être remise dans ce contexte.

 

Une telle obsession anti-occidentale se retrouve, alliée au victimisme de rigueur dans l'annonce, à la fin de l'ouvrage, dans la rubrique "Sports", du boycott par l'URSS des JO de Los Angeles de 1984.

L'argumentaire vaut là aussi d'être cité, avant de donner une nécessaire contextualisation de cette décision.

Sous le titre "Les XXIIIe Jeux Olympiques sans la participation de l'URSS", l'annuaire revient sur les raisons qui ont motivé cette non-participation aux JO de Los Angeles .

Il fait valoir que le Comité olympique de l'URSS avait "exprimé à maintes reprises son inquiétude (...) notamment (...) (quant) à la campagne d'antisoviétisme, de chauvinisme et de racisme qui avait été déclenchée." De ce fait "Les organisateurs des jeux ne pouvaient donner des garanties assurant véritablement la sécurité des sportifs soviétiques."

En conséquence le Comité olympique a reçu "un grand nombre de lettres de citoyens soviétiques" condamnant l'antisoviétisme régnant aux USA et s'inquiétant de la sécurité des sportifs soviétiques.

Un athlète soviétique de haut niveau, "le champion olympique de lutte Nikolaï Balbochine" s'exprime ainsi "à la tribune du plénum du Comité olympique de l'URSS" : (...) Qu'est-ce donc que cette fête du sport et de l'amitié où vous attendent des terroristes, des bandits et des provocateurs unis dans leur haine contre notre Patrie socialiste ?"

Aussi devant la persistance des menaces, le Comité olympique de l'URSS a dû se résoudre , difficilement ( car l'URSS , et la RDA, solidaire, auraient glané à n'en pas douter, une majorité de médailles) à ne pas envoyer de délégation à Los Angeles. (pp 237-8)

Faut-il rappeler que nous sommes alors en pleine intervention soviétique en Afghanistan : une "sale"guerre de type colonial entamée depuis 1979, et dénoncée par le monde entier ? Et qu'il n'y en a pas une seule allusion dans cet annuaire, alors que de nombreuses mères soviétiques voient revenir les "cercueils de zinc" (titre d'un des livres d'Alexiévitch) contenant les restes de leur fils parti là-bas faire son service militaire ?

 

Ces deux articles illustrent bien ce mélange d'hypocrisie, de forfanterie nationale et de complexe d'agression, que l'on va retrouver, quasi-inchangés à l'époque du poutinisme triomphant.

 

DE TCHERNIENKO Á POUTINE : toujours la même agressivité hypocrite et victimiste

 

Avec la "guerre de basse intensité" menée en Ukraine, l'annexion de la Crimée en 2014, puis l'intervention au secours de Bachar Al-Assad en Syrie en 2015, la Russie de Poutine a commencé à inquiéter un peu... Surtout qu'elle mène une offensive idéologique notamment à travers ses médias en ligne internationaux , les chaînes RT et Sputnik au secours des néo-fascistes et néo-conservateurs européens.

Qu'a donc en tête le nouveau chef (depuis maintenant plus de vingt ans...) du Kremlin ?

L'enquête de Michel Eltchaninoff est très éclairante.

Je me souviens des lignes déjà éclairantes d'Anna Politkovskaïa en 2005 sur les ressorts de la popularité de Poutine.

A cela il faut ajouter à présent une véritable stratégie étayée idéologiquement.

Elle se déploie sur trois dimensions : au niveau sociétal, un conservatisme assumé, appuyé sur la religion; au niveau idéologique une apologie nationaliste de la "voie russe" refusant les influences occidentales; au niveau politique un impérialisme eurasiatique visant à restaurer l'influence mondiale de la Russie.

Le tout s'appuyant sur les vieux ressorts soviétiques de la peur, de l'hypocrisie et de la pratique violente du pouvoir.

 

Aussi ne faut-il pas s'étonner de la remise en selle du personnage de Staline et de la négation de l'histoire du Goulag en magnifiant la Grande Guerre patriotique de 1941-45.

Il y a donc aussi à ouvrir un nouveau front sur la réécriture de cette histoire, dont la légende était, on l'a vu, déjà travestie à l'époque soviétique.

 

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