Angela ROHR L'exil éternel-Pour la mémoire du Goulag (2/6)

Publié le par Henri LOURDOU

Angela ROHR L'exil éternel-Pour la mémoire du Goulag (2/6)

Droits humains et crimes contre l'Humanité : sortir du déni

 

Pour la mémoire du Goulag (2)

Angela ROHR : destin improbable d'un témoignage enfoui

 

Angela ROHR L'exil éternel

traduit de l'allemand par Jean-Jacques Bru, Les Arènes, février 2019, 488 p.

 

Avec Angela ROHR, nous avons affaire à un témoignage qui complète bien celui de Dimitri VITKOVSKI, car, si elle n'a eu qu'une seule expérience d'enfermement, celle-ci s'est passée à un autre époque et dans des conditions bien plus extrêmes.

Bien que celui-ci ait échappé de peu à l'exécution, lors de la Grande Terreur de 1937-38, grâce à son obstination à ne rien avouer, il n'a pas eu à souffrir comme ROHR en 1941-42 de conditions de détention qui rappellent exactement celles des camps nazis à la même époque : réduction des détenus à la famine et véritable extermination par la faim et les conditions de vie infra-humaines (froid, promiscuité, saleté, violence omni-présents). A cette époque, VITKOVSKI, incorporé dans l'Armée Rouge, participait à la Grande Guerre Patriotique, et bénéficiait donc, provisoirement, de meilleures attentions du régime (attentions toutes relatives comme tend à le prouver l'apparition de nouveaux témoignages : j'aurais sans doute l'occasion d'y revenir).

Par contre, Angela ROHR, médecin et écrivaine d'origine autrichienne, donc de langue allemande, était passée en juin 1941 dans la catégorie des espions ennemis du peuple. Son mari, photographe, après avoir été traducteur à l'Institut Marx-Engels, est arrêté le 27 juin, elle le 28. Ils ne se reverront jamais.

Pourtant, tout avait bien commencé dans la vie pour elle.

 

Une intellectuelle communiste

 

Née en 1890 en Moravie, dans une famille petite-bourgeoise, et non aristocratique me semble-t-il comme il est affirmé dans la 4e de couverture (son père est conducteur de train), elle suit de bonne études à Vienne, où sa famille s'est installée...et se met en ménage dès 18 ans avec un écrivain, Léopold Hubermann, dont elle a une fille à 19 ans : fille qu'elle n'élèvera pas et confia à sa soeur. Le couple voyage beaucoup : "Elle se souvient de ces années comme d'un "voyage de noces qui a duré à peu près cinq ans." " ( p17, prologue rédigé par le traducteur)

Elle commence des études de médecine à Paris en 1913-14. Le couple est séparé par la guerre : son mari (ils se sont mariés en 1910), de nationalité russe, est incorporé à l'armée. Elle s'installe à Genève, puis Zurich, avec peu de revenus, où elle continue ses études de médecine. Parallèlement elle fréquente les milieux expressionnistes et d'avant-garde, et publie de premiers textes littéraires. Elle fait la connaissance d'un certain Lénine, qu'elle rejoint à la gare lorsqu'il repart pour la Russie en mars 1917 : elle l'évoquera plus tard. "Lénine lui prend les bras à travers la fenêtre : "Nous allons ouvrir les prisons" (p 7). Cruelle ironie de l'Histoire...

En attendant que celle-ci s'exerce, Angela s'installe en Italie en 1919, puis à Berlin en 1920, où elle poursuit ses études de médecine, s'intéresse à la psychanalyse... et rencontre Wilhelm ROHR, intellectuel communiste qui la convainc de l'accompagner en URSS, où il vient de passer un an en 1924. Le couple s'y installe et demande la nationalité soviétique.

Angela, devenue médecin, poursuit des "travaux de recherche en hématologie médicale à l'Institut de biologie Timiazev de Moscou" (p 19).

Que pense le couple du "paradis socialiste" ? On ne le saura pas. "Néanmoins, en janvier 1933, les Rohr pourront tous deux faire un voyage à Berlin et Angela se permettra dans le Frankfurter Zeitung , dont elle sera alors correspondante, un article sur l'introduction du passeport intérieur, qui renforce le contrôle de tous les citoyens." (p 20)

Après l'arrivée au pouvoir de Hitler, de nombreux cadres du Parti communiste d'Allemagne se réfugient à Moscou. Angela se lie avec la veuve de Karl Liebknecht (martyr de la révolution manquée de 1919) et avec Bertold Brecht.

Avec la "Grande Terreur" de 1937-38, elle doit faire profil bas en faisant oublier sa collaboration avec "un journal fasciste" que certains lui reprochent. Le pacte germano-soviétique est un moment particulièrement délicat, où certains communistes allemands, comme Margarete Buber-Neumann, sont livrés à Hitler. Angela bénéficie de la protection de Bertold Brecht qui la recommande au président de l'Union des écrivains ... et elle publie en mai 1941 ses souvenirs sur Lénine dans une revue (p 20)

Mais l'invasion nazie du 22 juin 1941 rebat les cartes...

 

Une apocalypse

 

Son arrestation, puis sa déportation, sont une véritable apocalypse dans le double sens de catastrophe et de révélation.

Son étonnante résilience tient sans doute à son recul d'intellectuelle, qui lui permet de mettre la souffrance et les émotions à distance. Mais tout cela repose fondamentalement, comme pour Vitkovski, sur un formidable appétit de vivre qui lui vient sans doute de l'amour qu'elle a reçu dans sa petite enfance et de la confiance en soi qu'il procure.

Nous retrouvons la prison de la Boutyrka à Moscou, où elle reste peu de temps enfermée avec d'autres femmes. Emmenées en camions loin de Moscou, elles se retrouvent dans un train de type Stolypine : "Dans le compartiment que M.Stolypine avait à l'époque destiné à six personnes, on en a mis vingt et une." (p28-9) La description minutieuse de ces conditions de voyage va faire par la suite figure d'époque privilégiée à son tour...

Au bout d'un voyage de six jours et six nuits dans ces conditions peu confortables, elles arrivent à Saratov, ville riveraine de la Volga au Sud-Est de Moscou.

Il faut imaginer que nous sommes alors en pleine offensive nazie et que l'Armée rouge, bousculée, recule dans un désordre indescriptible...

La suite est une accumulation d'horreurs, décrites sur un ton neutre d'autant plus glaçant. Placée dans un groupe de détenues mélangeant "Allemandes" et criminelles de droit commun, Angela subit non seulement la faim et le froid, omni-présents, mais aussi la violence permanente de ses co-détenues, l'indifférence de ses gardes, et la maladie qui l'amène au bord de la mort. Tout cela sur fond de déplacements erratiques des lieux de détention, et de bombardements.

On dira que les circonstances de la guerre expliquent beaucoup de choses. Certes. Mais cela ne justifie rien. Et notamment pas l'arbitraire total de ces arrestations, malgré "l'instruction judiciaire" qui se poursuit dans ces conditions dantesques jusqu'au prononcé de peines "au nom du peuple". Angela, comme Dimitri Vitkovski, fait preuve à cette occasion d'une belle résistance, en usant quatre juges successifs et en refusant de signer le moindre aveu...ce qui lui vaut une condamnation inhabituellement clémente à cinq ans de déportation au lieu des dix habituels.

 

"On m'a mise au mur et on m'a lu ma condamnation : cinq ans de camp sans confiscation ni suspension du droit de vote. (...) J'avais l'impression qu'il y avait là une erreur et j'ai demandé à lire moi-même.(...) Si naguère on avait dit que cinq ans de captivité étaient peu de chose, nous aurions sûrement douté de la responsabilité de celui qui disait cela, mais ici nous mesurions le temps avec d'autres unités, ce qui en quelque sorte était un triomphe de la relativité." (p118-9)

Ici on voit un autre trait de personnalité favorable à la résilience : le sens de l'humour.

 

 

"La nuit était longue. Ici pas de loupiote au-dessus de la porte comme nous en avions à notre grande satisfaction à la prison de Saratov. Dans l'obscurité, l'une après l'autre traînait les pieds vers la porte et j'en faisais partie. Le pire n'était pas d'y arriver (...) non, le pire était le chemin du retour. La place qu'on avait occupé auparavant n'existait plus, l'espace étroit qu'elle représentait s'était refermé. Il fallait une bonne mémoire pour s'en souvenir. (...)

Il y avait parmi nous une femme qui avait plus de difficulté que toutes les autres (...)

J'écoutais un moment, puis je me levais. Je la prenais par la main, elle faisait confiance. Quand j'avais enfin trouvé sa place, il fallait que je l'aide à grimper et à s'allonger. Elle était démunie au-delà de toute mesure. Je me souviens très bien de son nom; je me bornerai ici à dire qu'elle était parente avec la mathématicienne Kovalevskaïa et qu'elle est morte dans cette prison." (p 114-5)

Ce passage est l'un des rares où se manifeste une forme de compassion dans un univers qui en est totalement dénué. Je ne peux m'empêcher de penser que c'est sans doute ce reste d'empathie qui a sauvé Angela, en plus de la chance, et qu'elle fait partie intégrante de sa résistance au mal.

On relève aussi les quelques gestes d'aide qu'elle a reçus (dons de nourriture en catimini) de co-détenues (une vieille femme pieuse à la tête pleine de poux qui lui donne un peu de sucre alors qu'elle est gravement malade, p 74-6; une jeune paysanne dans un train qui lui donne du pain, p 165) qui témoignent, chacun à leur façon de la persistance de l'empathie chez d'autres prisonnières.

 

Enfin, au terme de cet itinéraire, Angela est affectée comme médecin dans un camp près de Nijni-Taghil, au milieu de l'Oural, en pleine taïga.

 

Au coeur du pandémonium

 

Elle va exercer comme médecin, d'abord en tant que déportée, puis en tant qu ' "exilée pour l'éternité" pendant la majeure partie des 16 ans suivants, jusqu'à sa réhabilitation en 1957. Ceci dans la même région (elle est déplacée un peu plus à l'Est, au coeur de la taïga, près de Tavda).

Ce faisant, elle est située au coeur de ce véritable mouroir qu'est l'appareil des camps. Elle passe elle-même à diverses reprises très près de la mort.

Petite et de constitution apparemment fragile, son étonnante résistance réside dans une formidable énergie investie dans un travail incessant. Elle travaille sans arrêt, sauf lorsque la maladie l'en empêche.

La photographie de couverture du livre révèle, me semble-t-il, cet aspect de sa personnalité : son regard intense et résolu est remarquable.

La rédaction de ces souvenirs, effectuée après 1957, est inégale. L'ordre est chronologique, ce qui est précieux, mais les souvenirs vers la fin surtout sont jetés en vrac et la clarté des situations pas toujours lumineuse aurait parfois demandé plus d'explications.

Ils n'en sont pas moins d'une grande richesse, et nous apprennent beaucoup sur les conditions de vie dans ces camps et villages de relégation.

Pendant la période très dure de la guerre, la faim domine et de nombreux détenus en meurent (motif officiel : la gale...jusqu'à ce que l'évidence finisse par s'imposer sous l'euphémisme de "dystrophie alimentaire III").

Angela ne cède pas au découragement qui pousse bien des détenus au suicide ou à des pratiques suicidaires : ainsi certains s'intoxiquent avec de la cigüe tirée d'une plante qui semble calmer la faim. Elle finit par trouver le moyen d'en sauver certains, ce qui lui vaut une reconnaissance qui va lui porter tort. Comme vont lui porter tort tous les succès, pourtant très limités, qu'elle remporte contre la mort.

Jouant à la fois de son charme, de sa naïveté et de son obstination, ainsi que d'une dose indispensable de ruse, elle parvient à déjouer bien des obstacles. Mais non celui, fondamental, de ce système basé sur l'échec.

C'est pour moi la découverte la plus fascinante : malgré la volonté affichée et permanente de "corriger les erreurs" et la proclamation de buts hautement humanistes, le fonctionnement réel du système génère en permanence la mort, l'échec et le découragement.

Au point que la persistance de ce petit bout de femme à vouloir coûte que coûte sauver des vies relève d'une forme de miracle.

Mais elle rencontre en cours de route d'autres formes de miracles : à côté des morts et des diverses turpitudes et perversions, une forme de résistance de certains humains aux pires conditions pour survivre malgré tout.

Et survivre d'abord par exemple à leurs conditions d'arrestation, comme ces élites cultivées de la ville cheminote de Kharbine (Harbin) en Mandchourie (aujourd'hui en Chine) : "Tous les gens qui personnellement ou dont les parents avaient eu quelque chose à voir avec le chemin de fer de la Mandchourie, ou peut-être même pas, avaient été arrêtées (...) La façon dont les autorités soviétiques ont arrêté les intellectuels mandchous à Kharbine n'est pas sans intérêt. On les a aimablement invités à un banquet et on les attendait dans une salle avec des éclairages de fête. Sont venus des savants, des musiciens, des acteurs, les hommes en frac, les femmes en toilettes de soirée." (p 310) Puis on les a enfermés en coupant la lumière. "Il y avait là des gens qui croyaient encore à une erreur, mais aussi d'autres qui ne voyaient devant eux que l'exécution, la mort. On a retenu ensuite ces gens dans des prisons et des camps sans aucune enquête." (p 311)

Déplacés de camp en camp, Angela Rohr en trouve des centaines dans le sien, dont l'un va devenir d'ailleurs son comptable...

Car dans ces camps, on compte. Et d'abord les personnes en état ou non de travailler : "On ne pouvait pas dire que la vie du camp était calme; il y avait des vols et des meurtres, pour ne rien dire de la mort ordinaire . Un événement, toutefois, se reproduisait tous les trois mois avec une absolue régularité : c'était le contrôle des prisonniers quant à leur capacité de travail et à leur répartition en catégories. Tous les médecins, les libres et les non-libres, étaient convoqués à cet effet." (p 313)

Or, vues les conditions de travail et d'existence, beaucoup de détenus cherchent par tous les moyens à échapper au travail, notamment par l'automutilation : "J'ai compris que quelques-uns, peut-être même beaucoup, avaient choisi la voie de l'automutilation pour survivre." (p 381)

"La façon de s'automutiler avait connu au fil des années, un certain changement; d'une certaine manière elle s'était perfectionnée, tout en conservant quelques méthodes difficiles à identifier." (p 377)

Angela ne fait pas preuve d'un zèle excessif contre tous ces "simulateurs". Elle préfère remettre les hommes en état de travailler, ce qui lui vaut, lors de la "réunion générale des médecins pour classer les rapports remis pour la fête du soixante-dixième anniversaire de Staline (soit en 1949) (...) une mention élogieuse dans (s)on livret de travail (...) car on avait remarqué en particulier que dans le cas de la dystrophie alimentaire III (elle) avai(t) atteint en l'espace de cinq mois une prise de poids pouvant aller jusqu'à vingt-six kilos." (p 381-2)

Gloire fugace, car, dès le lendemain on lui enlève deux de ses trois collaborateurs : son infirmière et son concierge. Et on lui propose de déplacer son hôpital dans un camp démuni de tout à 20 km de Tavda, où elle se trouvait alors.

Elle n' y reste que quelques temps, dans des conditions particulièrement difficiles. Après quoi elle est congédiée sans explications et, se retrouvant sans travail, elle retourne à Tavda. Puis réussit à trouver un poste de médecin "de secteur" dans un village isolé sur "un bras mort du fleuve Tavda"(p 414). C'est là qu'elle fait l'acquisition d'une fourrure pour ses déplacements, d'où je déduis que la photo de couverture doit dater de cette époque.

Elle choisit de partir au bout de quelques mois pour ne pas mourir (p 431).

 

La fin de "l'exil éternel"

 

Ce qui nous amène à la mort de Staline (mars 1953) : ce qu'elle apprend en rentrant à Tavda, où elle subsiste pendant un an sans travail : "J'ai tricoté en échange pour les gens qui m'hébergeaient." (p 432)

C'est curieusement la rumeur de son suicide par noyade qui va lui redonner du travail. On lui confie le rôle de "professeur d'allemand dans une école d'apprentissage" ( p 435)

Enfin, en 1954, "on nous a fait venir à l'état-major, nous les "exilés éternels". Il y avait là rassemblée toute une foule de gens, pas seulement des Allemands. Il y avait aussi des Grecs, des Roumains, des Tatares, des Kalmouks, en un mot une société très diverse. Pour la première fois depuis beaucoup d'années, on était aimables avec nous. On nous priait même de nous asseoir et on nous a annoncé qu'on avait levé notre "exil éternel" et que nous allions recevoir un passeport si nous signions le document qu'on nous présentait." (p 439)

Cette scène renvoie à celle où cette peine avait été signifiée en 1949 : convoquée chez un tchékiste, Angela se voit présenter un formulaire imprimé qu'elle doit signer. "Je ne peux, bien entendu, en reproduire le contenu mot pour mot, mais il était tout-à-fait clair pour moi : tous ceux qui pendant la guerre avaient été condamnés à l'exil écopaient maintenant de "l'exil pour l'éternité". Cinq nations étaient énumérées : les Kalmouks, les Tatars de Crimée, les Ingouches, les Tchétchènes et les Allemands. Je crois n'avoir oublié personne de ceux qui méritaient l'éternité." (p 329-30)

Mais Angela n'est pas au bout de ses peines : "Le passeport, ce document si important, je ne l'ai pas eu, malgré ma signature, parce qu'il manquait mon acte de naissance, que les autorités avaient simplement perdu ou brûlé." (p 440)

Elle est donc condamnée à rester enseigner l'allemand à Tavda.

Jusqu'à ce que, convoquée par le commandant de la place, on l'affecte à nouveau comme médecin dans "le camp des syphilitiques, à vingt kilomètres d'ici." (p 448)

Ce sera sa dernière expérience des camps. Sa particularité est d'être un camp de "droits communs", uniquement composé d"hommes et partagé en deux parties violemment hostiles l'une à l'autre : celle de la pègre organisée sous l'autorité absolue d'un "ataman", les "légaux", et celle des criminels non organisés, appelés par les premiers "les chiennes".

Dans l'un comme dans l'autre camp, le code d'honneur est de refuser le travail, par l'auto-innoculation de la syphilis, et, Angela le découvre, avec semble-t-il quelques réticences, malgré sa grande ouverture d'esprit : "presque tous étaient, par la force des choses, des pédérastes, oui des pédérastes, et des toxicomanes."(p 459).

Ce double constat contraste avec son expérience précédente des camps : "Dans d'autres camps, où les hommes pouvaient, certes difficilement, mais quand même, rencontrer des prisonnières, je n'ai pas observé ce phénomène.(...) Des toxicomanes, j'en ai si peu rencontrés là-bas que je ne me souviens pas très bien d'eux." (ibidem)

Malgré ce contexte, elle continue à se battre pour sauver des vies...

En 1957 enfin, elle est officiellement, comme beaucoup d'autres "réhabilitée".

Mais ce n'est qu'"en partie seulement", écrit-elle, que cette réhabilitation la pousse alors à abandonner le travail du camp. "Ma santé ne méritait plus son nom. Je suis revenue à mon école. A quel point j'ai eu raison, je l'ai appris peu après mon départ." (p 485)

En effet, une révolte généralisée des deux camps aboutit à leur destruction totale par le feu...

Cette destruction est à l'image de la vie d'Angela et conclut son manuscrit.

 

Une édition tardive

 

Reste à parler des conditions d'édition de ce texte. Ce qui introduit la question de la "mémoire tardive du Goulag".

Fin 1968, une Française, Jeanne Guillaume, secrétaire à l'ambassade du Luxembourg à Moscou, "se retrouve au milieu d'une douzaine de personnes dans l'appartement d'une artiste peintre chez qui les intellectuels moscovites aiment se réunir (...) Elle s'arrête sur une vieille dame, toute frêle, toute menue, de petite taille, mais dont la fragilité apparente contraste avec le regard perçant et volontaire sous lequel transparaît une personnalité d'une force exceptionnelle. Les deux femmes se jaugent et, aussitôt, une complicité muette s'établit entre elles. Sur le palier elles font connaissance. Une amitié indéfectible se noue." (p 7-8)

On reconnaît bien à ce bref portrait la photo de couverture déjà évoquée et tout l'esprit de ce récit.

Cette amitié est le seul lien qui relie Angela au monde "d'avant". Car Sophie Liebknecht, la veuve du leader spartakiste, par l'intermédiaire de laquelle elle avait pris contact avec le premier secrétaire de l'Union des écrivains de l'URSS pour se faire publier, est morte au début des années 60.

A la fin des années 70, le conseiller culturel de l'ambassade d'Autriche gagne à son tour la confiance d'Angela qui lui confie ses textes. "Ils parurent en 1989, dans une petite maison d'édition autrichienne, aujourd'hui disparue" (p 11) sous le pseudonyme d'Helene GOLNIPA et le titre "Face aux anges de la mort de Staline". Mais Angela était morte en 1985, à l'âge de 95 ans, "sans avoir pu revoir son pays natal. Jeanne Guillaume lui resta fidèle jusqu'au bout, veilla à ses obsèques et recueillit à temps ses papiers , avant qu'ils ne finissent dans une benne à ordures."(p 11)

Elle obtient en 2006 l'édition de son témoignage traduit en russe par l'association "Mémorial". "Enfin elle a oeuvré pour que ce livre parvienne aux lecteurs français " ... en 2019.

 

On voit donc à quoi a tenu que ce texte paraisse enfin...

 

L'avis d'Anne-Yes sur ce livre.

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