Démocratie 2.0 ou zéro démocratie ?

Publié le par Henri LOURDOU

Démocratie 2.0 ou zéro démocratie ?

 

Le mouvement des "gilets jaunes" permet de clarifier un point : ceux qui ont voulu nous vendre une "démocratie 2.0" basée sur l'Internet et les réseaux sociaux se sont mis le doigt dans l'oeil .

On commençait à s'en douter avec les expériences d' En Marche !, puis de la France Insoumise et de Génération.s. Le recours aux réseaux sociaux et à la démocratie du "clic" pour structurer un mouvement politique est hautement risqué.

Les débats sont tronqués et les décisions confisquées par une oligarchie cooptée et, le plus souvent, occulte.

Le mouvement des "gilets jaunes", mouvement hautement "gazeux" (pour reprendre l'expression de JL Mélenchon à propos de son propre mouvement), sans leader ni programme, nous en fait la démonstration sans phrase.

Reprenons, à titre d'exemple, le cas de la préparation de la journée du 17 novembre dans les Hautes-Pyrénées, telle qu'en a rendu compte la presse locale.

Dans un premier temps, c'est l'euphorie : trois jeunes femmes ont "suivi les pages (Facebook) créées dans les grandes villes. On a mis ça en place, sans savoir que ça allait prendre pareille ampleur." Le journaliste illustre : "Sur Facebook, la page qu'elles ont mise en ligne cumule plus de 1 230 inscrits."

"Une sacrée logistique" , de l'aveu de ses administratrices. "Ça prend du temps. On met nos vies personnelles entre parenthèses ces dernières semaines." outre les réseaux sociaux, le trio a dû accomplir toutes les formalités administratives auprès de la préfecture en vue de la manifestation de samedi, faisant fi des pressions."

"Lundi soir, au final ils ont une petite cinquantaine sur le parking du Parc des Expositions" pour faire connaissance et organiser la grande journée du samedi qui suit. (Article d'Andy Barréjot, "La Nouvelle République des Pyrénées", mercredi 14-11-18, p 2)

 

Et puis, patatras, dès le jeudi on apprend par le même journal : que "les organisatrices initiales se retirent face aux pressions". "à l'issue des dernières réunions et face aux commentaires et aux critiques de certains membres de la page Facebook qui réunissait près de 1 500 membres, les trois jeunes femmes ont retiré la demande d’autorisation de la manifestation qu’elles avaient déposée en préfecture, indiquant avoir subi «des pressions de toutes parts».

«Nous avons procédé à notre retrait d’engagement auprès de la préfecture, ainsi que des services de police», ont-elles écrit mercredi sur la page Facebook dédiée à la manifestation, après une réunion avec les renseignements territoriaux, les renseignements généraux, le directeur de la sécurité publique et le chef de la police de Tarbes.

«Nous ne voulons prendre aucun risque. À partir de demain, nous ne sommes plus responsables de rien. Donc le 17, chacun fait ce qui lui plaît», ont ajouté les trois organisatrices, craignant de lourdes peines d’emprisonnement ou de dédommagement du manque à gagner, en cas de débordements.

"Bande de collabos"

La plupart des critiques sont survenues à la suite d’une publication demandant aux participants de ne pas bloquer les stations essence et centres commerciaux, comme cela avait été envisagé, et de n’effectuer aucun blocage total.

«Vous êtes lamentables, écœurants», «vous vous faites acheter», «bande de collabos», «vous nous faites honte», «et voilà, l’État a encore gagné», «quand on se veut organisatrice, on doit avoir les épaules solides», peut-on notamment lire dans certains commentaires.

Malgré ce retrait et ces propos regrettables, d'autres membres de la page ont pris le relais et maintiennent un appel à la mobilisation pour ce samedi, à partir de 9 heures place Verdun à Tarbes. La suite du programme et les sites concernés par un blocage ou un filtrage sont encore à déterminer.

 

Il est bien évident que ce sont les pressions des services de l'Etat qui ont joué ici le rôle déterminant. Mais elles n'ont fait qu'illustrer le caractère irréaliste de la prétention à vouloir "éviter toute récupération politique ou syndicale".

D'autant que l'urgence climatique n'est pas une priorité à l'évidence pour tous les participants à ce mouvement, pour lesquels en particulier les voitures électriques sont une vaste fumisterie et une nouvelle arnaque de l'Etat. Comme d'ailleurs tout ce que peut proposer cet Etat.

Et ce vieux fond anarchiste s'accompagne, comme son ombre, du rêve d'un Etat fort et fermé aux "étrangers qui nous envahissent." Certains militants politiques, très présents dans le mouvement, s'apprêtent à récupérer leur mise.

 

Le résultat est un mouvement qui retrouve le vieux réflexe d'occupation de la rue, pour se montrer (5000 à 6 000 manifestants à Tarbes le matin du samedi 17 : à Tarbes, on manifeste toujours le matin), né des traditions syndicales . Et le réflexe du blocage des grands carrefours péri-urbains, pour dissuader les gens de circuler et d'aller faire leurs achats. Intelligemment, l'enseigne Leclerc, qui a manifesté publiquement son soutien au mouvement (elle aussi est "contre la vie chère"...) a fermé ses magasins et donné congé à ses employés (pour qu'ils puissent manifester ?); par contre ses concurrents ont souffert de la mévente ce jour-là.

 

Et maintenant ? Que va-t-il rester de ce mouvement, sinon un sentiment de défaite et de ressentiment contre toutes les institutions ?

Et qui va encore en profiter, sinon ceux qui répètent depuis des années qu'il faut un "Etat fort" et "dur aux étrangers et à tous ceux qui les soutiennent" et surtout pas écouter ceux qui alertent sur le changement climatique et le déclin de la biodiversité, la malbouffe et les méfaits de l'hyper-consommation et de l'hyper-mobilité ?

 

PS du 30-11-18 : Sentiment d'incomplétude sur la question de la "démocratie 2.0", qui me pousse à prolonger la réflexion. Ce sera sans doute l'objet d'un prochain article. D'ores et déjà, je précise que les risques liés à l'usage irréfléchi de l'Internet et des réseaux sociaux pour structurer un mouvement politique, qui se traduisent aujourd'hui par la "crise de gouvernance" de La France Insoumise (et sans doute demain par celle de "Génération.s"...) ne sont pas insurmontables. Inversement, le recours à ces technologies permet des choses nouvelles que ne permettait pas le fonctionnement traditionnel. Mais elles ne sauraient supplanter le fonctionnement "présentiel" et supprimer le temps nécessaire au vrai débat et à la prise de décision la plus éclairée possible, sur la base de procédures claires et partagées.

Publié dans politique

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