Gilets jaunes, France périphérique et inégalité retournée

Publié le par Henri LOURDOU

Gilets jaunes, France périphérique

et inégalité retournée

 

 

Si le mouvement des gilets jaunes marque bien l'émergence d'une parole populaire qui "replace la question sociale au centre du jeu politique" comme le dit Gérard Noiriel dans "Le Monde" (daté 28-11-18, pp 28-29), il ne se réduit pas à cela.

La question de son devenir ne saurait donc se réduire à la question de le soutenir ou pas.

Il faut absolument rester vigilants sur ce que l'on dit et fait dans ce moment particulièrement compliqué pour l'avenir de la démocratie.

Ne pas stigmatiser en caricaturant est un premier impératif. On peut, c'est mon cas, être très pessimiste sur la dynamique à l'oeuvre et son débouché politique. Cela n'implique pas que tous ceux qui se sont investis dans ce mouvement, très hétérogène et non politisé, soient d'affreux fascistes ou poujadistes.

Il n'en demeure pas moins que certaines analyses demandent à être questionnées, et que la question donc de la dynamique négative qui se dessine doit également être analysée.

 

C'est ainsi que je m'interroge sur la réémergence de thèses très ambigües sur la "France périphérique" et la notion "d'insécurité culturelle" des classes populaires, qui aboutissent à opposer, une fois de plus, une écologie boboïsée et méprisante des métropoles à une demande de dignité des classes populaires de la périphérie rurale.

 

Comme je l'ai déjà relevé, ce discours a un semblant de pertinence, mais il ne résiste pas à une analyse approfondie.

Or, il est aujourd'hui à nouveau mis en avant. Par exemple par David Goodhart, "journaliste et écrivain britannique" pour lequel le clivage "anywhere/somewhere" s'est substitué au clivage gauche-droite ("Le Monde", daté 29-11-18, p 9).

Son interview est très éclairante, non pas sur la réalité, mais sur les nouveaux stéréotypes que lui et ses pareils (il salue au passage le travail de Christophe Guilluy sur "la France périphérique") veulent imposer pour l'interpréter.

Ainsi pour lui, le mouvement des gilets jaunes représente "des gens plus ancrés dans un territoire, moins mobiles, qui habitent des villages et des banlieues éloignées des métropoles. Ils ne sont pas contre l'écologie, mais ne voient pas pourquoi ils devraient porter autant le poids du combat contre les dégradations environnementales seulement parce qu'ils dépendent de leur voiture. "Pourquoi est-ce que l'écologie bourgeoise des bobos parisiens devrait être payée par les petites gens de la France périphérique ?", demandent-ils." (sic)

Donc ce mouvement, qui peine à se donner des porte-paroles et des représentants, a trouvé en David Goodhart celui qui en donne l'essence véritable, en des termes, on le remarquera d'une grande rigueur sémantique et méthodologique...!!!!

Tout est ici à reprendre quasiment mot par mot. Des gens "moins mobiles" ? De quelle mobilité parle-t-on ? S'il s'agit de l'usage lointain de l'automobile, on est loin du compte. Dans la culture consumériste dominante, l'hypermobilité n'a jamais été aussi intense dans les classes moyennes et populaires "périphériques" Et c'est sans doute un des éléments de la grogne sur le prix des carburants.

Mais, à l'évidence, il ne s'agit pas de cela, mais de la mobilité résidentielle supposée. Là-dessus, le clivage que dessine Goodhart dans la suite de son propos repose davantage sur des impressions que sur des faits. En réalité, il s'agit moins de constater des faits que de créer des catégories. En l'occurrence des catégories basées sur le niveau d'études et sur l'adhésion à des valeurs fondée sur la sempiternelle opposition entre la tradition et la modernité : "Ceux que j'appelle les "gens de n'importe où" (anywhere) qui représentent environ 25% de la population, sont majoritairement (tiens, tiens : on est déjà un peu moins péremptoire...) des personnes éduquées et mobiles : ils sont rarement (sic) ancrés dans un territoire et partagent des valeurs d'ouverture, d'autonomie et de réalisation personnelle. Ils ont des carrières plutôt que des petits boulots et sont parvenus à se réaliser grâce à leur réussite académique (scolaire) et professionnelle. Leur identité est mobile , adaptable, grâce à un capital social qui leur permet d'être à l'aise partout dans le monde.

Les "somewhere" – "le peuple de quelque part" qui représente environ la moitié de la population- sont à l'inverse plus ancrés territorialement et moins éduqués. Ils ont une identité assignée (par qui ? Par David Goodhart ?) , ce qui signifie que leur conscience d'eux-mêmes est plus liée à un mode de vie, des valeurs auxquels ils sont attachés. Les changements sociaux rapides des dernières décennies les perturbent et les gênent."

ici, on doit s'interroger : de quels changement sociaux s'agit-il ?

L'usage généralisé du smartphone en fait-il partie ? L'étalement urbain et l'habitat pavillonnaire aussi ? La multiplication des rocades et voies rapides ? Le développement des vacances à l'étranger ? La généralisation de l'alimentation industrielle et des plats préparés et l'abandon de la cuisine ? L'élévation générale du niveau de consommation ?

Ou bien, au contraire, la sensibilité à l'écologie et donc la remise en cause de ce nouveau mode de vie hypermobile, peu sûr sanitairement et hyper gaspilleur, ...et l'extension des droits universels à des catégories jusque-là discriminées ou opprimées (femmes, enfants, personnes à orientation sexuelle ou de genre différente, étrangers) ?

Car, à l'évidence, la société n'a pas bougé unanimement, ni unilatéralement dans le même sens.

Un peu de recul historique et politique s'impose.

 

La gauche historique, que Goodhart et ses amis liquident en une phrase, s'est constituée, difficilement, sur l'idée de l'égalité universelle des droits.

Donc, quand on commence à justifier l'inégalité au nom du fait que ceux qui sont "de quelque part" ont une priorité de droits sur ceux qui viennent "d'ailleurs" sous prétexte que 'l'immigration de masse (...) manque de respect pour leur mode de vie", car l' "ouverture des frontières (...) est un danger qui tire les conditions de travail et les aides sociales à la baisse, change la physionomie de leur quartier", que fait-on d'autre qu'une propagande pour les idées de droite ? A savoir cette idéologie nationale-sécuritaire qui transforme tout étranger en "ennemi de l'intérieur" à combattre.

Car on est en droit de lui opposer que cette baisse des conditions de travail et des aides sociales n'est permise que par la division entre nationaux et étrangers générée par l'inégalité des droits entretenue par les préjugés et stéréotypes cultivés par tous ces soi-disant chantres de la "France périphérique" et leurs amis de droite et d'extrême-droite.

 

Il reste cependant à expliquer le succès relatif de ces derniers. Le fait qu'une bonne partie des classes populaires les suivent, au rebours de leurs intérêts réels, doit aussi nous interroger.

 

Reprenant une remarque de Marc Bloch à propos des réactions de la bourgeoisie aux conquêtes sociales du Front populaire (in "L'étrange défaite", Folio-histoire, p 196), Gérard Noiriel réutilise l'expression d'inégalité retournée pour qualifier les réactions de la partie la plus protégée de la classe ouvrière française face aux revendications des ouvriers immigrés surexploités (in "Immigration, antisémitisme et racisme en France", p 612).

Il s'agit là d'un mécanisme psychologique de compensation, face à ce qui est vécu comme une minoration de son statut supérieur par l'accès à des droits de gens jugés jusque-là comme inférieurs.

En réalité, ce mécanisme met au jour des relations inégalitaires jusque-là considérées comme légitimes, et qui apparaissent désormais comme des discriminations.

C'est, typiquement, le cas des relations hommes-femmes. Mais également celui des relations entre hétérosexuels et homosexuels, et celui des relations entre ex-colonisateurs et ex-colonisés, pensées inconsciemment sur le mode de la "race".

Cette forme de "blessure narcissique" peut être traitée de deux façons.

 

Soit par la prise de conscience des discriminations et des stéréotypes stigmatisants qui les justifient. Ce qui ouvre sur un combat commun pour l'égalité des droits.

 

Soit au contraire par une réaffirmation de sa supériorité passant par la mise à distance, l'infériorisation ou l'élimination de ces éléments "inférieurs".

 

En plaidant "l'insécurité culturelle", les chantres de la "France périphérique" orientent clairement vers la seconde option.

C'est pourquoi nous devons les combattre sans relâche, et sans concession.

 

Publié dans politique, unir les gauches

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