Comment a-t-on pu être maoïste

Publié le par Henri LOURDOU

Comment a-t-on pu être maoïste

Comment a-t-on pu être maoïste ?

 

Patrick LESCOT L'empire rouge Moscou-Pékin 1919-1989

(J'ai lu, n° 5 900, mai 2001, 638 p.)

Song Yongyi (textes réunis par) Les massacres de la Révolution culturelle

(Buchet-Chastel, février 2008, 286 p.)

Jean DAUBIER histoire de la révolution culturelle prolétarienne en Chine

(cahiers libres 170-171, François Maspéro, avril 1970, 306 p.)

Edgar MORIN Autocritique

(Points Politique n°70, Seuil, 1er trim 1975, 256 p.)

Chinois si vous saviez...

Li Yizhe : à propos de la démocratie et de la légalité sous le socialisme

(Bibliothèque asiatique n°14, Christian Bourgois, 4e trim 1976, 160 p.)

Jorge SEMPRUN/Alain LIPIETZ Rester de gauche/Choisir sa gauche

Revue "Le Débat" n° 13, juin 1981, pp 5 à 26.

Simon LEYS L'humeur, l'honneur, l'horreur

(Robert Laffont, mars 1991, 188 p.)

 

Je me suis proclamé "maoïste" entre 1973 et 1977, j'avais alors entre 19 et 23 ans, et je considère aujourd'hui m'être alors lourdement fourvoyé. Même si ce que j ai fait ces années-là n'a pas été honteux, et si j'y ai noué des amitiés qui durent encore, je me dois de revenir sur cet épisode dans ce qu'il avait de représentatif des errements de l'intelligentsia, si finement analysés par Gérard Mendel.

La bibliographie ci-dessus s'efforce de résumer l'itinéraire intellectuel qui m'a conduit à, puis fait sortir du "maoïsme", une idéologie aujourd'hui apparemment désuète (il n'y a plus guère qu'Alain Badiou pour continuer à s'y référer...).

Je ne saurais pour autant éluder la persistance du "maoïsme" en Chine, comme idéologie officielle de la sanglante dictature de Xi Jinping, et cela constitue pour moi un devoir de réparation, en soutenant tous les démocrates chinois et les peuples opprimés (Tibétains, Ouïgours) par ce régime.

 

Mais comment a-t-on pu être maoïste en France durant le début des années 70 ?

 

Curieusement, j'aurais dû être prémuni par mon auto-éducation politique de type libertaire : lorsque je me suis politisé à 15 ans j'ai commencé par lire Cohn-Bendit ("Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme"), Daniel Guérin ("Pour un marxisme libertaire" et "L'anarchisme") et j'ai même lu "La Révolution inconnue" de Voline, contre-histoire anarchiste et anti-bolchévik de la Révolution russe. Donc, tout aurait dû m'éloigner des courants issus de ce même bolchévisme...

Las, contrairement à aujourd'hui, les anars étaient très marginaux dans le mouvement de révolte de la jeunesse issu de Mai 68. Les groupes anars existants étaient des groupes de "vieux", et ceux qui tenaient le haut du pavé dans la jeunesse contestataire étaient les groupes trotskystes et maoïstes, qui se livraient d'ailleurs une concurrence acharnée pour occuper le terrain.

J'ai donc fait la connaissance, à Rodez où j'étais lycéen, d'un groupe maoïste, le "Pavé", qui fonctionnait de façon très libertaire, et qui d'ailleurs s'est affilié au groupe le plus ouvert de la mouvance mao : "Vive La Révolution !" Ce groupe a édité durant un an le "quinzomadaire" "Tout!", dont la lecture régulière a enchanté mon année de terminale , parallèlement à "l'hebdo Hara Kiri", devenu en novembre 1970 "Charlie hebdo" pour cause de censure (à cause de a "Une" :"Bal tragique à Colombey : 1 mort"). Cependant, rétrospectivement, j'y retrouve en lisant le très sérieux et bien documenté ouvrage de Manus MCGrogan qui reconstitue son histoire ("Tout !", L'échappée, 2e trim 2018, 208 p, traduit de l 'anglais spar Jean-Marie Guerlin) une forme de violence et de sectarisme que je refuserais aujourd'hui.

Je faisais néanmoins donc partie de ceux que les très sérieux trotskystes avaient ironiquement baptisés les "mao-spontex", autrement dit la tendance "spontanéiste" du "maoïsme" qui récusait l'avant-gardisme au nom de ce qu'on appellerait aujourd'hui une forme de "populisme" : "tout ce qui vient du peuple est bien !" ...du moment que cela semble remettre en cause les pouvoirs établis.

Que ce spontanéisme coexistât avec une référence au "marxisme-léninisme" constitue l'un des paradoxes de l'époque... Et ce paradoxe explique en grande partie les tensions analysées par Manus MCGrogan à l'intérieur de "Vive La Révolution !" qui ont abouti à son autodissolution en avril 1971.

Et de fait, l'aventure de "Tout !", matrice des mouvements féministe et LGBT, a alimenté en partie le courant néo-libertaire des néo-ruraux et de l'écologie radicale naissante d'un côté. Et laissé orphelins de jeunes révolutionnaires en quête de parti révolutionnaire de l'autre.

Bien que très sensible aux problématiques du premier côté (je lisais assidûment "Actuel" première série, et les premiers n° de "La Gueule Ouverte (le "journal qui annonce la fin du monde", lancé par Fournier en avril 1972), je penche alors du second côté, comme d'autres étudiants pas encore prêts à changer radicalement de mode de vie comme les néo-ruraux.

Et c'est là que je rencontre, autour des luttes emblématiques de Lip et du Larzac, et des deux marches nationales organisées à l'été 1973, le courant Gop du PSU, devenu "Pour Le Communisme", qui constitue l'équipe logistique de ces deux événements.

Ouvriérisme autogestionnaire d'un côté ("On fabrique, on vend, on se paie !"), antimilitarisme, paysannisme anticapitaliste et antijacobinisme de l'autre ("A bas l'armée du capital!","la terre est l'outil des paysans-travailleurs", "Gardarem lo Larzac !") ont fait de ces deux événements les emblèmes de ce courant politique qui prétendait construire à partir des Gauches ouvrière et paysanne issues des luttes, le Parti révolutionnaire dont la France avait manqué en Mai 1968...

Car il s'agissait bien de poursuivre la lancée de Mai, avec sa grève spontanée de dix millions de salariés, auxquels s'étaient joint, à Nantes, les paysans-travailleurs en voie de radicalisation qui devaient donner ensuite naissance à la Confédération paysanne au début des années 80. Ce sont d'ailleurs eux, avec leur journal "Vent d'Ouest", qui furent à l'initiative de la première marche sur le Larzac de l'été 1973.

Partout, les grèves "sauvages" avec occupation des locaux, et parfois séquestration des cadres, se multipliaient dans les nouvelles usines de montage employant comme OS des ex-paysans récemment prolétarisés et peu syndiqués.

Bref, le fond de l'air était rouge...même si les élections (inexplicablement pour moi à l'époque) continuaient à donner la majorité à la Droite gaulliste, légèrement élargie au Centre.

 

Rallier ceux qui soutenaient les luttes chères à mon coeur de la façon la plus concrète relevait pour moi de l'évidence. Quitte à composer avec mes idées libertaires...

Je relève (toute proportion gardée : je n'ai bien sûr jamais couru les mêmes risques que lui...) la même disposition d'esprit chez un Edgar Morin, lorsqu'il choisit fin 1941, bien qu'antistalinien convaincu, de rejoindre le Parti Communiste Français ("Autocritique", p 29-62) : nous nous faisions progressivement une raison d'un engagement en partie contraire à nos convictions profondes...au point de finir par y croire vraiment, au nom de "l'efficacité révolutionnaire".

Cet argument pervers de "l'efficacité" est difficile à contrer. D'autant qu'il se double du reproche que je faisais, que nous faisions, à certains "révolutionnaires en paroles" de ne pas passer aux actes, et d'être donc inconséquents. Rester à la marge des partis ou mouvements relevait pour nous du dilettantisme petit-bourgeois, que nous méprisions donc souverainement...

On ne pouvait que s'engager à fond...Et donc il fallait bien justifier, en le "rationalisant", cet engagement. Je me souviens d'un argument que j'avais alors utilisé pour soulager ma mauvaise conscience antistalinienne : la révolution culturelle (résumée pour nous au mot d'ordre : "Feu sur le quartier général !", autrement dit "haro sur les bureaucrates du Parti") est la seule critique de gauche effective du stalinisme.

Cela ne pouvait bien sûr se défendre que par une méconnaissance totale de ce qu'avait été effectivement la révolution culturelle...et que je ne découvris qu'après, et très progressivement.

C'est pourquoi, j'ai eu du mal à adhérer au "plaidoyer pro domo" de mon ex-dirigeant et théoricien de la Gop Alain Lipietz en 1981, lorsqu'il fut interpellé par Jorge Semprun, lui-même stalinien défroqué, pour sa référence persistante au maoïsme.

 

Et comment éviter d'adhérer à nouveau à des mythes sectaires ?

 

J'ai appris progressivement de cette expérience deux ou trois choses que je m'efforce aujourd'hui de faire partager.

La première est la nécessité de s'informer par soi-même et à la source de façon construite et critique. Pour cela une bonne connaissance de l'Histoire et de la façon dont elle est écrite est très utile : toutes les sources ne se valent pas, et il est nécessaire de garder un recul critique en confrontant les versions et les visions d'un même événement. Cela veut dire lire beaucoup, même si l'on trie ce qu'on lit. Et faire partager (comme ici) le résultat de ses lectures.

La deuxième est la nécessité d'assurer ses principes et ses valeurs en leur donnant toujours la primauté sur l'argument du "réalisme" ou de "l'efficacité".

La troisième enfin est de ne jamais renoncer à faire avancer ses principes et ses valeurs dans la réalité en n'hésitant pas à se confronter à ceux qui ne les partagent pas, ou pas intégralement, pour construire des compromis dynamiques, qui ne soient pas des "compromis pourris". Car cela seul peut nous éviter le piège du désespoir et de l'abandon total de l'action qui menacent tant de "nobles idéalistes" et dépeuplent tant d'organisations de trop de "déçus" ...qui ne sont au fond que des inconséquents à leur façon. Au passage, cela fait découvrir les vertus du pluralisme et la nécessité du débat, qui ne saurait se réduire, comme trop souvent, à la polémique. En débattant vraiment, l'on apprend forcément des choses, et l'on fait évoluer son point de vue...

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