Christian de Perthuis "Le tic-tac de l'horloge climatique"

Publié le par Henri LOURDOU

Christian de Perthuis "Le tic-tac de l'horloge climatique"

Christian DE PERTHUIS

Le tic-tac de l'horloge climatique

De Boeck Supérieur, septembre 2019, 326 p.

Préface de Jean JOUZEL.

 

 

S'il n'y avait qu'un seul livre à lire sur la question, ce serait celui-là, tant il allie la densité du propos à la clarté de l'expression. Comme le dit très justement Jean JOUZEL dans la 4e de couverture : "Christian de Perthuis fait partie de ces chercheurs qui jouent à la perfection ce rôle de "passeurs" entre la communauté des scientifiques et tous ceux qui désirent mieux comprendre le lien entre activités humaines et réchauffement climatique".

 

Mieux comprendre les enjeux du réchauffement

 

C'est l'objet de la 1e partie du livre, intitulée "Urgence climatique". A cet égard, il est utile de préciser que Christian de Perthuis, comme Jean Jouzel, fait partie de ceux qui pensent que la partie sera serrée, mais qu'elle n'est pas déjà perdue.

Mais pourquoi d'abord, la partie sera-t-elle si serrée ?

Il faut faire appel aux historiens de la transition énergétique pour le comprendre.

"Depuis deux siècles, les sociétés humaines empilent de nouvelles sources d'énergie fossile en repoussant le spectre de la rareté. Cette dynamique de l'empilement a permis de disposer de beaucoup plus d'énergie tout en provoquant une excroissance du stock de CO2 dans l'atmosphère, le principal gaz à effet de serre d'origine anthropique (...) Pour contenir le réchauffement global , il faut renoncer à l'utilisation des fossiles bien plus rapidement que ce à quoi nous contraindrait la raréfaction des stocks en terre. Un virage à 180° auquel nos sociétés, organisées selon la logique du toujours plus, sont très mal préparées.(...)

Les aiguilles de l'horloge climatique se sont emballées. Le tic-tac de l'horloge nous laisse au mieux quelques décennies pour contenir le réchauffement moyen en-deçà de 2° C (...)

Les stratégies d'adaptation peuvent réduire le coût futur des dommages, mais constituent aussi un levier de mobilisation des citoyens et des territoires (...)

Nous clôturons cette partie en nous interrogeant sur les raisons du décalage entre la clarté du message des scientifiques et la difficulté des sociétés à l'intégrer dans la prise de décision" (p 10-11)

 

Voyons tout cela de plus près.

 

La dynamique de l'empilement et ses limites

 

Contrairement à l'idée spontanée, les différentes sources d'énergie ne se sont pas substituées l'une à l'autre au fil du temps, elles se sont ajoutées. On peut rétrospectivement repérer "quatre transitions séculaires" : "La première est la domestication du feu qui intervint probablement il y a 400 000 ans. Elle permit à l'espèce humaine de prendre un avantage déterminant sur ses concurrentes (...) La deuxième transition énergétique fut liée aux progrès de l'agriculture et de l'élevage (...) Les deux premières transitions énergétiques ne reposèrent donc pas sur l'adjonction de nouvelles sources primaires dans le système énergétique. Elles résultèrent des progrès dans la capacité des hommes à convertir une source unique , la biomasse, en énergie utile(...) La troisième transition énergétique ne s'amorce véritablement au Royaume-Uni qu'à la fin du XVIIIe siècle pour se diffuser rapidement au siècle suivant en Europe et en Amérique du Nord. Elle va démultiplier la quantité d'énergie utilisée grâce à l'extraction massive du charbon qui supplante le bois et la force musculaire des hommes et des animaux domestiques vers 1900, et s'impose comme la première source d'énergie dans le monde jusqu'au milieu des années 1960 (...) la quatrième transition énergétique repose sur une grappe d'innovations qui apparaissent simultanément dans les deux dernières décennies du XIXe siècle et permettent la mobilisation de l'électricité (génération, transport, usage dans l'éclairage puis l'industrie) et la mise au point du moteur à combustion interne fonctionnant à l'essence ou au diesel (...) Ici encore de longues décennies séparent l'apparition des innovations techniques (...) et leur impact sur la croissance qui ne se manifeste pleinement qu'à partir de 1950. "(p 20-22)

 

Ainsi, l'amélioration globale des conditions de vie induit un accroissement très rapide de la population mondiale : elle passe de 1,2 milliard (Md) vers 1800 à 7,5 Mds en l'an 2000. Mais, alors que "le nombre des terriens a été multiplié par plus de 4, la consommation d'énergie au XXe siècle a été multipliée par 9." (p 23)

Et "les quinze premières années du XXIe siècle s'inscrivent dans la prolongation de cette tendance, la consommation mondiale d'énergie ayant augmenté de plus d'un tiers entre 2000 et 2015, un peu plus rapidement que la population mondiale." (p 23)

 

Or, l'accès de tous à l'énergie est loin d'être acquis : "en 2016 un peu moins d'1 Md de personnes (13% de la population mondiale) n'ont pas accès à l'électricité" (ibidem) ce qui reflète les inégalités mondiales entre continents : à cette même date "un terrien consomme en moyenne un peu moins de 2 tonnes d'équivalent pétrole (Tep), mais un Nord-Américain 7, un Indien moins de 1, et un Africain au Sud du Sahara de l'ordre de 0,5." (ibidem)

 

Cet essor global de la consommation d'énergie est dû à une baisse de son prix relatif, et a provoqué un envol des émissions de CO2. (p 26)

Le phénomène s'accélère à partir des années 1950. A partir des années 80 de nouvelles sources s'ajoutent (les gaz et pétroles de schistes), et la globalisation de l'économie provoque une redistribution géographique en direction des pays émergents, notamment la Chine, qui entraîne un recours accru au charbon. Si les pays d'Europe voient leurs émissions directes de CO2 reculer, ce recul est en trompe-l'oeil comme le montre l'exemple de la France :

"L’empreinte carbone des Français a augmenté de 20% entre 1995 et 2015 (1995 et 2017 étant les dates de début et de fin des données). Depuis 1995, les émissions liées aux importations ont doublé quand celles liées à la production intérieure (hors exportations) ont diminué d’un cinquième. Le poids des émissions de GES liées aux importations de la France est croissant. Elles sont devenues plus élevées que les émissions domestiques (hors exportations) depuis 2010. En 2015, l’empreinte carbone des français atteint 11 tCO2e par habitant, en comparaison les émissions nationales sont évaluées à 6,6t CO2e par habitant."

(Extrait du premier rapport du Haut Conseil pour le Climat, juin 2019 -www.hautconseilclimat.fr)

 

Les enjeux particuliers de la cinquième transition énergétique

 

Ils résultent de deux phénomènes contradictoires.

Le premier est l'accélération des émissions de CO2 : sur les 2350 Mds de tonnes rejetées dans l'atmosphère de 1850 à 2018, "42% ont été relâchées depuis 1990, et 30% entre 2000 et 2018". (p 31)

Le second est celui de la lenteur des transitions passées, liée à l'inertie de la concentration des gaz à effet de serre dans l'atmosphère (121 ans pour que le CO2 stocké, qui représente 2/3 de ces gaz, se résorbe) .

Il en résulte la nécessité de forcer le rythme de la transition de façon très volontariste.

Les analyses successives du Giec (Groupe international des experts sur le climat) sont de plus en plus précises : il ne nous reste que peu de temps. "Pour avoir deux chances sur trois de contenir le réchauffement en dessous de 1,5° C (...)A rythme inchangé d'émission de 2018, (le) budget (carbone) serait épuisé en une décennie à peine. Pour un objectif de 2°C, l'épuisement interviendrait en un peu plus de deux décennies." (p 53)

E t les scientifiques enfoncent le clou : "la prise en compte de l'incertitude ne peut en aucun cas justifier l'attentisme; elle incite au contraire à l'accélération de l'action."(p 54)

 

Le temps qu'il fera

 

Car les effets du réchauffement global ne peuvent être négligés.

"Ce réchauffement ne sera pas uniforme : il tendra à être de plus en plus marqué à mesure qu'on s'approche des hautes latitudes. Dans les zones arctiques, il est trois fois plus rapide que la moyenne ce qui préoccupe beaucoup les glaciologues.

Autre caractéristique, le réchauffement n'est pas identique suivant les saisons. En Europe, on prévoit qu'il sera plus fort en hiver à mesure qu'on chemine vers le nord et qu'au contraire on réchauffera plus, en été, du côté de la Méditerranée. (...) conséquences : au nord, un allongement des périodes de dégel (...) et, au sud, des risques caniculaires aggravés (...) Un travail de projection a été réalisé en 2015 pour traduire à l'échelle française les scénarios de référence du Giec. Il donne des images des climats qu'il fera d'ici 2050 puis d'ici 2100 (...) la façade est du pays est toujours plus affectée avec les hausses les plus fortes attendues dans les Alpes et en Alsace. Le réchauffement pourrait être nettement plus prononcé en été qu'en hiver." (pp 59-60)

Prévisions qui reste frappées de beaucoup d'incertitudes locales.

En dehors des températures, c'est le cycle de l'eau qui sera affecté.

"S'il y a bien incertitude sur la vitesse de la montée des mers, sa réalité ne fait aucun doute"(p 63).

Or, de plus en plus d'habitants et d'activités se concentrent sur les littoraux.

Les "événements extrêmes"(cyclones, ouragans, tempêtes...et sècheresses) vont se multiplier. "Ils provquent déjà une augmentation du nombre de crues en Europe" (p 64)

 

L'adaptation au changement climatique

 

Cette adaptation présuppose un partage des connaissances : "En France, la région Aquitaine a procédé à une telle démarche sous l'impulsion du climatologue Hervé Le Treut (en 2013)(...) Une fois appropriées par les parties prenantes et actualisées par un comité de veille scientifique, ces informations conduisent à de multiples préconisations (...) dans les politiques existantes de gestion des risques (...) ou les politiques locales tout court." (pp 67-8)

Il faudrait généraliser la démarche en créant, à côté du service météo, "un service d'information climatique, sur le temps qu'il fera dans 20 ou 50 ans et au-delà." (p 68)

Celui-ci doit permettre de cartographier la vulnérabilité des différents territoires.

 

En permettant de mettre en oeuvre des stratégies d'adaptation, cette localisation des risques permet également de cibler les stratégies d'atténuation du changement climatique et de les justifier davantage aux yeux des parties prenantes (décideurs et population).

 

Faire face au déni

 

Fin 2018 en France : on assiste à un paradoxe. Deux pétitions en ligne battent tous les records : La première réclame, et obtient, l'arrêt de la taxation des carburants adoptée au nom de la lutte contre le changement climatique. La seconde soutient un recours en justice contre l'État français pour non-respect de ses engagements sur le climat" (p 76)

Apparemment opposées, elles ont hélas un point commun : "Dans les deux cas, l'objectif est de faire bouger l'État par la pression de la rue ou celle des tribunaux. Beaucoup moins de se remuer soi-même ou de se remettre en question !" (p 77)

Cela traduit la profonde "ambivalence, voire la schizophrénie de nos sociétés face au climat. Il est devenu impossible de ne pas entendre le message des scientifiques sur le climat. Mais on trouve toujours d'excellentes raisons (le trop-plein fiscal, la carence de l'État) pour repousser à plus tard les actions que nous pourrions immédiatement engager pour réduire les émissions." (p 78)

 

Ainsi les messages alarmistes peuvent paradoxalement provoquer un refus de s'engager dans la baisse des émissions de gaz à effet de serre, comme le montre très bien le dessin reproduit p 82 : voir ci-dessous.

Christian de Perthuis "Le tic-tac de l'horloge climatique"

De fait, le message catastrophiste stimule seulement ceux qui sont déjà convaincus de l'urgence (une minorité) et paralyse les autres, voire les incite, comme le montre le dessin à "profiter au maximum du temps qui reste" (p 83).

En réalité comme le disent eux-mêmes certains "catastrophistes", "pour que les gens prennent au sérieux la menace, il (est) nécessaire qu'ils soient bien informés de la situation et qu'ils disposent d'alternatives crédibles, fiables et accessibles" (p 83)

 

Des alternatives crédibles et fiables : comment parvenir à la neutralité carbone

 

Dans cette deuxième partie du livre, intitulée "Neutralité carbone" , l'auteur établit la feuille de route de la "cinquième transition énergétique", les conditions économiques et politiques pour la tenir en termes d'investissements et de contrôle, les intérêts en jeu et la redistribution des revenus et des activités qu'elle implique.

 

Feuille de route : les deux jambes de la neutralité carbone

 

Il s'agit de "reconstruire un système énergétique et industriel qui fonctionne sans émettre de CO2" d'une part, et, d'autre part, d' "organiser les ressources agricoles et forestières pour protéger le puits de carbone terrestre et réduire les émissions hors CO2" (p 91)

Car la neutralité carbone, ce n'est pas seulement cesser d'envoyer des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, c'est aussi absorber le CO2 émis dans les puits de carbone que constituent les océans et la biomasse terrestre à travers la photosynthèse. Et cela dans un temps record.

 

"Les océans sont, de très loin, le premier réservoir de la planète stockant du carbone. La capacité d'absorption de l'océan est conditionnée par la présence des algues qui, à l'instar des autres végétaux , capturent le carbone via la photosynthèse et permettent sa lente descente vers les fonds marins où il se transforme en sédiments." (p 97)

Mais , pour la partie terrestre, "l'arrêt de la déforestation sous les tropiques, couplée à un meilleur stockage des bois prélevés dans les forêts tempérées, permettrait d'absorber d'ici la fin du siècle l'équivalent de 13 années d'émissions de CO2 d'origine fossile. La majorité de ces absorptions interviendraient d'ici 2050, ce qui faciliterait grandement l'atteinte de la neutralité carbone" (p 98).

 

Ainsi la feuille de route peut se résumer ainsi :

"-basculer de la mécanique de l'empilement des sources d'énergie qui a supporté le développement de nos sociétés durant deux siècles vers une logique de substitution permettant de retirer au plus vite les sources fossiles de notre système énergétique;

-réorganiser les ressources agricoles et forestières pour réduire autant qu'il est possible, les émissions de méthane et de protoxyde d'azote, et de renforcer la capacité du milieu naturel à absorber le CO2 de l'atmosphère." (p 98-9)

Et cela dans un temps très limité : d'ici 2050.

La bascule des sources d'énergie

 

Pendant longtemps les "énergies renouvelables" (solaire, éolien) ont été handicapées par leur coût et l'impossibilité de les stocker. Mais ces deux freins sont en train de disparaître. La question aujourd'hui est celle de leur vitesse de déploiement.

Ces énergies de flux (auxquelles il faut adjoindre l'hydraulique, la géothermie ou les énergies marines) sont utilisées de façon marginale depuis longtemps.

Les grands barrages, seules installations importantes, génèrent trop de nuisances environnementales et sociales pour être multipliés.

A ces énergies de flux, il faut ajouter la biomasse, source d'énergie dominante jusqu'à l'avènement des fossiles. Elle représente encore 14% de l'approvisionnement énergétique mondial en 2017, mais son usage neutre en matière de bilan carbone suppose de ne pas dépasser la capacité de renouvellement de la végétation (p 104).

Concernant l'éolien, le potentiel de développement en fait la deuxième source en terme d'accroissement après le solaire dans les scénarios prospectifs. (p 107)

Quant au solaire sa technologie évolue très rapidement, avec une baisse très rapide des coûts due à la fois à la diminution des ressources utilisées (couches de silicium seul et amincies), à l'augmentation des rendements et ... de la taille des usines de fabrication, la plupart aujourd'hui situées en Chine, mais avec des perspectives incertaines du fait du surinvestissement et de l'endettement des producteurs chinois. D'autant que les nouvelles technologies sont mises au point en France ce qui pourrait renouveler la donne ( p 112).

Dans les projections de l'AIE (Agence Internationale de l'Énergie) pour 2040 le solaire devient la source d'énergie la moins coûteuse dans le monde, et elle l'est quasiment déjà dès 2017 (p 108).

Pour effectuer la bascule des fossiles aux renouvelables, il faut franchir l'obstacle de l'investissement initial. Or, paradoxalement "on émet en moyenne un peu plus de CO2 pour construire un parc éolien ou solaire que pour une centrale à charbon ou à gaz de capacité équivalente" (p 110). Handicap compensé par le fait que le "taux de retour énergétique" (Energy Return On Investment ou EROI) s'améliore constamment au fil du temps pour ces deux énergies renouvelables.

La mise sur le réseau de ces nouvelles énergies productrices d'électricité pose d'autres problèmes. Conçus pour des énergies produites en continu, ces réseaux doivent s'adapter à des productions intermittentes, ce qui représente encore des coûts d'investissement. (p 113)

Cela pose plus globalement le problème du stockage de ces énergies (batteries et production d'hydrogène, dont le coût est en baisse rapide)(p 115), mais aussi celui de la gestion "intelligente" des réseaux grâce au numérique (p 114). Cela aboutirait à un système à la fois très connecté et très décentralisé : un "smart grid" ("réseau intelligent").

Pour aller dans cette direction, la question de la tarification de l'offre doit être posée. Elle pose de redoutables problèmes d'équité et de justice sociale.

Dans l'idéal la bonne tarification doit à la fois rémunérer le producteur et être inclusive pour permettre l'accès de tous à l'énergie. Ici à la fois encourager l'auto-production "hors-réseau" et permettre aux non-producteurs de bénéficier d'un tarif unitaire en fonction de la puissance installée et de la consommation. Donc une nouvelle architecture de réseau "intelligente" qui suppose la collecte des données...ce que sont supposés faire les nouveaux compteurs Linky et Gazpar, tant contestés par certains ! C'est d'ailleurs la cause de l'abstention du réseau Enercoop face à cette contestation...

Deuxième grande question, qui est liée, celle de la sécurité géopolitique des approvisionnements. Autrefois, celle-ci était liée au contrôle des mines et puits de fossiles les mieux situés , à celui des voies maritimes et terrestres d'approvisionnement, et au contrôle des prix par des ententes ou des cartels de producteurs.

Désormais, et de plus en plus, c'est le contrôle des réseaux électriques et de télécommunication et la sécurisation des métaux nécessaires à la fabrication des équipements électroniques. Concernant les premiers, ce sont la Chine, en tant que puissance industrielle dominante sur le segment des infrastructures de réseaux, et les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) en tant qu'oligopole dominant du "big data". Et la perspective du déploiement de la "5 G" pose la question de l'arrivée de la Chine, Etat despotique dominé par un Parti unique centralisé, dans cet oligopole, à travers la firme Huawei... Le "Big brother" de "1984" n'est plus si loin.

Ceci d'autant plus que la Chine a pris une longueur d'avance sur la maîtrise des "métaux rares" et tente de se placer en Afrique sur les métaux plus "communs", mais tout aussi stratégiques, que sont le cuivre, l'aluminium, le fer ou le plomb, indispensables à la bascule vers les énergies renouvelables (EnR).

 

Mais le principal obstacle à cette bascule réside dans la résistance des fossiles.

Voir à cet égard l'annexe 1 ci-dessous.

Elle est alimentée par différents facteurs.

Le premier, paradoxal, est la perspective-même de neutralité carbone affichée pour 2050 qui encourage les producteurs de fossiles à accélérer leur exploitation ...

Le deuxième est la volonté de dirigeants nationalistes ouvertement climatosceptiques, comme Donald Trump, de relancer la production charbonnière de leur pays. Même schéma en Indonésie et en Australie, premiers exportateurs mondiaux de charbon ! Ces volontés peuvent être contre-carrées par le retournement de l'opinion publique de ces pays, comme on a pu le voir en Australie avec les incendies "climatiques" de l'été austral dernier. L'incapacité de Trump à relancer le charbon américain tient au retard de l'adaptation des capacités de transport ferroviaire vers les terminaux portuaires du Pacifique : des recours juridiques pour le prolonger sont en cours; leur succès est un gros enjeu (p 130).

Le troisième est l'essor industriel des grands pays émergents que sont la Chine et l'Inde, qui consomment aujourd'hui à eux deux "un peu moins de deux tiers du charbon mondial"(p 130).

Et derrière ces locomotives, se profilent d'autres "émergents" qui poussent le marché du charbon à la hausse, ...malgré leur investissement concomitant dans les EnR (cf logique de "l'empilement").

Même constat pour le pétrole, en raison de son rôle persistant dans l'industrie automobile : même si l'augmentation des véhicules électriques se profile, "l'hypothèse la plus favorable laisse encore près de 9 véhicules légers sur 10 fonctionner avec un moteur à combustion interne en 2030" (p 142). Or le nombre de véhicule par habitant est très différent selon les continents : de 70 pour 100 habitants en Amérique du Nord, il passe à 60 dans l'UE, 20 en Amérique latine et en Chine, moins de 10 en Inde, et 4 en Afrique. Si la norme mondiale devient celle de l'Amérique du Nord, la sortie du véhicule thermique est un défi impossible !

En ce qui concerne le transport maritime de marchandises, deuxième émetteur de CO2 pour les transports, la modification des normes mondiales d'émission à partir de 2020 est en train d'amorcer la transition.

Cela se fera notamment par le passage au gaz. Énergie fossile réputée la moins polluante, elle ne l'est que très relativement : seul le gaz issu de la biomasse (méthanisation) "issu du cycle court du carbone vivant" (p 144) a un bilan carbone intéressant.

 

Efficacité énergétique : le dangereux "effet rebond"

 

Ici l'on touche au sujet polémique de la "responsabilité individuelle" et de la nécessaire démarche de "sobriété volontaire", avec la double accusation rituelle de "culpabiliser le peuple qui n'est pas responsable (seul le système l'est)" et de créer l'illusion d'un changement par les seuls "écogestes individuels".

Or, la réalité des faits établis oblige à constater que la possibilité structurelle offerte de consommer moins d'énergie pour un même usage (hausse de l'efficacité énergétique) ne conduit pas à une baisse de la consommation effective. Ainsi la baisse du prix de l'énergie n'a pas conduit les consommateurs à baisser leur consommation, mais au contraire à l'augmenter, notamment à travers de nouveaux usages (exemple du numérique). C'est ce que les économistes de l'énergie ont baptisé "l'effet rebond".

Comment y faire face ? A travers divers exemples (p 165-169) Christian de Perthuis en arrive à conclure que la plupart des actions de sobriété énergétique "impliquent en réalité de véritables changements de mode de vie." (p 169)

C'est le cas en particulier pour "l'énergie grise" contenue dans les biens que nous consommons : la réduire suppose de notre part une démarche volontariste pour opérer des achats moins fréquents (déplacements), sur des produits plus durables, moins emballés et moins énergivores, et produits plus localement. Donc optimalement un abandon de l'e-commerce et des grandes surfaces, un recours accru aux produits de seconde main, au vrac, etc...

Rappelons encore que la part croissante des biens importés dans la consommation des Français a fait augmenter leur empreinte carbone de 7,7 t de CO2 par tête en 1995 à 7,9 t en 2017...alors que les émissions "territoriales" ont reculé de 6,7 t à 5,2 t dans le même temps !

Cela suppose bien sûr des régulations collectives car s'appuyer sur les changements individuels de comportement ne suffira pas ! Mais ces régulations seront bien sûr facilitées et encouragées par l'essor de tels changements : n'opposons surtout pas les deux !

 

"Puits de carbone" : le rôle essentiel du carbone vivant.

 

Celui-ci s'exerce à la fois dans les océans et sur terre. La clé de l'efficacité de ces "puits de carbone" pour absorber le carbone réside dans la préservation de la biodiversité et des effets systémiques qu'elle induit.

L'exemple initial de la loutre de mer est très révélateur de cela (p 177-180). Plus globalement, la préservation de la biodiversité marine relève de la bonne gestion des ressources alimentaires humaines : refus de la surpêche, dont la bataille menée au Parlement européen contre la pêche électrique et le chalutage en eaux profondes est emblématique. Il faut y ajouter la bataille contre le plastique dont les rejets croissants...venus de la terre, perturbent gravement l'alimentation des espèces marines.

En ce qui concerne l'écosystème terrestre, la question posée est celle de la préservation des forêts et du passage à l'agroécologie. Celle-ci contrairement à une représentation trop répandue n'est pas synonyme de baisse de la productivité ou du retour aux pratiques ancestrales, mais, bien au contraire de meilleure exploitation du potentiel agraire à travers un meilleur entretien des sols. Par exemple en piégeant le CO2 dans les prairies en inventant de nouvelles synergies entre productions animales et végétales et en instaurant un régime alimentaire diversifié et moins carné. "En 2017, 820 millions de personnes souffrent de sous-nutrition et 670 millions d'obésité" (p 197).

La prise de conscience de ces réalités et des enjeux progresse...mais encore une fois pas assez vite pour induire les changements systémiques nécessaires...

D'où la tentation du recours à la géo-ingénierie pour créer des puits de carbone artificiels. Mais cette voie semble peu praticable en raison des nombreux effets pervers qui l'accompagnent (p 202).

Il n' y a donc d'autre voie que celle d'accélérateurs de transition basés sur la justice climatique, un concept qui allie sobriété volontaire des consommateurs des pays riches et dispositifs publics d'investissement pensés au niveau mondial.

 

La justice climatique, des alternatives accessibles, accélérateur de transition.

 

Tel est l'objet de cette 3e et dernière partie du livre, intitulée "Justice climatique".

 

Le point de départ est constitué par l'examen des recours juridiques collectifs contre les pouvoirs publics , avec l'exemple de la pétition française "L'affaire du siècle". Le premier problème posé est celui de la longueur des procédures : "Les juges mettront plusieurs années pour statuer sur la question (...) L'affaire risque d'être portée en dernier recours devant le Conseil d'État, ce qui ne manquera pas d'allonger les délais." (p 210).

Cela se complique encore par les trois dimensions différentes de la "justice climatique" : elle est à la fois "commutative" (en s'assurant de "l'honnêteté des transactions effectuées entre des partenaires", ici en l'occurrence les citoyens et l'État, ce qui suppose des instruments de mesure fiables), "réparatrice" (qui suppose, elle, une mesure en temps réel des dommages subis et une identification des sources de ces dommages) et "distributive" (qui suppose quant à elle une mesure historique des responsabilités et des dommages pour réattribuer équitablement les coûts de la réparation des dommages).

Cette approche se heurte également à la difficulté de la mesure des inégalités à mettre en rapport avec l'enjeu climatique. La contradiction à résoudre est celle du lien à établir entre réduction des inégalités de richesse et évitement de l'effet rebond, déjà évoqué, produit par une redistribution des revenus.

Autrement dit, il ne suffit pas de prendre aux riches pour donner aux pauvres, encore faut-il que les uns comme les autres modifient leur mode de vie pour devenir ou rester énergétiquement sobres.

A l'échelle mondiale, un tel enjeu s'est manifesté par la nécessité de faire une place spécifique aux pays émergents dans les accords climat : entre celui de Kyoto en 1997 et celui de Paris en 2015 la négociation climatique est ainsi passée d'un jeu à deux acteurs (les grands émetteurs du passé, soit les pays occidentaux, et les autres) à une prise en compte de chaque pays en fonction de ses émissions présentes et futures et des impacts présents et futurs du réchauffement global sur eux.

Il reste cependant à trouver les mécanismes d'accélération effective de la transition, à travers une tarification juste du carbone applicable à tous. Faute de quoi on assiste à la mise en place de "passagers clandestins" de la transition, qui échappent aux efforts communs nécessaires.

Ce qui manque encore pour cela est la mise en place un instrument commun et accepté par tous, un Monitoring, Reporting and Verification System (MRV), un Système de Mesure, Rapport et Vérification. Ce système n'existe, pour la Mesure annuelle des émissions, que pour les pays de l'Annexe 1 du protocole de Kyoto, c'est-à-dire les anciens pays industrialisés : l'accord de Paris prévoit son extension à tous les pays mais sans calendrier. Il reste à lui adjoindre un système de rapport sur les actions menées et leur efficacité, notamment en termes d'investissements dans la transition, basé sur des transferts financiers entre pays en fonction des besoins et possibilités. Pour cela un mécanisme incitatif est nécessaire : ce pourrait être un bonus-malus carbone international en fonction des émissions effectives et des objectifs de neutralité carbone en 2050, donc un prix du carbone (p 241-2).

 

Taxe carbone : à quelles conditions ?

 

On ne fera donc pas l'économie d'une "taxe carbone", mais celle-ci doit être définie et appliquée avec doigté. Notamment en termes de redistribution des recettes qu'elle génère : ce fut on le sait la grossière erreur du gouvernement Philippe, à l'origine de la démission de Nicolas Hulot comme du mouvement des Gilets jaunes, de l'avoir totalement négligé au niveau franco-français.

Mais ce doit être avant tout un instrument mondial.

Ici encore, un paradoxe : si la transition semble devoir aller plus vite au niveau local (villes, régions), "ce sont les États, seuls représentés autour de la table de négociation climatique, qui maîtrisent le plus gros paquet des ressources financières". (p 250)

En l'absence d'un accord formel entre eux, il convient de fixer un prix indicatif du carbone pour éclairer les choix d'investissement à tous les niveaux (p 251-2).

 

La place de la France dans la transition

 

Nous devons collectivement viser deux objectifs : l'adaptation aux effets du réchauffement (résilience) et la gestion des transformations requises pour atteindre la neutralité carbone (atténuation).

Pour cela, tous les acteurs publics et privés doivent se mobiliser de façon cohérente.

La première étape est l'évaluation territoriale la plus fine des impacts du réchauffement et surtout le partage d'information sur cette évaluation.

Ce pré-requis suppose la mobilisation des moyens de l'État en matière météorologique "pour développer sa branche climatique" (p 261).

Ensuite, les moyens de l'État devraient être dorénavant répartis en fonction de la vulnérabilité climatique des territoires.

Enfin, "l'action publique doit intervenir chaque fois qu'une réponse collective est préférable à la somme des réponses individuelles"(ibidem).

 

Ces actions doivent être territorialisées : elles consistent notamment dans une préservation ou un retour de la biodiversité (végétalisation des villes, conversion des campagnes à l'agroécologie). La question des normes, instrument privilégié de l'action publique, doit être également utilisée de façon intelligente : elle suppose des instruments de mesure et de contrôle fiables et faciles à utiliser, et des investissements ciblés sur les publics les plus vulnérables.

 

Globalement, la bonne nouvelle est que les "modèles post-carbone peuvent améliorer la situation de l'emploi" (p 293) ...mais à condition que les politiques de transition et d'accompagnement des mutations que cela suppose soient bien menées. Tel est le défi que nous devons collectivement affronter.

Au travail !

 

Christian de Perthuis "Le tic-tac de l'horloge climatique"
Christian de Perthuis "Le tic-tac de l'horloge climatique"
Christian de Perthuis "Le tic-tac de l'horloge climatique"
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