Sortir (enfin) du colonialisme

Publié le par Henri LOURDOU

Sortir (enfin) du colonialisme

Sortir (enfin) du colonialisme.

Yves COURRIÈRE "Les feux du désespoir", Livre de Poche, 1975, 798 p

Renaud DE ROCHEBRUNE, Benjamin STORA "La guerre d'Algérie vue par les Algériens, I", Folio-Histoire, 2016, 628 p

Après la lecture du roman d'Assia DJEBAR "Les alouettes naïves", où sont exaltées par les narrateurs, jeunes militants FLN réfugiés à Tunis, les "journées de décembre 1960" où les femmes d'Alger sont descendues massivement dans la rue pour exprimer leur soutien à l'indépendance, j'ai eu la curiosité de relire les pages consacrées à cet événement par le premier "historien français" de la Guerre d'Algérie, le journaliste Yves COURRIÈRE.

Son ouvrage en 4 tomes, parus entre 1967 et 1971, constituait lorsque j'ai commencé à m'intéresser à cette Histoire, au milieu des années 70, la seule référence communément admise.

Je n'ai acheté et lu, je l'avoue, que le tome 4 "Les feux du désespoir", qui concerne la période 1960-1962. Il s'agit de son édition de 1975 en Livre de Poche (n° 3 751, 2e trim 1975).

J'ai été fort surpris de découvrir que cette "Histoire", pourtant présenté à l'époque comme neutre et objective, était écrite du point de vue des colons.

Or ce livre nous est présenté par l'éditeur comme un "ouvrage couronné par l'Académie française, qui reçoit du public et de la critique un accueil enthousiaste (plus de 500 000 exemplaires vendus)."

 

Quoi qu'il en soit, voici comment il nous présente les journées de décembre 1960 à Alger (pp 215 à 233).

"Ils" descendent de partout. Des bidonvilles, du ravin de la Femme-Sauvage, de Diar-el-Mahçoul, de Diar-es-Saada, du Clos-Salembier, ils chantent, ils crient : "Yahia de Gaulle 1 ! Algérie algérienne. Yahia de Gaulle !" Par groupes anarchiques, sans ordre, libérés, joyeux, des femmes, des enfants se mêlent aux hommes. Il est à peine 8 heures ce dimanche 11 décembre, et la population musulmane d'Alger pour la première fois depuis le 1er novembre 1954 manifeste de son propre chef.

1 Vive de Gaulle !" (p 215)

 

Après quoi Courrière reconstitue un échange entre dirigeants locaux du FLN : l'initiative ne vient pas d'eux, mais d'un officier gaulliste de l'action psychologique (SAU) de Belcourt, le capitaine Bernard, pour s'opposer à l'activisme des partisans européens de l'Algérie française qui s'apprêtent à repasser à l'action contre de Gaulle, après les violentes manifestations qu'ils ont mené contre sa venue après son discours du 4 novembre évoquant "l'Algérie algérienne" (p 159 et pp 201-214).

Les dirigeants du FLN décident de "récupérer" l'action. Dès 9 heures, les slogans évoluent : "Yahia FLN... Yahia Fehrat Abbas...Yahia de Gaulle...Algérie algérienne" (p 217) Et les drapeaux algériens se mettent à fleurir.

"Une véritable marée humaine s'est répandue dans les quartiers musulmans (...) Des milliers de drapeaux verts hérissent cette masse compacte. Les CRS et les gendarmes restent impassibles devant les cris et les drapeaux nationalistes. Ils n'ont qu'un souci : éviter les affrontements entre pieds-noirs et musulmans. Derrière eux commence le quartier européen.

Dès le début de la manifestation, les fenêtres, les volets se sont fermés brusquement. Les immeubles, les appartements sont barricadés. Les rues désertes. Mais l'on sent derrière chaque fenêtre aveugle, derrière chaque porte cadenassée l'homme à l'affût, qui protège sa famille, l'arme à la main.Là il ne s'agit plus de politique ni d'imposer ses vues sur tel ou tel projet mais de sauver sa peau. C'est la peur ancestrale de toutes les minorités. "Ils descendent". Cette vieille peur qui jadis a fait refuser toute réforme : "Ils" sont neuf millions, nous sommes un million. S'ils sont nos égaux, à un contre neuf ce sera le massacre.

Le spectacle qui s'offre aux yeux des Européens barricadés es impressionnant. A leurs pied, de l'autre côté de la rue, les immeubles, les terrasses, les balcons ont été pris d'assaut par des colonnes de fourmis hurlantes (...) Sur des chiffons peints en vert et blanc saignent l'étoile et le croissant rouge, symboles d'un avenir tragique pour les Européens, s'ils laissent faire, s'ils se laissent faire.

10h15 : dans le bas de la rue Julienne des coups de feu claquent, partis des immeubles européens. Des hommes armés quittent leurs abris et font face à la horde musulmane. Des CRS se précipitent pour s'interposer." (p 217-218)

 

Ce seul passage est révélateur d'un point de vue, de par le vocabulaire et les arguments utilisés.

Ainsi les "musulmans" (terme de l'administration coloniale) sont "une masse compacte", "des colonnes de fourmis hurlantes" et composent une "horde" : tout ce vocabulaire dévalorisant est employé de façon ambigüe, on ne sait pas toujours s'il représente le point de vue des "Européens" ou celui de l'auteur...Par contre les raisonnements pour "expliquer" l'attitude des Européens sont sans ambigüité...et ils révèlent pleinement l'hypocrisie coloniale de l'auteur.

En effet dire que l'attitude de ces derniers relève de la peur de "toutes les minorités" en assimilant implicitement les "Européens" aux Juifs russes victimes des pogroms, c'est passer totalement à côté de ce qui différencie radicalement les deux situations. En Russie, les Juifs étaient une minorité opprimée et tenue à l'écart, en Algérie, les "Européens" sont la minorité au pouvoir qui opprime et tient à l'écart la majorité "musulmane".

Ce qui est ici nié c'est la situation coloniale et son caractère structurellement violent basé sur un racisme d'autant plus virulent qu'il est inconscient. Ainsi c'est sans doute en toute bonne foi et sans aucun état d'âme que Courrière considère les "musulmans" comme manipulés, tantôt par les gaullistes, tantôt par le FLN et qu'il les rabaisse à une "masse", à des "fourmis hurlantes", ou à une "horde". Faut-il ajouter qu'il partage ces préjugés avec la plupart de ses lecteurs français de l'époque ? Car comment expliquer sinon son succès éditorial ?

On voit cependant le chemin parcouru depuis lors : aujourd'hui de tels propos choquent davantage, et c'est heureux. Une Histoire de "La guerre d'Algérie vue par les Algériens" est enfin parue en français (en 2011) et a même connu une édition de poche (Folio-Histoire, 2016).

Nous avons enfin commencé à sortir du colonialisme...Poursuivons ce chemin.

Publié dans Europe, Histoire, Immigration

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