Alain DESJARDIN Une vie pour...

Publié le par Henri LOURDOU

Alain DESJARDIN Une vie pour...

Alain DESJARDIN

Une vie pour ...

Ici et là-bas, solidaire

Éditions du Petit Pavé, novembre 2008, 416 p.

 

Extraits du Message du 11/11/19 20:42
J'ai appris peut être comme vous le décès d'Alain.
Un moment, le temps qui s'écoule, des pertes. Un parcours, un ami

La cérémonie sera le Jeudi 14-11 à 14H à la Salvage

Apres, il y aura l'enterrement au cimetière de St Martin.

Il y aura un moment de retrouvailles à la Salvage apres son enterrement.
A- t-on quelque chose à dire..?
Amicalement
Pierre VUARIN

 
Message du 12/11/19 09:40

Je ne pourrai malheureusement venir jeudi. Juste quelques mots si tu peux les transmettre, Pierre. Alain fut pour moi comme pour d'autres un exemple de militant dont toute ma vie s'est inspirée : intégrité, cohérence et notamment concordance entre les paroles et les actes. Cela continue à me porter. C'est d'ailleurs pour cela que je serai indisponible jeudi, pris par la campagne pour les municipales à Tarbes.

Amitiés à tous.


 

Henri LOURDOU

 

La disparition de son auteur me fait devoir de rendre compte de cet ouvrage autobiographique que j'avais seulement parcouru à sa parution et dont je viens juste de faire la lecture approfondie.

J'ai fait la connaissance d'Alain Desjardin à l'été 1974 sur le plateau du Larzac, lors du camp de préparation du plus grand rassemblement de cette longue lutte de dix ans contre le projet d'extension du camp militaire.

Je l'avais déjà fugitivement croisé à Toulouse fin 1973 ou début 1974 lors d'un rassemblement contre le coup d'État de Pinochet au Chili : il y avait fait une brève prise de parole, auréolé de toute sa gloire nouvelle d'avoir été l'organisateur de la grande marche de Besançon du 29 septembre 1973 en soutien à la lutte de Lip. Le petit groupe, PLC ("Pour Le Communisme", plus connu sous son nom d'ex-courant du PSU : la Gop - Gauche ouvrière et paysanne) dont il était alors le seul "permanent" venait d'éditer une brochure qui fut alors un "best seller" de l'extrême-gauche : "Lip-Larzac".

Je militais alors à plein temps, au lieu de me consacrer à mes études d'Histoire, et bien que boursier dans l'obligation de justifier de résultats, au sein du groupe commun Gop-Lutte occitane de Toulouse.

A l'été 74, notre groupe connut une scission sur le Larzac : Lutte occitane se désolidarisa de la Gop en rejoignant le camp "alternatif" des non-violents au Cun, alors que la Gop organisait à Saint-Martin le camp "Lip-Larzac" que je choisis alors, bien que membre de Lutte occitane, de rejoindre... C'est alors que je découvris pleinement, notamment lors de nos AG quotidiennes pour organiser la vie commune et les tâches de préparation du rassemblement à venir, la personnalité d'Alain.

Hyperactif, au parler rude mais vrai, doué d'un sens pratique hors-pair, il avait l'air à l'aise au milieu des intellectuels qui composaient la majorité du groupe, lui l'ouvrier autodidacte. J'étais impressionné. Je le demeure plus encore à la lecture de son livre.

J'ai choisi d'adjoindre à ce compte-rendu celui d'une longue interview récente de Charles PIAGET, militant ouvrier de Lip, dans la revue libertaire "Ballast" (n°8 de septembre 2019, pp 34-43).


 

Une enfance sous le signe du travail, de l'autoritarisme paternel et de l'amour maternel

Né dans une famille populaire de la Somme en 1935, Alain est un garçon porté vers les études, mais contrarié par l'obsession paternelle du travail de la terre (il est maraîcher) pour lequel il mobilise tous ses enfants dès leur plus jeune âge.

Seule la sollicitude maternelle lui permet de satisfaire partiellement son goût pour les livres, en cachette de son père. Mais il doit interrompre ses études dès la fin du Primaire.

On trouve-là sans doute les sources de sa personnalité future : une confiance en soi avec une ouverture et une confiance aux autres alimentées par l'amour maternel, et un goût immodéré pour le travail, qui ne le laisse jamais en repos, issu des pressions paternelles.

C'est cependant la révolte contre l'oppression paternelle qui va orienter sa vie : pour échapper à son destin d'ouvrier maraîcher sous la tutelle paternelle, il choisit de faire son service militaire dans les parachutistes...en pleine guerre d'Algérie.

Le voici donc à 20 ans envoyé là-bas avec le grade de caporal, car il a "fait le peloton"...

Le séisme de la guerre d'Algérie

Rétrospectivement, Alain fait ainsi le lien entre ces deux périodes de sa vie : "Il n'est pas exagéré de dire, aujourd'hui, que cette éducation des enfants, faite de soumission et d'humiliation, était répandue en milieu rural populaire.

La guerre d'Algérie, un vrai séisme dans ma vie, va me faire découvrir l'une des conséquences de cette éducation. La soumission et l'humiliation y étaient pratiquées à grande échelle par des gradés et des soldats incultes et bêtes qui devenaient méchants et insensibles aux souffrances qu'ils faisaient subir au peuple algérien."(p 15)

De ce séisme est issue "une envie confuse de justice" qui va le "conduire vers de nombreux combats".(p 15)

On ne dira jamais assez combien c'est le sentiment d'injustice subie qui constitue le moteur principal de l'engagement militant.

Mais cela suppose d'abord un certain sens de la justice qui ne peut se construire que par la confiance en soi et dans les autres.

Au-delà de ce sentiment premier, encore faut-il prendre conscience des tenants et aboutissants des situations que l'on vit, et donc prendre une distance intellectuelle avec ce vécu souvent douloureux.

Pour Alain, il le révèle dans son chapitre 9 consacré à l'Action Catholique Ouvrière, c'est la rencontre d'un "séminariste et caporal comme (lui)", Michel Bonnet qui lui a "permis d'engager une réflexion sur le colonialisme et la guerre à laquelle (il) participai(t). C'est par lui et son témoignage d'intégrité, son refus de la violence, de la vulgarité qui (lui) a permis de sortir de l'obscurité pour vivre et voir autrement les hommes dont (il) avait la charge." (p 176)

C'est le début d'un long cheminement avec les mouvements d'Action catholique les plus engagés : d'abord à la JOC au retour d'Algérie, puis au sein de l'Action Catholique Ouvrière.

Avec le recul, Alain le relativise ainsi : "Il se peut que si j'avais effectué d'autres rencontres par le travail en entreprise ou l'accès à l'université, éclairé par le discours convaincant d'un libertaire ou d'un marxiste, j'aurais choisi une autre voie." (p 178)

Car "l'édification d'une société laïque d'hommes dignes et libres est depuis lors un combat permanent que je livre avec d'autres." (p 183)

L'engagement ouvrier

Revenu meurtri de ses deux ans d'Algérie, Alain choisit l'indépendance par rapport à son père en devenant ouvrier électricien dans le Pas-de-Calais (secteur de Roubaix-Tourcoing), choix qu'il approfondit au travers d'une formation AFPA.

Dès lors son engagement devient syndical, à la CFTC puis à la CFDT dont il est un militant de plus en plus actif, au point de devenir après Mai 68 permanent de l'union locale interprofessionnelle pour développer les toutes nouvelles sections syndicales d'entreprise.

Ici il faut noter une particularité de cet engagement : son aspect "basiste". Alain ne deviendra jamais un "bureaucrate syndical" enfermé dans son bureau et accaparé par les réunions paritaires ou d'instances. Toujours sur le terrain, il privilégie le rapport direct avec les salariés pour pouvoir s'appuyer sur leur vécu, et faire émerger conscience et action collectives.

Cette priorité au vécu et au collectif ne s'oppose pas à la réflexion personnelle, au contraire. Il s'agit de nourrir l'une par l'autre. C'est ainsi qu'il nous fait part d'un conseil, qu'il a suivi, d'un de ses formateurs de l'ACO : consacrer une heure par jour à la lecture du "Monde".

C'est cette réflexion personnelle, toujours en éveil, qui l'amène au PSU, puis à la Gop.

Et ceci par un recul critique par rapport aux responsables enkystés dans leur rôle institutionnel et dans les jeux de pouvoir et d'appareil.

Et c'est ici que nous rejoignons l'expérience et le point de vue de Charles PIAGET.

Le sens du collectif et le refus des formes de confiscation du pouvoir

Je suis très sensible, de par ma formation libertaire, à cette confiscation du pouvoir que constituent certains modes de fonctionnement hérités de la tradition patriarcale.

Et je constate à cet égard une convergence de vue tant avec Alain DESJARDIN qu'avec Charles PIAGET.

L'un comme l'autre ont pratiqué la délibération collective systématique pour prendre des décisions engageant la collectivité dont ils étaient désignés porte-paroles.

Voici ce qu'en dit, à 90 ans, Charles PIAGET : "La démocratie réelle demande l'effort de tous et toutes; cela nous ne l'avons pas réussi. Ceci dit, nous avons bâti un collectif qui ne s'est jamais laissé impressionner par moi ou par quiconque. Et heureusement, parce qu'un leader se trompe (comme tout le monde)...(...) Le fait d'avoir un leader est dangereux. Il faut le canaliser, partager ses tâches, le forcer à rester dans les clous. Quelles que soient les valeurs d'un leader, le collectif est plus sûr." (Ballast n°8, p 41-42).

Sa conclusion : "Aujourd'hui on est pris dans une espèce d'étau capitaliste, et c'est pas électoralement qu'on changera les choses; c'est par l'action, par un travail à la base. C'est pour ça que quand la CFDT dit aujourd'hui qu'elle ne veut plus entendre parler de socialisme, d'autogestion...Non, je veux rêver, je veux continuer de rêver, parce que je crois que c'est possible." (ibidem, p 43)

Faut-il rappeler que Charles PIAGET fut en 1973-74 le militant CFDT le plus célèbre ?

Bien d'eau a en effet coulé sous les ponts depuis. Mais cette sève autogestionnaire ne s'est pas tarie : elle a pris de nouveaux chemins et de nouvelles dénominations. L'exigence de "voir le bout de ses actes" selon la formule de Gérard MENDEL est plus que jamais présente. Et la crise des grandes organisations en est le reflet.

Alain DESJARDIN, lui aussi très critique avec la bureaucratie syndicale, exprime lui aussi cette aspiration au contrôle collectif des mandatés et porte-paroles. Tout en notant bien, tout comme PIAGET, que cela demande "l'effort de tous et de toutes".

L'émancipation exige un travail intellectuel dont on ne peut se passer. C'est à ce prix que la confiscation du pouvoir par une minorité peut être évitée. Pour le mettre en route rien ne vaut la dynamique collective de prise de parole. Une prise de parole dont on sait qu'elle est la bonne alternative à une violence sans issue positive.

D'autres engagements

Il faudrait rendre compte de tous les engagements ultérieurs d'Alain (en plus de ceux éludés ci-dessus : CNL au ch 5 avec un développement sur l'essor des grands ensembles et de la société de consommation dans les années 60). Qu'il suffise ici d'en donner une liste non exhaustive : antinucléaire avec les Polynésiens victimes des essais nucléaires de Mururoa, anticolonial avec les Kanaks de Nouvelle-Calédonie, paysan, avec l'installation d'Alain au Larzac où il crée la ferme-auberge de la Salvetat dans un cadre associatif, et son investissement dans la Confédération paysanne, politique au sein des Verts, dont Alain sera le tête de liste en Aveyron pour les régionales de 1992, puis au conseil municipal de la Couvertoirade, dont il devient maire en 2001...mais dans un contexte conflictuel qui l'amène par la suite à démissionner. Son refus parfois abrupt des compromissions va peu à peu l'isoler, au point qu'il devra quitter la commune et se réfugier au Nord du Larzac en milieu plus favorable. Mais ceci dépasse le cadre du livre.

Tout comme son engagement final à l'Association des 4ACG : l'Association des Anciens Appelés d'Algérie et leurs Amis Contre la Guerre, dont il devient le président.

Sa mémoire mérite d'être entretenue. Et son exemple suivi.


 

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