Ceux qui aiment la guerre : l'exemple de Kessel

Publié le par Henri LOURDOU

Ceux qui aiment la guerre

un exemple

Yves Courrière "Joseph Kessel ou Sur la piste du lion"

(Pocket n° 2633 et 2634, 1986, 650 et 576 p)

 

Après avoir consulté ses "Feux du désespoir" sur la guerre d'Algérie, je me suis souvenu d'un autre livre d'Yves Courrière trouvé chez un bouquiniste et rangé dans ma bibliothèque...

Cette biographie du journaliste et écrivain Joseph Kessel, 1898-1979, connu surtout pour son livre "Le lion" (d'où le sous-titre) et pour avoir été le co-auteur, avec son neveu Maurice Druon, des paroles du "Chant des Partisans", se lit fort agréablement.

L'auteur ne cache pas son amitié et son admiration pour Kessel. Il n'en choisit pas moins, en bon disciple du biographe de Mermoz, de "ne rien cacher des mouvements d'un sang qui est profond et pur" (préface p 7).

 

Je ne retiendrai ici que le passage où l'auteur décrit la découverte de la guerre par le jeune Kessel, engagé volontaire à dix-huit ans. Passage qui fait écho pour moi à l'allusion glaçante que fait Jean-Pierre Filiu (dans "Le miroir de Damas", p 212) à la participation de Kessel au bombardement de populations civiles en Syrie en 1926.

Joseph, fils de deux intellectuels russes progressistes d'origine juive, une origine qui pèse alors de tout son poids, a fait de précoces et brillantes études de Lettres et commencé à dix-huit ans une carrière de journaliste au "Journal des Débats". Casse-cou dès son plus jeune âge, tenté longtemps par le théâtre, où son jeune frère Lazare va faire une carrière, il vient de rompre avec sa première maîtresse, dans des conditions qui, dit l'auteur, ont fait qu'il "ne pardonna jamais à l'inconstante et l'on peut trouver dans cette trahison la cause profonde d'une misogynie qu'il cultivera toute sa vie." (p 137)

Cette remarque confirme la superficialité de la réflexion de Courrière, déjà remarquée pour son histoire de la guerre d'Algérie. Une "misogynie cultivée toute la vie" ne saurait trouver sa source "profonde" dans un événement aussi limité. Il faut à cet égard interroger toutes les conditions de l'éducation de Kessel et de la façon dont sa sensibilité s'est forgée : préjugés machistes liés à l'époque et très forte présence maternelle y ont certainement plus que leur part.

Ce machisme hyper viriliste va d'ailleurs se retrouver dans le rapport de Kessel à la guerre.

 

Il n'est pas indifférent de constater que c'est dans l'aviation qu'il va la découvrir. Bien qu'il ait précédemment découvert comme bénévole dans un hôpital militaire les effets réels de la guerre sur les corps des combattants, il va les faire passer à l'arrière-plan de ses pensées en découvrant l'escadrille où il est affecté à dix-neuf ans, en tant qu'aspirant (élève-officier). "Dans l'escadrille, il en était sûr, Joseph Kessel avait enfin trouvé une famille selon son coeur. Et c'est à regret que, le soir venu, il abandonnait le bar et les cartes, principales occupations de l'escadrille quand elle ne volait pas, pour gagner la chambre sommaire où son ordonnance – un garçon borné mais dévoué – lui préparait chaque matin le tub et le broc d'eau chaude qui accompagnaient le petit déjeuner fumant. L'aventure et le risque en vol, le confort et la camaraderie au sol, jamais il n'aurait supposé que la guerre pût se présenter sous d'aussi heureux auspices." (p 139-140)

A cela s'ajoutent les émotions ressenties en vol : "Jef découvrit alors qu'il aimait la guerre et pour longtemps." (p 141)

"Jamais il ne s'était senti si heureux, si lucide, si libre." (ibidem)

Tout cela sur fond d'amitiés viriles très fortes, construites sur l'admiration de "héros réels" : "Que la guerre était donc belle quand, béni des dieux de l'aventure, on avait le bonheur de la faire avec des hommes comme Thélis Vachon et Pierre Carretier ! Refusant d'instinct "l'accident" – la balle ou l'obus qui l'abattrait n'était pas encore fondu – Joseph Kessel menait enfin la vie des héros batailleurs qui avaient bercé ses rêves d'enfance, au bord de l'Oural, tout au bout d'une Europe aujourd'hui en feu." (p 144)

 

Ainsi, se dégagent deux grandes explications à cet "amour de la guerre".

 

La première tient aux circonstances dans lesquelles Kessel la rencontre : très jeune homme sortant d'une déception sentimentale affecté dans un poste somme toute privilégié et en tout cas prestigieux au sein d'une fratrie très soudée. La guerre lui redonne confiance en lui. Comme il l'écrit dans son premier roman, "L'équipage", cité abondamment par Courrière : il se retrouve dans "la saine et rude famille des hommes seuls, où des lois élémentaires gouvernaient l'existence sans les charger d'inutiles soucis." ( p 141-2)

 

La seconde est plus structurelle : toute la société dans laquelle il baigne valorise la guerre et les valeurs "viriles" qui la sous-tendent. Le culte de l'action, de l'intransigeance, du courage, de la camaraderie et de la patrie; la dévalorisation de la contemplation, du compromis, de la peur, de l'individu, la haine ou le mépris de l'ennemi. Toutes ces valeurs, souvent implicites, structurent l'éducation et la sensibilité. Il s'agit d'une véritable "culture de guerre" qui constitue le fond de l'éducation des jeunes bourgeois de l'époque en Europe. Sans oublier le fond autoritaire alors florissant qui valorise les chefs : "ce qui ravit le sens de la hiérarchie que cet anarchiste en apparence portait au plus profond !" (p 139)

 

Loin que ce constat d'un "amour de la guerre" nous porte, comme d'autres, à des considérations fatalistes et désabusées sur l'ambivalence consubstantielle à l'Humanité, voire comme Freud à l'existence d'un Instinct de Mort, il doit au contraire nous pousser à approfondir les conditions de la consolidation d'une "culture de paix", à la fois nécessaire et possible pour assurer l'avenir de notre Terre-Patrie et de l'Humanité.

Publié dans Europe, Histoire, Syrie

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