Albert MEMMI et le travail de l'émancipation

Publié le par Henri LOURDOU

Albert MEMMI et le travail de l'émancipation

Albert MEMMI et le travail de l'émancipation

Albert MEMMI L'homme dominé

Petite Bibliothèque Payot n°223, mai 1973, 234 p.

Disparu le 22 mai 2020 à 99 ans et demi, il fut pour moi une référence majeure par son travail sur les différentes formes de domination. Ce petit ouvrage de 1968 qui en constitue une sorte de synthèse m'avait attiré et marqué.

En particulier son chapitre sur le Colonisé, où il concluait à la lenteur prévisible du processus d'émancipation en s'élevant contre le "romantisme révolutionnaire" incarné à ses yeux par Frantz Fanon, dont il saluait par ailleurs le travail.

Il écrivait : "il y avait chez lui, comme chez beaucoup de défenseurs du Colonisé, une certaine dose de romantisme révolutionnaire.

Le Colonisateur c'était le salaud intégral; le Colonisé l'homme intégralement bon. Comme pour la plupart des romantiques sociaux, la victime reste intacte et fière, à travers l'oppression, qu'elle traverse en souffrant, mais sans se laisser entamer. Et le jour où l'oppression cesse, on doit voir apparaître immédiatement, l'homme nouveau. Or (...) ce que la décolonisation nous démontre (...) c'est que le Colonisé survit longtemps encore dans le Décolonisé, qu'il nous faudra encore longtemps pour voir cet homme réellement nouveau."(p 90-1)

L'idée qui en découle, et que malheureusement, il n'a pas ensuite vraiment développée, est qu'il y a un véritable travail de l'émancipation à penser pour faire que ce temps soit le moins long possible.

Au moins aura-t-il posé ce juste diagnostic et amorcé une généralisation à toutes les formes d'oppression qui vaut également par sa lucidité.

En effet, dans sa postface de juillet 1968 à ce livre qui rassemble divers textes antérieurs, il met en garde contre la tentation de la dissolution des oppressions particulières dans une aliénation globale qui mettrait en cause le système industriel dans son ensemble à l'échelle de l'humanité.

Juste prémonition, à l'heure de l'anthropocène et du danger climatique.

"Même au sein de la civilisation industrielle (...) la question demeure : qui est réellement opprimé et au profit de qui ?" (p 227)

Prendre l'exacte mesure des oppressions, et travailler à réparer ce qu'elles détruisent, tant chez l'opprimé que chez l'oppresseur (car, il le rappelle, celui-ci ne sort pas indemne de la relation d'oppression) reste une tâche indispensable à qui souhaite vraiment contribuer à l'émancipation du genre humain.

Faut-il ajouter que cette pensée me semble particulièrement pertinente face à la vulgate économiste du marxisme qui revient régulièrement en force pour tout ramener à l'exploitation capitaliste qui surdéterminerait "en dernière instance" tout le reste ?

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