Marc FERRO (dir.) Le livre noir du colonialisme
Marc FERRO (sous la dir. de)
Le livre noir du colonialisme
(Robert Laffont, 2003, 844 p.)
Alors que j'avais acheté dès sa parution, en 1997, "Le livre noir du communisme", conçu selon la même méthode du collectif d'historiens et paru chez le même éditeur, il m'a fallu quinze ans pour me décider à lire cette somme tout aussi impressionnante.
C'est que le communisme me semblait, comme à d'autres, beaucoup plus proche, et donc l'analyse de ses dérives plus urgente pour repartir de l'avant dans un projet politique authentiquement émancipateur.
Or, si le colonialisme nous semblait plus lointain à la fois dans l'espace et dans le temps, et la cause plus simple, il m'est apparu, assez récemment, et à d'autres aussi sans doute, que le colonialisme nous est au contraire très proche, et pour tout dire plus actuel peut-être que le communisme, et aussi plus complexe qu'il nous paraissait.
Un premier signe de cela fut pour moi le rôle de la France lors du génocide de 1994 au Rwanda, rôle remis en évidence récemment, et qui pourtant fait l'objet d'un déni persistant.
Puis la re-découverte de la guerre d'Algérie, à travers la lecture de nombreux livres, dont ceux, incontournables, de Benjamin STORA, et la rencontre, grâce à mon vieux camarade Alain DESJARDIN, devenu son président, de la 4ACG, Association des Anciens Appelés d'Algérie et leurs Amis Contre la Guerre.
Enfin la lecture de divers ouvrages sur l'Afrique subsaharienne.
Mais les deux lectures majeures sont pour moi celles de Frantz FANON ("Les damnés de la terre") et d'Edward SAÏD ("L'orientalisme"), introduites par leur biographe respective, Alice CHERKI ("Frantz Fanon, portrait") et Dominique EDDÉ ("Edward Saïd, le roman de sa pensée").
Cependant, il ne s'agit pas seulement ici de livres et de lectures.
Le choc des attentats de 2015, et la persistance des "bavures policières" de type "ethnique" (dont l'exemple le plus connu est la mort d'Adama Traoré), les réactions glaçantes de certains intellectuels "de gauche" à ces événements, ainsi qu'aux émeutes de 2005, suite aux morts "accidentelles" de Clichy, le débat persistant sur la place de l'Islam et la laïcité, sans parler de la loi de 2005, (abrogée depuis) sur l'enseignement obligatoire du "rôle positif du colonialisme français", tout cela a alimenté et alimente mon intérêt pour la persistance du colonialisme dans notre ici et maintenant.
Pour l'analyser, le détour par le passé est indispensable.
Le colonialisme, envers de la colonisation
Dans son introduction (p 9 à 38), Marc FERRO balaie l'ensemble des problématiques abordées par les 34 contributions, et leurs annexes, et s'essaie à donner une cohérence d'ensemble à l'ouvrage.
Pour l'apprécier, il convient d'en donner le plan. Celles-ci sont en effet regroupées en 5 parties, ainsi titrées : L'extermination (à travers les 3 cas des Indiens de l'aire caraïbe, des Indiens d'Amérique du Nord et des Aborigènes d'Australie); la traite et l'esclavage ; dominations et résistances (qui comporte le plus grand nombre de contributions, regroupées pour cela en aires géographiques : le Nouveau Monde, l'Asie, l'Afrique); le sort des femmes (avec une seule contribution d'ordre général); représentations et discours. Le tout est conclu par un "épilogue": "Qui demande des réparations et pour quels crimes ?", qui montre bien le caractère provisoire de cet état des lieux et le caractère progressif et contradictoire des prises de conscience.
Car le colonialisme n'est pas un phénomène simple, ni relevant d'un passé entièrement révolu.
Actualité du colonialisme : la question raciste et la persistance des préjugés
Il imprègne profondément nos représentations, comme le montrent certaines réactions actuelles aux phénomènes migratoire en Occident.
J'en veux pour preuve cette réaction récente d'un ami à un post que j'avais mis sur mon compte facebook.
Voici le post :
Invasion ?
Nous savons que notre monde est très inégalitaire :
6 Milliards d'humains sur 7 n'ont pas la chance d'être nés dans un pays riche. Parmi ceux-là, quelques dizaines de millions sont exposés à la violence des persécutions ou de la guerre. .
Parmi ces quelques dizaines de millions, quelques centaines de milliers franchissent le pas de tenter d'arriver dans les pays riches,
dont quelques dizaines de milliers en France pour demander le statut de réfugiés. La France compte 65 millions d'habitants...
A ce rythme, le "grand remplacement" redouté par certains prendra 650 ans !
Coût prohibitif ?
Dans le projet de Budget de l'État pour 2019, la ligne "Immigration, asile et intégration" représente 1,69 Md € pour un total de dépenses de 390,8 Mds €, soit 0,43% des dépenses de l'État.
De plus, dans ces dépenses sont inclues tout les coûts des contrôles, enfermements et mesures d'éloignement qui favorisent la clandestinité, le trafic des passeurs, le travail au noir...toutes activités non imposées qui enlèvent des ressources à l'État et à la Sécurité Sociale, et qui ne favorisent surtout pas l'intégration !
Alors qu'une vraie politique d'accueil et d'intégration génèrerait de l'activité légale, donc des cotisations sociales et des impôts.
Il en est de même pour les collectivités, notamment les départements, qui financent l'Aide Sociale à l'Enfance.
Au détriment de "nos" pauvres ?
Selon la récente étude (juin 18) de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) du Ministère de la solidarité et de la santé, la lutte contre la pauvreté en France a correspondu en 2016 à un montant de dépenses de 57 Mds €... à comparer aux 1,69 Md € du budget de l'État consacré à "Immigration, asile et intégration" en 2019, même additionné des dépenses sociales minimes versées à des étrangers en dehors de cette enveloppe, cela fait au moins 15 fois plus pour les Français pauvres (8,8 M ) que pour les étrangers vivant en France (4,4 M) .
Et voici la réaction :
" Faut il considérer tous les migrants comme des malheureux qui sont dans un besoin impérieux et dont l'unique voie pour leur survie et leur vie est la migration ? Certains pensent que si et que dans ces conditions il est nécessaire d'ouvrir généreusement nos frontières. Ceci me semble une fausse image de la réalité et un souhait qui, s'il se réalisait créerait plus de violence que celle réelle des frontières actuelles.
Il y a des personnes obligées de fuir les guerres ou la persécution. Oui. Mais que dire de la marche vers les usa des migrants ? Est-ce que la situation est plus terrible qu'il y a 20 ou 30 ans..? Il y a quelques dizaines d'années nous avions des luttes nationales même armées contre différents régimes. Aujourd'hui les migrants ne veulent pas s'arrêter même au Mexique... Ils désirent aller aux usa..considéré souvent comme le mal absolu par beaucoup de latinos.
Ce qui les pousse c est la fascination qu'exercent les usa par la télévision. Les publicités. Internet sur ces populations. C est le désir mimétique de vivre comme les américains qui est à l œuvre pour une grande partie de la population. On retrouve cette fascination et ce désir avec une grande partie des migrations de l Afrique en particulier. Voiler, cacher ou oublier cette dimension du désir a, de mon point de vue, des effets catastrophiques au niveau politique."
Son auteur, ancien militant maoïste des années 70 comme moi, nourri donc au lait de l'internationalisme prolétarien et de l'anti-impérialisme, s'abrite derrière la théorie du "désir mimétique" de René Girard, pour faire la leçon aux migrants (et à ceux qui défendent leurs droits) : c'est vous qui alimentez la violence d'extrême-droite par vos revendications et non, à l'inverse, les violences de nos Etats et de l'extrême-droite qui s'opposent à des droits fondamentaux.
Or, le fait de considérer qu'en effet beaucoup de migrants sont mûs par une représentation consumériste de l'Occident ne saurait invalider leur droit à la mobilité. Ou alors, il faudrait aussi restreindre les droits au consumérisme des Occidentaux : en est-il ici question ? Et dans cette "rivalité mimétique", pour parler girardien, qui a initié le processus, sinon l'Occident ?
De fait, cette prise de position relève d'un paternalisme insupportable qui réactive les vieux réflexes coloniaux. Et les effets catastrophiques au niveau politique qu'il allègue pour finir, ne proviennent pas du fait de "voiler, cacher ou oublier cette dimension du désir", mais du fait de la montée intolérable des inégalités couplée à la mondialisation inéluctable de notre Terre-patrie qui pose en effet des problèmes politiques inédits. Ce n'est pas en fermant la porte qu'on les résoudra.
Mais revenons-en au colonialisme. Son aspect hyper-violent commence à être remis en cause, après avoir été, on l'oublie, assumé ouvertement. Marc Ferro le rappelle : "Généreuses dans la dénonciation des crimes du communisme et du nazisme, (les) sociétés occidentales affectent volontiers de croire aujourd'hui que ceux du colonialisme leur ont été cachés. Or cette croyance est un mythe, même si certains des excès commis ont bien été expurgés de la mémoire commune.
Ainsi, en France, les manuels scolaires des deux premiers tiers du XXe siècle relataient avec quel entrain Bugeaud et Saint-Arnaud brûlaient les douars lors de la conquête de l'Algérie, comment aux Indes, lors de la révolte des cipayes en 1857, des officiers anglais plaçaient des Hindous et des musulmans à la bouche des canons(...), comment Galliéni passait les Malgaches au fil de l'épée (...) Au Tonkin, des témoins ont vu cent fois "des piquets surmontés de têtes, sans arrêt renouvelées", ce que reproduisaient les magazines de la métropole." (p 11)
Ce qui demeure par contre quasi-inentamé, c'est le préjugé raciste qui fondait l'indifférence à ces exactions.
Car à côté des massacreurs, il y eut des colonialistes humanistes, porteurs du "devoir de civilisation des races inférieures", et dont l'idéalisme fut choqué par ces massacres, sans qu'ils établissent le lien avec leurs propres préjugés.
L'exemple le plus emblématique est celui de Pierre Savorgnan de Brazza. On sait que son dernier acte fut de superviser une mission d'inspection au Congo en 1905, au retour de laquelle il mourut avant d'avoir pu parapher le rapport final. Ce rapport, connu sous le nom de "rapport Brazza" fut longtemps considéré comme perdu et inaccessible, alors qu'il n'avait été qu'archivé, sans avoir de suite. Retrouvé par l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, il ne fut édité qu'en ...2014 (Mission Pierre Savorgnan de Brazza/Commission Lanestan : "Le rapport Brazza", Le Passager clandestin, août 2014, 308 p).
Ce rapport dénonçait des dérives graves par rapport aux prétentions "civilisatrices et désintéressées" affichées par la France. Il ne fut donc pas exploité par les autorités commanditaires.
Il n'en demeure pas moins que Savorgnan de Brazza s'inscrivait pleinement dans la vision raciste des Africains par les Européens de l'époque, comme en témoigne éloquemment ce passage d'une biographie de 1930 (parue dans une collection conçue en vue de la grande Exposition coloniale de 1931 : "Les grandes figures coloniales"). Évoquant les débuts de Brazza comme officier de marine, son biographe, le Général de Chambrun, écrit : "La guerre (franco-prussienne de 1870) terminée, il (...) mit, pour la première fois, le pied en Afrique. Le navire (...) transportait une compagnie de débarquement chargée de réprimer l'insurrection des Kabyles dans la vallée de la Soumane (...). On y dut tirailler et il fallut longtemps à Brazza pour se remettre de l'impression pénible qu'il ressentit de ces coups de feu.
Sans nier la nécessité de réprimer par la force une insurrection d'une telle envergure – car il était déjà, comme il le fut toujours, un ami de l'ordre – son esprit humanitaire souffrait à l'idée de châtiment infligé à des êtres primitifs tenus solidairement responsables pour des violences individuelles. La force, selon lui, ne devait servir que pour se défendre, jamais pour attaquer, rarement pour punir. Il eût voulu que les civilisés parussent toujours magnanimes.(...)
Son instinct, plutôt que sa raison, lui faisait saisir la psychologie indigène. Intuitivement, il se mettait à la place des gens de race inférieure et se rendait compte de leur point de vue, de leurs craintes, de leur méfiance vis-à-vis des blancs dont les moeurs et le langage leur semblait étranges, dont ils soupçonnaient et redoutaient les intentions. Si jamais il était à la tête d'une expédition, il mettait toute son énergie, toute sa patience à se faire aimer et à obtenir la confiance de ces êtres non évolués. La longanimité de son père -il a reçu de lui une éducation très libérale selon les canons de l'époque- au milieu d'une marmaille turbulente, régime dont il avait bénéficié, ne pouvait-elle pas s'appliquer aux grands enfants de l'Afrique ?" (Général de Chambrun "Brazza" , p 28-29, librairie Plon, 1930).
Ce passage illustre clairement un état d'esprit alors quasi-ininterrogé. Rappelons que l'exposition coloniale de 1931 reçut 33 millions de visites ...contre 5 000 à la contre-exposition anticolonialiste organisée par les surréalistes et le Parti Communiste.
Dans sa contribution intitulée "le postulat de la supériorité blanche et de l'infériorité noire" (p 646-685), Catherine COQUERY-VIDROVITCH, conclut : "Il faudra bien longtemps encore au sens commun pour se débarrasser de ce long et lourd héritage." (p 684) Car "Il relève de préjugés banals et, en définitive, de l'ignorance." (p 685)
Combattre l'ignorance est donc bien une priorité absolue, afin de dissoudre les préjugés. Puisse la lecture de ce livre, paru depuis en poche (collection "Pluriel", déc 2010) y contribuer.