Didier EPELBAUM Des hommes vraiment ordinaires ?

Publié le par Henri LOURDOU

Didier EPELBAUM Des hommes vraiment ordinaires ?
Didier EPELBAUM Des hommes vraiment ordinaires ?

Didier EPELBAUM

Des hommes vraiment ordinaires ?

Les bourreaux génocidaires

(Stock, septembre 2015, 300 p.)

 

 

Historien, et auteur d'autres travaux sur la "solution finale" et ses bourreaux, Didier EPELBAUM se livre ici à une enquête comparative sur les auteurs des quatre principaux génocides contemporains : le génocide des Arméniens de 1915, le génocide des Juifs de 1941-45, le génocide des Khmers de 1975-79 et le génocide des Tutsis du Rwanda de 1994.

 

Au terme de cette enquête fouillée, il nous amène à une double conclusion.

La première : les auteurs de ces génocides ont des traits communs, mais pas celui d'être des "hommes ordinaires" selon le cliché malheureusement trop répandu. Au contraire, ils ont la particularité de représenter des types humains très minoritaires.

La seconde : même si elle ne représente pas l'objet central de l'enquête, mais une conclusion annexe, les sauveteurs sont eux des gens tout-à-fait ordinaires.

 

Qui sont donc ces bourreaux qui ont trempé leurs mains dans le sang sans états d'âme ?

 

Le rôle premier de l'idéologie

 

Le principal trait commun est tout d'abord leur adhésion à une idéologie justifiant le massacre.

Aucun projet génocidaire n'est né par génération spontanée. L'auteur fait litière de toutes les justifications par les "circonstances" qui seraient "atténuantes" des responsabilités des massacreurs.

Bien au contraire, on peut parler de préparation ou de conditionnement aux massacres bien en amont de leur commission.

Et d'ailleurs, les massacres à grande échelles ont tous été préparés par des persécutions et des massacres ponctuels contre les cibles futures du grand massacre.

Ces persécutions et ces massacres ont tous été justifiés par des idéologies, et donc des idéologues (p 68-75) .

Ceux-ci ont la particularité commune de s'adresser à l'émotion et non à l'intelligence, avec un langage "direct et imagé" qui précède et mime par anticipation la violence réelle. "L'ennemi est représenté sous la forme la plus répugnante possible" : "L'argumentation génocidaire doit pouvoir se résumer à quelques slogans à la portée d'un adolescent illettré" (pp 48-49).

 

Le rôle décisif d'un petit cercle de dirigeants

 

Un petit nombre de dirigeants dotés d'un pouvoir absolu décident et planifient le massacre. La direction du parti Jeune-Turc, composée d'une dizaine de personnes; Hitler et son entourage proche, de dix à vingt personnes; les sept membres et deux suppléants du comité permanent du parti communiste khmer; "Akazu" des proches du président Habyarimana au Rwanda, en particulier son état-major militaire (p 51-2 et 192).

Ici le point commun est l'absence de démocratie et de liberté : on a chaque fois affaire à une dictature exercée par un petit nombre d'hommes.

 

Un recrutement très ciblé

 

Entrons à présent dans le coeur du sujet : qui sont les opérateurs des génocides ?

Il y a tout d'abord une mise au point statistique à faire. Elle permet d'établir que, contrairement là aussi à un cliché répandu, le nombre des exécuteurs directs est limité : deux cent mille sur dix-huit millions d'Allemands sous les drapeaux à cette époque (p 86). A cet égard, l'auteur fait un sort particulier au fameux 101e bataillon de réserve de la police d'ordre rendu célèbre par le livre de Peter S. Browning "Des hommes ordinaires". Browning argue que leur ville d'origine, Hambourg, était "connue pour être l'une des villes les moins nazifiées d'Allemagne" (p 159). Epelbaum rétablit le contexte dans sa dure réalité : en mars 1933, le parti nazi y recueille 38,8% des voix...contre 43,1% en Bavière, berceau du parti. De plus, en 1939, il n'y avait plus à Hambourg un seul commerce juif dans une ville comptant une communauté juive de 17 000 personnes. Etc. (p 160-2)

C'est dans un tel contexte que les hommes du 101e bataillon choisissent de s'engager dans la police d'ordre : peuvent-ils l'ignorer ou considérer comme négligeable le choix qu'ils font de se mettre au service du régime, et plus spécifiquement de son appareil répressif dirigé par Heinrich Himmler ? (p 163-4)

Le récit de Browning, basé sur leurs témoignages rétrospectifs, se heurte au biais habituel de la plupart des récits de criminels de guerre : ils se sont reconstruits eux-mêmes en "hommes ordinaires" victimes des circonstances, et esquivent leur responsabilité. Il est d'ailleurs lui-même interpellé par le pourcentage de membres du parti nazi dans les hommes du rang "anormal pour des gens de la classe ouvrière" (p 165)

De fait, les exécuteurs des génocides sont soigneusement sélectionnés par leurs chefs selon des critères communs : ils sont tout d'abord volontaires pour le faire, et ils sont potentiellement efficaces dans l'exécution des ordres.

Pour ce second aspect des choses, on s'assure donc autant que possible de leur adhésion à l'idéologie génocidaire.

Le meilleur moyen est de prendre des jeunes ou des très jeunes que l'on va former en ce sens (p 92-102).

Mais cela ne suffit pas. La volonté de sélectionner une élite racialement pure s'avérant difficile à mettre en oeuvre (p 113-116), les nazis, comme les autres, se rabattent sur des critères plus "pragmatiques" : l'aptitude à l'obéissance et à la violence.

Or celles-ci ne sont pas si répandues. Elles sont étroitement corrélées à une éducation autoritaire et violente et/ou à un faible niveau culturel. L'éducation autoritaire caractérise l'Allemagne pré-nazie et nazie, le faible niveau culturel la Turquie de 1915 et les campagnes khmères des années 1970. Le cas du Rwanda reste encore insuffisamment documenté, mais l'idée du "massacre de masse à la machette" peut d'ores et déjà être rangée au rang des clichés infondés. Là aussi, les organisateurs du massacre constituent un petit nombre qui a choisi soigneusement ses exécuteurs, et ils ont opéré avec des armes diverses (p 206-213).

 

Ces éléments n'éliminent pas la part des circonstances guerrières ou des contraintes exercées sur certains pour favoriser certains passages à l'acte. Mais ceux-ci restent marginaux par rapport à la sélection des agents et l'organisation de l'essentiel des massacres.

 

Non, décidément, la violence génocidaire n'est pas la révélation du Mal qui gît au coeur de tout homme, mais bien une entreprise délibérée organisée par certains d'entre eux. Et pas n'importe lesquels.

Relevons pour finir les traits de personnalité partagés par toutes ces personnalités paranoïdes qui sont à l'origine des entreprise génocidaires, et qui dépassent leurs idéologies respectives.

"La personnalité paranoïde multiplie les interprétations erronées qui forment la trame d'un véritable système délirant (...) (Elle se caractérise par) psychorigidité, obstination, intolérance, mépris d'autrui et fanatisme. Elle implique la présence d'au moins quatre symptômes pris dans cette liste : hypertrophie du moi et sentiment de supériorité; autoritarisme; orgueil, égocentrisme; intolérance; humeur ombrageuse et méfiante, interprétation malveillante des actes d'autrui, explications sans fondements de type complotiste; fausseté du jugement, absence d'autocritique; susceptibilité; troubles des relations sociales." (p 234)

Si nous croisons des personnes de ce type, quelle que soit l'idéologie qu'elles professent, méfions-nous !

C'est pour moi la principale leçon à tirer de ce livre captivant.

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