Covid-19, enjeu climatique et démocratie

Publié le par Henri LOURDOU

Covid-19, enjeu climatique et démocratie

COVID-19, enjeu climatique et démocratie.

 

Une deuxième fois je mêle ma voix au concert qui accompagne cette crise sans précédent.

Comme pour la première, ce sera juste pour relayer des remarques qui m'ont paru fondées et intéressantes.

 

L'urgence sanitaire : une "répétition générale" de l'urgence climatique ?

 

Il ne manque pas de bons esprits pour suggérer que cette crise que nous vivons serait l'occasion de mieux percevoir et de préparer nos réponses à l'autre grande crise qui se profile : la crise climatique. Cela part d'un bon sentiment qu'il faut bien évidemment saluer, mais s'agit-il d'autre chose de plus consistant que d'un souhait ?

Pourtant, Bruno Latour, dans "Le Monde" daté 26-3-20, p 23, semble dans son titre ("La crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique") abonder en ce sens.

Or, à le lire, il n'en est rien, bien au contraire.

Ses arguments m'ont paru convaincants. Les voici.

"Imaginez que le président Macron soit venu vous annoncer, avec le même ton churchillien, un train de mesures pour laisser les réserves de gaz et  de pétrole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprême, interdire de chauffer les fumeurs à la terrasse des bars...Si la taxe sur l'essence a déclenché le mouvement des "gilets jaunes", là, on frémit à la pensée des émeutes qui embraseraient le pays."

Au-delà du caractère un peu provocateur de cette présentation, la question posée est celle-ci : "Dans la crise sanitaire, l'administration a le rôle pédagogique très classique, et son autorité coïncide très parfaitement avec les vieilles frontières nationales -l'archaïsme du retour aux frontières européennes en est la douloureuse preuve."(NB Je ne partage pas cette appréciation concernant ce caractère "probatoire" du retour aux frontières dans les conditions où il s'exerce, et je persiste à penser qu'il ne suffit pas d'affirmer sa "douleur" à cet égard, mais qu'il faut agir pour un accueil décent des exilés.)

"Pour la mutation écologique, le rapport est inversé : c'est l'administration qui doit apprendre d'un peuple multiforme, à des échelles multiples, à quoi peut bien ressembler l'existence sur des territoires entièrement redéfinis par l'exigence de sortir de la production globalisée actuelle. Elle serait tout-à-fait incapable de dicter des mesures depuis le haut."

Car, "pour cette guerre-là, l'Etat national est aussi mal préparé, aussi mal calibré , aussi mal dessiné que possible car les fronts sont multiples et traversent chacun d'entre nous. C'est en ce sens que la "mobilisation générale " contre le virus ne prouve en rien que nous serons prêts pour la suivante."

Pour autant, cela ne nous dispense pas de la préparer.

Ainsi, une autre tribune des pages "Idées" du "Monde" daté 20-3-20 (et co-signée par ce même Bruno Latour, mais également par Aurélien Barrau, Pablo Servigne, Agnès Sinaï...entre autres) et intitulée "Après le confinement, il nous faudra entrer en résistance climatique", propose à chacun, pour entrer dans la phase 1 d'une stratégie en 5 phases, de se joindre à "4 actions – non exhaustives - (...) indispensables à la bascule vers un mode de vie à moins de 2 tonnes de CO2 dans les cinq années à venir : repenser sa manière de se déplacer et ne plus prendre l'avion, redécouvrir les transports doux et rouler moins de 2000 km par an en voiture; développer la cuisine végétarienne et se nourrir d'aliments biologiques, locaux et de saison, avec de la viande au maximum deux fois par mois; réinterroger ses véritables besoins pour limiter les achats neufs au strict minimum; agir collectivement en portant des actes politiques traduisant ces choix à l'échelle de la société."

Ces exemples concrétisent bien l'ampleur du défi à relever à très court terme.

 

L'urgence sanitaire valide-t-elle les réponses autoritaires et la suspension de la démocratie ?

 

On voit que, malheureusement avec quelque succès, le régime chinois tente de nous vendre la supériorité de son fonctionnement autoritaire face à la crise sanitaire. Il faut donc d'abord rappeler que, bien au contraire, c'est ce fonctionnement qui a retardé les réponses à la situation et empêché les premiers lanceurs d'alerte de jouer leur rôle. Il est toujours possible à ce régime de "réécrire l'Histoire" (c'est une constante pour les régimes autoritaires), mais cela ne saurait la modifier a posteriori.

Ainsi, Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique et spécialiste de la Chine et des deux Corée, nous rappelle dans le "Monde" daté 17-3-20, p 28, que "Face à l'épidémie, le modèle de gouvernance chinois n'est pas un modèle à suivre", et il explique pourquoi.

En rappelant notamment les noms de lanceurs d'alerte chinois, aujourd'hui emprisonnés, disparus ou décédés : le docteur Li Wenliang de Wuhan, décédé du virus, le journaliste Chen Qiushi, disparu, le dissident Xu Zhiyong, emprisonné.

 

Au-delà cependant de l'opération de propagande menée par le gouvernement chinois, nos propres démocraties sont confrontées à un défi auquel il faut répondre.

C'est l'enjeu que soulève le sociologue Nicolas Henckès, chargé de recherche au CNRS au Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale et société, dans une tribune du "Monde" daté 27-3-20 , p 23, intitulée "La faillite de notre démocratie sanitaire".

Il résume bien la façon dont cette crise est actuellement gérée : "tout en se disant guidés exclusivement par la science, nos gouvernants gèrent la situation à vue, en fonction des remontées des hôpitaux, des stocks de matériel disponibles, d'intérêts économiques et sociaux plus ou moins avoués, et d'émotions plus ou moins avouables."

Tout cela se traduisant par un autoritarisme de posture, qui montre bien "les limites d'un modèle de décision".

Sa centralisation excessive aboutit de façon paradoxale à nourrir des prises de paroles contradictoires d'experts plus ou moins légitimes écartés du circuit de décision (le meilleur exemple est celui du professeur Raoult) en suscitant le doute et la polémique plutôt que le débat.

"Dans ces conditions, il faut mettre en discussion l'expertise dans des cercles plus larges qu'un comité restreint constitué en urgence. C'est un véritable parlement du coronavirus qu'il faut instituer. Mieux encore, c'est à reconstituer et à approfondir les institutions de la démocratie sanitaire qu'il faut travailler. C'est d'autant plus urgent que les décisions les plus difficiles sont probablement devant nous, lorsqu'il faudra lever le confinement."

 

Et nous ne partons pas de rien. Comme le rappelle Nicolas Henckès au début de sa tribune, "depuis une trentaine d'années nous avions commencé à prendre l'habitude de délibérer collectivement des enjeux de santé." Et ceci sans se limiter au corps médical, comme ce fut longtemps le cas. Cette démocratie sanitaire en gestation est la base nécessaire d'une sortie de la gestion autoritariste de la crise.

En ce domaine, comme en d'autres, la démocratie est la solution.

Publié dans politique, écologie

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