Le métèque, bouc émissaire des peurs françaises : une Histoire qui se répète ?

Publié le par Henri LOURDOU

Le "métèque" bouc émissaire des peurs françaises :

une Histoire qui se répète ?

 

Qu'il semble loin le temps où Georges Moustaki faisait un tabac "avec sa gueule de métèque" !

Il faut saluer aujourd'hui le courage de Leïla Slimani, qui, bien que "représentante personnelle du président Macron pour la francophonie" (en tant qu'écrivaine lauréate du prix Goncourt), ose lui reprocher son manque de réactivité à l'expression de la "xénophobie ordinaire".

Elle a les mots justes (ceux que n'a justement pas trouvés le président) pour qualifier ce qui se passe aujourd'hui en toute impunité dans notre pays.

Mais revenons d'abord sur l'événement qu'elle rapporte ("Le Monde" daté 11 & 12-11-18, p 25) :

"Le 6 novembre, à Verdun, un vétéran s'est adressé au président Emmanuel Macron en demandant : "Quand mettrez-vous les sans-papiers hors de chez nous ?"(...) Ce vétéran, je le connais. Ou plutôt, je le reconnais. Cette voix amère, ce ton aigre, cette façon hautaine de cracher les syllabes lorsqu'il dit "sans-papiers". Tous les métèques de France vous le diront, tous les Arabes, les Noirs, les sans ou avec papiers vous le confirmeront : ces propos sont de plus en plus courants. Ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui marmonnent sur notre passage. Ceux qui, dans le bus, trouvent qu'il y a trop de gens de couleur, qui se plaisent à répéter que leur France a changé. Ceux qui humilient, ceux qui bousculent, qui insultent, qui refusent de vous servir, qui éructent contre l'Islam. Qui se plaignent du "grand remplacement", du "cheval de Troie". Qui nous invitent à "rentrer chez nous" quand chez nous c'est ici.

A cette question, le président a répondu que ceux qui ont droit à l'asile seraient accueillis mais que "ceux qui peuvent vivre librement dans leur pays doivent être reconduits". "J'aime votre réponse" a plastronné notre généreux vétéran. Pourtant, il me semble que qu'Emmanuel Macron aurait pu défendre avec plus de vigueur et de froideur ceux que cet homme rêve de mettre dehors. Il aurait pu lui répondre sèchement qu'on ne parle pas ainsi des gens en les résumant au vocable "sans-papiers". Il aurait pu lui dire, puisqu'il faut défendre la "pensée complexe" que l'immigration est une question ô combien complexe parce qu'elle est humaine, douloureuse, existentielle. Il aurait pu lui rappeler que lesdits "sans-papiers" ne sont pas sans visage. Ils ne sont pas des figures abstraites sur qui on peut allègrement se défouler. Ils sont étudiants, nounous, chefs cuisiniers, chercheurs en sciences sociales, écrivains, gardes-malades, parents, enfants, soutiens de famille."

 

Cette complaisance présidentielle, sur laquelle on reviendra, à une "passion triste" fait écho à d'autres épisodes de notre Histoire nationale. Il n'est pas indifférent que cette tribune de Leïla Slimani soit publiée dans une double page "débats et analyses" consacrée à la question : "Un retour au contexte des années 1930 ?"

Plus précisément, elle m'a renvoyé à une ou deux lectures sur l'année 1939. Principalement à celle du témoignage d'Arthur Koestler, juif antifasciste de nationalité allemande réfugié alors en France. Voici ce qu'il écrivait, en 1941, sur ce qu'il a vécu : "Pendant les premiers mois de la guerre, une politique délibérée du ministère de l'Information nourrit le peuple d'histoires macabres de crimes commis par des étrangers (...) et montra le gouvernement engagé dans un combat héroïque contre le dragon du "sale métèque". On n'avait guère d'autre nouvelle à proposer, et là, au moins, on était sûr d'un soutien populaire. Il ne faut pas oublier qu'il y avait environ trois millions et demi d'étrangers en France, c'est à dire presque dix pour cent de la population totale. Ils firent bien mieux office de bouc émissaire que les cinq cent mille juifs en Allemagne. Au point de vue de la psychologie des masses, il est intéressant de remarquer que, pratiquement, la xénophobie française n'était qu'une variante nationale, un ersatz de l'antisémitisme allemand." (Arthur Koestler, "La lie de la terre" in "Oeuvres autobiographiques", Bouquins-Robert Laffont,1994, p 1029)

Dans le cas de Koestler et ses camarades d'infortune (parmi lesquels Hanna Arendt ou le père de Gaby et Dany Cohn-Bendit), l'histoire se termina par l'internement dans des camps pour "étrangers indésirables" ouverts par le gouvernement républicain d'Edouard Daladier.

Cette histoire un peu honteuse fut ensuite recouverte du voile pudique de l'oubli par l'épopée de la Résistance... Où le rôle de certains de ces étrangers fut longtemps minoré, voire oublié lui aussi.

Toujours est-il qu'à l'époque, bien peu de Français prirent leur défense...à la glorieuse exception des militants protestants qui créèrent alors la Cimade (dédiée cependant au départ aux seuls évacués de l'exode de mai-juin 1940) et de quelques autres.

Et c'est ici que l'on peut arrêter le parallèle historique.

Car aujourd'hui, bien que minoritaire, la France de l'accueil et de l'hospitalité est autrement plus consistante qu'en 1940. Le discours xénophobe, bien que de plus en plus relayé, y compris au sein de la Gauche, ne recouvre pas toutes les autres voix. Et le contexte n'est pas (encore ?) un contexte de guerre.

C'est pourquoi je ne partage pas la rhétorique exagérément pessimiste de la tribune de Leïla Slimani, lorsqu'elle écrit :

" Qui prend leur défense face au discours nauséabond ? Qui s'inquiète qu'ils soient poursuivis, méprisés dans un pays où pourtant ils s'intègrent, travaillent, aiment et tentent de survivre ?"

 

Bien évidemment pas le président qui dit : "On va continuer à faire le travail." Bien évidemment pas son ministre de l'Intérieur qui se félicite d'avoir expulsé 20% d'"indésirables" de plus cette année... (Le Canard enchaîné du 14-11-18 p 8)

Mais par contre, tous ceux, de plus en plus nombreux, qui se rendent compte des effets pervers de la politique hypocrite de non-accueil. Car celle-ci accule de plus en plus d'exilés à la clandestinité et nourrit le trafic des passeurs, le travail au noir et les marchands de sommeil. Et elle génère donc de plus en plus de violence, d'intolérance et de réactions de rejet. Tout le contraire de ce qu'elle prétend pourtant faire !

Car, comme le fait remarquer Leïla Slimani, cette fausse opposition récurrente entre "vrais" et "faux" réfugiés, dans la bouche du président, ne tient pas la route.

"Vivre librement ? Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Vit-on librement quand on vit sans dignité, quand on a faim, quand on n'a pas d'hôpitaux où se soigner, quand les écoles où l'on inscrit ses enfants n'ont ni toilettes ni tableaux noirs ? Vit-on librement quand on n'a pas d'espoir, pas de droit de manifester, de s'exprimer, de vivre sa sexualité ? Vit-on librement en Afghanistan, où tant de "sans-papiers" continuent d'être expulsés, voyant leur destin basculer dans l'horreur ? Posons-nous la question : dans combien de pays d'Afrique vit-on aujourd'hui en homme et en femme libre ?

Partir fait partie de la vie des hommes. Comme on quitte la province pour rejoindre Paris, comme on fuit l'ennui et la désespérance, on quitte son pays pour d'autres horizons. Personne ne devrait mépriser le droit légitime de chacun à rechercher le bonheur. Personne ne devrait avoir le droit de parler avec légèreté ou condescendance des exilés, des travailleurs de l'ombre, des invisibles qui n'ont peut-être pas de papiers mais qui ont des droits. Et le premier d'entre eux est celui d'être respecté, regardé dans les yeux. Et défendu."

Je ne saurais mieux dire.

 

C'est pourquoi il faut continuer sans faiblir à combattre la politique de Gribouille du gouvernement, et à revendiquer une politique d'accueil basée sur l'hospitalité et le respect de la dignité des personnes. Nous sommes nombreux à le penser : mobilisons-nous pour cela jusqu'à devenir majoritaires.

Publié dans Immigration

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