Lettre ouverte à nos camarades socialistes

Publié le par Henri LOURDOU

Lettre ouverte à nos camarades socialistes

et à quelques autres

à propos de "communautarisme", "laïcité", "république",

de mode de scrutin et du respect entre alliés.

 

 

Voici le voeu déposé par le groupe écolo au Conseil de Paris début novembre 2018, sous le titre "pour une véritable égalité d'accès au sport" :

"sur proposition de Fatoumata Koné, David Belliard, Joëlle Morel, Marie Atallah et des élu.e.s du Groupe écologiste de Paris (GEP), le Conseil de Paris émet le vœu que la ville de Paris :

 

  • mette fin à toute collaboration avec les organismes sportifs (média, association sportive, événement international, etc.) refusant de mettre en place des actions permettant de respecter la stricte égalité femme-homme,

  • forme tou.te.s les agent.e.s encadrant la pratique sportive à la ville pour les sensibiliser à l’égalité femme-homme,

  • expérimente des solutions innovantes pour favoriser la pratique du sport féminin à Paris, comme l’organisation de joggings collectifs, la prise en charge de la garde des enfants dans les équipements publics, la création de créneaux non-mixtes pour permettre aux femmes qui en auraient besoin de reprendre confiance ou soutienne les associations proposant ce type d'initiative.

 

Vœu retiré suite à l'engagement de l'exécutif de retravailler le sujet et d'en redébattre au premier semestre 2019"

Ce voeu, aussitôt connu a déclenché un formidable tir de barrage de la Droite et d'une partie de la Gauche, celle qui pratique ce qu'elle appelle une "laïcité intransigeante" ou "de combat"

Et voici ce qu'il devient sous la plume de Caroline Fourest, l'une des référentes de ce courant :

"le groupe écolo de Paris suggère (...) d'encourager la "création de créneaux non mixtes pour permettre aux femmes qui en auraient besoin de reprendre confiance". Une toute petite phrase lâchée , mine de rien, en fin de voeu.

Ces élus sont-ils totalement à côté de la plaque, largués au point d'ignorer la sensibilité de cette approche, ou le font-ils exprès ? On hésite. Leur dernière phrase suggère d'aider les "associations proposant ce type d'initiative". De qui parlons-nous ?

S'il s'agit d'organisations religieuses estimant que la mixité est impure, cette mesure cautionne leur misogynie."

En effet : "si". Or, ce mot décisif disparaît de toute la suite des commentaires... Est-ce un hasard ?

Et finalement, tout le contenu du voeu est réduit à "choisir la non-mixité pour éviter le harcèlement", qui donne d'ailleurs son titre à l'article : "Non-mixité : la trouvaille écolo contre le harcèlement".

Il y a donc, dans cette position, le choix délibéré de ne voir dans "l'expérimentation de la non-mixité" que le lobbying des organisations intégristes, mais pas du tout les femmes victimes de harcèlement qui n'osent plus sortir dans l'espace public et restent confinées à la maison.... autrement dit toutes celles qui sont dans "l'entre-deux" d'un début d'émancipation, qui est, comme le savent toutes les personnes attentives à ce genre de situation, ou qui l'ont vécue (je pense ici , notamment, à la grande écrivaine Assia Djebar) un processus long et difficile, parfois contradictoire et fragile.

Dire que ce "présupposé" est "raciste" est peut-être une formulation trop violente et irrecevable pour certaines personnes convaincues d'être des "antiracistes irréprochables". Mais leurs certitudes doivent être bousculées, si l'on veut sortir des stigmatisations répétitives qui ont progressivement rétréci la gauche en nourrissant inconsciemment le racisme ouvert qui se déploie aujourd'hui comme jamais, sur fond de "panique identitaire".

Car comment, ce type de proclamation laïque intransigeante, que l'on retrouve, à l'identique, sur la question du "voile", peut-il être perçu par toutes ces femmes "entre deux mondes" autrement que comme une "assignation identitaire" stigmatisante ? "Tu portes le voile, donc tu es une intégriste antiféministe, et donc une "alliée objective" du terrorisme."

En enfermant toute une population dans ce jugement dévalorisant, on suscite le "communautarisme" que l'on prétend pourtant combattre. Une véritable politique de Gribouille, qui repose en fin de compte sur une vision "raciste" de cette population, réduite à un seul aspect (négatif) de son identité, et donc poussée à le revendiquer au contraire en inversant la charge négative attachée à ce caractère.

De même que "black is beautiful", le voile sera donc un signe d'élégance et de distinction librement assumé pour certaines.

Réagissant à ce type d'interprétation stigmatisante, soutenue par un militant socialiste, je l'ai appelé à "interroger les présupposés racistes" de cette position. Mal m'en a pris, puisque j'ai été aussitôt accusé de l'avoir "traité de raciste".

J'ai donc rappelé, et je maintiens ici, que l'adjectif "raciste" ne s'adressait pas à sa personne mais aux "présupposés" de sa position et procédé à une explicitation de mon propos, telle que je viens de la développer. Certains "présupposés" ininterrogés alimentent le racisme qu'ils prétendent combattre.

Cela amène donc à interroger l'usage de mots-totems tels que "communautarisme", "laïcité" et "république" agités par une partie de la gauche.

Il convient ici de faire appel à une conception un peu critique de l'Histoire.

Je convoquerai donc deux historiens qui ont bien labouré ce terrain : Suzanne Citron, qui vient hélas de nous quitter, mais dont l'ouvrage "Le mythe national", récemment réédité aux éditions de l'Atelier , est une référence incontournable; et Gérard Noiriel, grand historien de l'immigration en France, qui vient de publier une "Histoire populaire de la France", mais dont j'utiliserai ici l'ouvrage , qui date de 2007 (éditions Fayard) "Immigration, racisme et antisémitisme en France (XIXe-XXe)-Discours publics, humiliations privées".

J'en retire l'idée que le "communautarisme" est le nom donné à cette forme de survie collective de toutes les communautés immigrées stigmatisées, à toutes les époques de l'immigration. Il repose sur une forme de solidarité élémentaire dans un contexte hostile. Et, faut-il l'ajouter, les signes d'hostilité, les stéréotypes négatifs, ne font qu'ajouter à ce réflexe d'autoprotection et de dignité bafouée. Donc alimenter ces stéréotypes en stigmatisant tel ou tel comportement qui ne porte pas atteinte aux libertés des autres (c'est typiquement le cas du port du voile) ne fait que renforcer le racisme et les discriminations. Lesquels, en retour, suscitent le repli identitaire et l'enfermement communautaire. Un cercle vicieux qu'il convient de briser. Tel est le sens des propositions des écologistes parisiens.

Il faut également rappeler que l'instrumentalisation de la laïcité dans un sens discriminatoire ne date pas d'aujourd'hui. Frantz Fanon évoque dans "Sociologie d'une révolution" le rôle du voile dans la colonisation et dans la lutte anticoloniale en Algérie. C'est l'objet de tout son premier chapitre intitulé "L'Algérie se dévoile". Il y analyse longuement, notamment dans ses ressorts psychologiques (Fanon est psychiatre), la façon dont l'occupant a utilisé l'argument laïque du dévoilement des femmes pour assoir sa domination; et, à l'inverse, la façon dont les femmes algériennes ont utilisé alternativement le dévoilement et le voile pour s'inscrire dans la lutte de libération nationale. Ce petit rappel ne serait pas complet sans celui du rôle du parti radical et de la SFIO dans la mise en place et la gestion de la "sale guerre d'Algérie"..."en présentant l'Algérien comme une proie que se disputeraient avec une égale férocité l'Islam et la France occidentale"(p 23). Albert Memmi avait à l'époque déjà souligné cette dérive inconsciemment ou ouvertement raciste du colonialisme "de gauche" soi-disant émancipateur des "races inférieures".

Faut-il ajouter que si les mots ont changé (on ne parle plus de "races inférieures", ni même de "races"), que la violence a diminué (elle est devenue plus verbale que physique, et elle s'est "euphémisée" : plus d'insultes directes, mais des insinuations doublées d'amalgames implicites), le dispositif reste le même : une stigmatisation collective d'un groupe à partir d'un signe d'appartenance, débouchant sur la mise à l'écart symbolique ou physique, puis la discrimination implicite ou explicite. Et si le processus est plus insidieux, il s'appuie sur la mémoire non purgée de la colonisation et le souvenir des violences et humiliations subies.

La République enfin, n'est pas ce bloc monolithique suggéré par le mythe national-républicain fabriqué par la IIIe République et pieusement entretenu depuis par ceux qui se proclament héritiers des Jacobins de 1793.

Comme l' a bien établi et argumenté Suzanne Citron, cette République-là est comptable de la colonisation et de ses crimes, de la non-réhabilitation de Dreyfus, des camps pour étrangers indésirables de 1938, du vote des pleins pouvoirs à Pétain, des guerres coloniales, plus ou moins reconnues (comme celle du Cameroun, sans doute la plus odieuse), etc...

Donc, avant d'invoquer la République, demandons-nous toujours de quelle république on parle.
 

Et c'est l'occasion pour conclure de répondre à certains propos offensants pour mon parti, EELV, relevés dans les nombreuses réactions hostiles (et parfois un peu plus "limites" que ma phrase provocatrice initiale...)

Certains militants socialistes pensent visiblement qu' EELV n'existerait pas sans la mansuétude extrême que leur parti aurait témoigné à ce "non-parti" (j'évite de répéter ici toutes les épithètes désobligeantes le qualifiant). Cela n'augure rien de bon pour l'avenir...

Rappelons cependant que le mode de scrutin majoritaire à deux tours institué par la 5e République pour les élections législatives, condamné par le Programme Commun de la gauche de 1972 qui prévoyait la mise en place d'un scrutin proportionnel plus favorable aux "petits partis", mais surtout plus représentatif, n'a été mis en cause qu'en 1986, puis rétabli dès l'année suivante, et plus jamais contesté par le PS depuis.

C'est ce mode de scrutin qui a favorisé la mise en place d'une polarisation bipartisane aujourd'hui en crise. Et c'est donc l'existence de ce mode de scrutin qui nous a condamnés à la mise en place d'accords nationaux de désistement dès le 1er tour dans certaines circonscriptions pour permettre aux Verts, puis à EELV, d'avoir des députés en 1997, puis lors des scrutins suivants, et notamment en 2012 et 2017.

Le fait qu'en 2017 nous soyons, malgré le vent macroniste dominant, restés fidèles à notre alliance avec le PS, ne trouve visiblement pas grâce aux yeux de certains militants.

Faut-il donc faire le compte des ex-députés PS devenus LREM, comparé aux ex-députés EELV dans le même cas ? En ce qui nous concerne, il y en a 4 sur 17. Il me semble que c'est peu, même si c'est trop. On a connu des changements de cap plus brutaux (et plus surprenants).

Je pense sincèrement que, collectivement, mon parti n'a pas démérité.

Par contre, j'aimerais bien que les militants PS consentent à s'interroger sur ce mode de scrutin qui s'est traduit, en 2017, par un taux d'abstention record.

Et, si c'est possible, à s'interroger aussi sur l'élection du président au suffrage universel direct qui phagocyte toute notre vie politique et a abouti à la décrédibilisation des partis et de tous les corps intermédiaires. Car cela devient plus qu'urgent.
 

En conclusion, le débat sur toutes ces questions est nécessaire si l'on veut construire une alternative majoritaire de gauche cohérente, et non des alliances tactiques de circonstance et sans contenu.

Et un débat se construit sur des arguments, sur des connaissances précises, non sur des réactions affectives et des jugements instantanés sur les réseaux sociaux : puisse le mien, aussi débile que les autres dans sa formulation, dois-je humblement reconnaître, susciter finalement un tel débat. C'est tout le mal que je nous souhaite.

 

Henri LOURDOU, militant EELV, Tarbes, le 2-12-18.

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