Dimitri Vitkovski Une vie au Goulag Pour la mémoire du Goulag (1/6)

Publié le par Henri LOURDOU

Dimitri Vitkovski Une vie au Goulag Pour la mémoire du Goulag (1/6)

Droits humains et crimes contre l'Humanité : sortir du déni

 

Pour la mémoire du Goulag (1)

 

Dimitri VITKOVSKI Une vie au Goulag

traduit du russe par Véronique Meurgues, Belin, septembre 2012, 152 p.

 

"C'est à travers le principe éthique de responsabilité individuelle, allié à l'effort de mémoire qu'il appelle, que les crimes contre l'humanité peuvent être affrontés. (...)

Revenir sans cesse sur la mémoire de ces crimes n'est donc pas inutile. Jusqu'à ce que ce qui les a justifiés soit définitivement disqualifié sur le plan moral aux yeux de tous."

 

Ainsi concluais-je mon compte-rendu du livre de Gitta Sérény sur "le traumatisme allemand".

Pour traiter spécifiquement la question, encore largement refoulée, et d'abord en Russie-même, des crimes contre l'humanité commis au nom du communisme en URSS, je vais réunir ici 5 lectures de témoins directs du passage dans les camps dits de "redressement par le travail", dont je n'avais lu que deux jusqu'à récemment. Et je vais donc relire pour ce compte-rendu ces deux derniers. Les trois premiers n'ont été édités en français que récemment, voire très récemment pour Angela Rohr.

Remarquons d'entrée que sur ces 5 témoignages, 4 sont le fait de non-Russes : seul Dimitri VITKOVSKI est originaire de Russie et y a d'ailleurs fini sa vie en 1966 (Julius Margolin, militant sioniste d'origine polonaise, a terminé sa vie en Israël).

Par ailleurs, trois sur cinq (Angela Rohr, Jacques Rossi et Margarete Buber-Neumann) sont d'anciens militants communistes.

Il s'agit donc d'une mémoire partielle et partiale. Pour autant, nous ne saurions mépriser sa qualité : ces témoins-là sont crédibles. Ils ont une stature morale élevée et un recul intellectuel de qualité. Aucun autre intérêt personnel ne les anime que le souci de la vérité de ce qu'ils ont personnellement vécu.

Il faut seulement dépasser le réflexe de méfiance ou de scepticisme qui anime encore trop de personnes ayant adhéré à l'idée du communisme, et qui vise à protéger ce qu'il faut bien appeler leur croyance.

Il faut également contextualiser ces témoignages en établissant brièvement ce que fut ce fameux "Goulag".

 

Histoire du Goulag : un résumé

 

Une synthèse unanimement reconnue de cette histoire a été réalisée en 2003 par l'historienne américaine Anne APPLEBAUM et traduite en français en 2005 sous le titre "Goulag : une histoire" (Grasset, 718 p. Réédition en "Folio-histoire" en 2008, 1072 p.).

Voici le résumé de son introduction.

"Littéralement, le mot GOULAG est un acronyme, qui signifie Galnoe Oupravlenie Laguerei, soit Direction générale des camps. Avec le temps, il en est venu à désigner non seulement l'administration des camps, mais aussi le système soviétique de travail forcé dans toute la diversité de ses formes : camps de travail, camps de châtiment, camps criminels et politiques, camps pour enfants, camps de transit. Et même, plus largement, "Goulag" a fini par désigner le système répressif soviéitque lui-même, l'ensemble des procédures que les détenus appelaient jadis "le hachoir à viande" : les arrestations, les interrogatoires, le transport dans des fourgons à bestiaux non chauffés, le travail forcé, la destruction des familles, les années d'exil, les morts prématurés et inutiles."(p 11 de l'édition Grasset).

"Dès l'été de 1918, Lénine, le chef de la Révolution, avait déjà exigé que tous les "éléments peu sûrs" fussent enfermés dans des camps de concentration à l'extérieur des grandes villes (...) En 1921, on dénombrait déjà 84 camps dans 43 provinces, le plus souvent destinés à "réhabiliter" ces premiers ennemis du peuple.

A compter de 1929, les camps prirent un autre sens. Cette année-là, Stalin décida de recourir au travail forcé afin d'accélérer l'industrialisation de l'Union soviétique et d'extraire les ressources naturelles du Grand Nord, à peine habitable.(...) Grâce aux arrestations massives des années 1937 et 1938 , les camps entrèrent dans une période d'expansion rapide (...)

Contrairement à une idée répandue, le Goulag n'a pas cessé de croître dans les années 1930. Bien au contraire, il a continué de se développer tout au long de la Seconde Guerre mondiale et dans les années 1940, pour atteindre son apogée au début des années 1950.

(...) De 1929, année où le Goulag amorça sa grande expansion, à 1953, date de la mort de Staline, 18 millions de personnes suivant les meilleures estimations, étaient passées par ce système de grande ampleur. 6 autres millions environ avaient été exilées, déportées dans les déserts kazakhs ou les forêts sibériennes. Tenus par la loi de rester dans leurs villages d'exil, ces déportés étaient aux aussi astreints au travail forcé quand bien même ils ne vivaient pas derrière les barbelés.

(...) Quelques jours seulement après sa mort, les successeurs de Staline (qui savaient bien que les camps étaient en réalité une source d'arriération et d'investissement dénaturé) entreprirent de les démanteler.

(...) Pour autant les camps ne devaient pas disparaître totalement. Ils allaient plutôt évoluer. (...) Ce n'est qu'en 1987 que Gorbatchev, lui-même petit-fils de détenu du Goulag, entreprit de dissoudre entièrement les camps politiques de l'Union soviétique.

Pourtant, alors même qu'ils durèrent aussi longtemps que l'Union soviétique et que des millions de gens y passèrent, la véritable histoire des camps de concentration en URSS était, récemment encore, très mal connue." (p 9 à 11)

 

La mémoire du Goulag en Russie

 

Seule aujourd'hui l' ONG, de plus en plus marginalisée par le pouvoir, "Mémorial", créée en 1989 par Andréi Sakharov, s'essaie à entretenir la mémoire de ces crimes.

Voici les derniers échos en Français que j'aie trouvés sur son activité :

7 août 2018 : le photographe polonais Tomasz Kizny, accrédité par l'ONG Memorial, et l'historien Nicolas Werth, muni d'un visa obtenu par l'ambassade de France à Moscou, ont dû quitter prématurément la Sibérie où ils étaient venus travailler sur le Goulag.

https://www.lhistoire.fr/russie%C2%A0-lhistoire-en-p%C3%A9ril%C2%A0

Extrait d'une inteview de Nicolas Werth du 16-2-19 :

Retournez-vous en Russie ?

Oui, sauf que j’en ai été expulsé en août 2018. J’étais en Sibérie, avec mon ami le photographe polonais Tomasz ­Kizny, pour travailler à un film sur le goulag que réalisera Patrick Rotman. Nous devions rester un mois. Au bout de quatre jours, nous avons été déclarés persona non grata. Le problème n’était pas notre travail sur le goulag, ils le connaissent depuis des années, ils s’en fichent. Mais il se trouve que nous avons l’un et l’autre publiquement protesté contre l’emprisonnement de deux historiens de l’association Mémorial [la principale ONG russe de défense des droits de l’homme, qui travaille particulièrement sur la mémoire du totalitarisme sovié­tique], Youri Dmitriev et Oïoub Titiev. L’association subit des attaques de plus en plus graves. Ils m’ont dit que je ne faisais pas mon travail d’historien mais du journalisme, parce que j’avais écrit un ­article dans Libération sur Dmitriev. ­Tomasz a écopé de dix ans d’interdiction du territoire. Moi c’est « jusqu’à cinq ans ». Je suis censé me tenir à carreau pendant ce temps.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/02/16/nicolas-werth-en-russie-aujourd-hui-on-en-est-a-dire-que-le-goulag-a-contribue-a-la-mise-en-valeur-des-richesses-de-la-siberie_5424387_3232.html

18 décembre 2019

Début décembre, la célèbre ONG russe de défense des droits humains Memorial a reçu des amendes pour lesquelles elle fait appel aux dons.

https://www.political.fr/single-post/Memorial-dons

30 mars 2020

« Antiterrorisme » et répression des oppositions : un verdict sans précédent en Russie

(Communiqué traduit du russe par Anne Le Huérou) 

http://associationdesamisdememorialenfrance.hautetfort.com/

Ces échos montrent bien la difficulté croissante rencontrée par la mémoire du Goulag en Russie. Ce qui contraste avec ce qui se passe en Allemagne avec la mémoire du nazisme, malgré la résurgence actuelle de l'extrême-droite. Il nous faudra revenir sur cette différence de gestion collective de la mémoire.

 

Dimitri VITKOVSKI : un témoignage exceptionnel

 

Réédité en 2015 en collection de poche par Belin (collection Alpha), le témoignage de Dimitri VITKOVSKI est exceptionnel à plusieurs titres.

Cela est fort bien résumé par Nicolas Werth dans sa préface. Tout d'abord, il touche pratiquement toute l'histoire du Goulag, puisque Vitkovski y a séjourné de 1926 à 1929 puis de 1931 à 1934, de 1938 à 1940, et enfin de 1946 à 1955, avec des statuts divers, de détenu à assigné à résidence...

C'est ainsi que Soljénitsyne lui rend cet hommage au début de l'Archipel du Goulag (p 44 de l'édition abrégée effectuée par Natalia Soljénitsyne, Points Seuil, n° P3281, juin 2014).

Mais "dans la narration et le ressenti de l'expérience concentrationnaire, tout oppose, cependant, Soljénitsyne et Vitkovski. Autant le premier est révolté, autant le second semble apaisé lorsqu'il évoque, avec lyrisme et humour, sa vie brisée par le système." (p 7-8)

Qu'on ne s'y trompe pas : ce ton distancié, n'en est pas pour autant dénué de lucidité, et recèle à mon sens une force bien plus explosive que les vitupérations de Soljénitsyne. Car l'observation est à la fois concise et juste.

 

Ainsi, par une sobre description de ce qui lui est arrivé, VITKOVSKI établit à la fois l'évolution du système et ses tares.

Evolution dans le sens de l'arbitraire et de la brutalité : entre 1926, son premier passage aux îles Solovki, dans la Mer Blanche (lieu spirituel orthodoxe transformé en camp, et redevenu depuis un lieu religieux, dans un cadre naturel enchanteur) et 1931, seconde date d'arrestation en tant qu'élément "socialement douteux", il constate le changement à la prison centrale des Boutyrky à Moscou.

Celui-ci s'exerce à divers niveaux. Tout d'abord les conditions matérielles de détention. Alors qu'en 1926, les cellules, bien que déjà surpeuplées ne comptent que des châlits à un niveau, en 1931 elles sont bondées sur des châlits à deux niveaux. L'atmosphère a totalement changé : avec les soldats d'escorte et le juge d'instruction, la bienveillance a cédé la place à une agressivité violente et avide de "résultats". Le "public" a également évolué : au mélange "des concussionnaires, des criminels, des spéculateurs, des trafiquants de devise, des membres du Guépéou qui ont été eux-mêmes arrêtés et quelques contre-révolutionnaires"(p 24) a succédé un ensemble beaucoup plus homogène : "plusieurs professeurs, la plupart avec une spécialité technique, pas moins de cinquante ingénieurs, quelques militaires, des écrivains et des comédiens (...) De criminels, pas un." (p 48).

En décembre 1938, lors de sa troisième arrestation dans la ville provinciale de Vladimir, Vitkovski va constater une dégradation supplémentaire des conditions de détention et d'instruction. Et lors de son ultime interpellation, en 1951 à Moscou, il constate une forme d'irresponsabilité bureaucratique maximale aboutissant à son exil en Ukraine, alors qu'il vient de passer six années tranquilles dans un Institut de recherche après avoir enfin fondé une famille à plus de 45 ans et eu un premier fils... Ce n'est qu'en 1955, alors qu'il n'y croit plus, qu'on lui propose enfin sa "réhabilitation" : "Enfin je serre le papier entre mes mains ... non pas le papier mais le décret du Tribunal suprême où il est inscrit que je ne suis en rien un criminel et que je ne l'ai jamais été !" (p 138).

Mais alors, dira-t-on, pourquoi ces trois décennies de persécution ? C'est que, en 1926, Dimitri VITKOVSKI a été enregistré comme élément socialement suspect, en raison d'une dénonciation à l'issue de ses études d'ingénieur chimiste faisant état de son passage en 1919 en tant que "volontaire forcé" dans l'Armée Blanche de l'amiral Koltchak, alors qu'il se trouvait à Tomsk en Sibérie pour ses études... Ainsi que le rappelle Nicolas Werth dans sa préface , depuis le 24 mars 1924, une résolution secrète du Comité exécutif central de l'URSS "autorise la Conférence spéciale de l'OGPU, la plus haute juridiction d'exception de la police politique, à bannir, exiler, expulser à l'étranger ou enfermer dans un camp de concentration – pour une durée maximale de trois ans – toute personne considérée comme socialement dangereuse."(p 9)

Dès lors, ce "marquage" initial va lui coller à la peau à chaque nouvelle vague de répression.

Face à un tel acharnement, Vitkovski fait preuve d'une belle résilience. A lire son récit et l'avant-propos rédigé par sa fille en 2012 pour l'édition française de ce livre, il le doit à un optimisme et une sociabilité exceptionnels, alliés à un goût pour la nature qui transparaît très largement dans son récit. Bien que sa santé fût ruinée à la fin de sa vie, il continuait à recevoir beaucoup de monde chez lui et à amener chaque été les siens à Riga où il était né, en louant "un logement pour trois mois au bord de la mer, quelque part dans Jurmala."

Cette résilience s'exprime dès son premier exil à Iénisséisk, où il s'embauche successivement comme laborantin dans une mine d'or, puis comme ouvrier dans une expédition scientifique forestière. Puis aux îles Solovki où il est cette fois enfermé, avec de nombreux ingénieurs comme lui : dans cette phase, succédant à l'épisode terrible de 1929, où ces îles étaient un véritable enfer concentrationnaire (p 52), l'accent est mis sur la "réhabilitation par le travail". Or le public enfermé-là est très hétérogène : il comporte en particulier une part non négligeable de truands, avec lesquels Vitkovski, sur les conseils judicieux d'un vieux déporté socialiste-révolutionnaire, fait le choix de tout partager, au lieu de rester sur son quant-à-soi. Cette expérience lui sera très utile pour la suite. Car, devenu chef de chantier sur le Belomorkanal, il va réussir à mobiliser son équipe et à préserver des conditions dignes d'existence pour tous. Cet investissement dans le travail lui permet également de garder sa propre dignité. Et de pouvoir refuser sereinement les offres qu'on lui fait de se transformer en mouchard.

Un dernier mot sur l'édition de ce livre magnifique, ou l'amertume ne perce que dans les dernières pages, et où tous les aspects positifs de l'expérience vécue sont valorisés chaque fois que possible. L'idée est venue d'un professeur français, Philippe Houdy, en juin 2008, qui, à partir de l'allusion de Soljenitsyne dans l'Archipel du Goulag, lance une amie, guide-conférencière à Paris en russe et en anglais, Véronique Meurgues, à la recherche du texte en russe pour le traduire. La recherche aboutit rapidement, mais il faut alors retrouver les ayant-droits, une fois admise la nécessité d'éditer un tel texte. C'est par l'intermédiaire de Natalia Soljénitsyne et du Fonds Soljénitsyne qu'elle retrouve la fille de Dimitri Vitkovski, Anna Pilkington, qui vit en Angleterre, où sa mère est morte en 2005. Celle-ci donne son accord total au projet d'édition et s'en explique ainsi en 2012 : "Il est impossible d'imaginer que quiconque en Allemagne puisse parler sérieusement de Hitler comme d'un "bon manager" ou qu'un homme de la Gestapo soit au pouvoir. Alors qu'en Russie, l'organisation responsable de la mort de millions de gens et qui a abîmé la vie de millions d'autres dirige toujours le pays sans subir la condamnation qu'elle mérite. Tout se blanchit : l'argent, la conscience, l'histoire. Il est indispensable de conserver les souvenirs des témoins oculaires afin qu'au moins la mémoire, elle, ne le soit pas et reste vivante pour les générations futures." (p 22)

 

 

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