Grey ANDERSON Aux origines douteuses de la 5e République

Publié le par Henri LOURDOU

Aux origines douteuses de la 5e République :

Grey ANDERSON

La guerre civile en France, 1958-1962

Du coup d'État gaulliste à la fin de l'OAS

(traduit de l'anglais par Éric HAZAN,

La Fabrique éditions, 3e trim 2018, 364 p.)

 

J'avais un peu oublié, comme beaucoup de militants post-68 de ma génération, ces origines douteuses d'un régime que l'on avait, pour beaucoup d'entre nous, toujours connu.

Les slogans sur le "pouvoir personnel", les échos du "Canard Enchaîné sur Foccart et la "cellule africaine de l'Élysée", nous semblaient relever d'un folklore éculé, alors que s'ouvrait à nous l'horizon immense de nouvelles luttes anti-autoritaires et émancipatrices.

Nous n'attribuions pas davantage de place à l'importance des institutions, et singulièrement à cette Constitution basée sur la prépondérance de l'Exécutif sur le Législatif, et sur l'existence de Tribunaux d'exception (Cour de Sûreté de l'État, Tribunaux Permanents des Forces Armées "qui étaient à la Justice ce que la Musique militaire est à la Musique").

L'arrivée au pouvoir en 1981 de l'Opposant n°1 à De Gaulle, allait permettre de remettre tout cela en place, avons-nous pensé ensuite.

Las, si la Cour de Sûreté de l'État et les TPFA furent supprimés, et même la peine de mort, la "cellule africaine de l'Élysée" perdura, le "pouvoir personnel" également, et, inexplicablement en apparence, les généraux tortionnaires et putschistes de la guerre d'Algérie, toujours non reconnue en tant que guerre (il faudra attendre Jospin et 1997 pour qu'elle le soit), furent amnistiés et leur carrière reconstituée pour leur retraite.

Toutes ces bizarreries apparentes trouvent leur racine et leur explication dans ces années troubles de 1958-1962. L'ouvrage érudit et fouillé de Grey Anderson nous en redonne les clés.

Sa patiente chronique nous permet en effet de comprendre pourquoi un François Maspéro, dans ses mémoires '"Les abeilles et la guêpe", écrit : "J'ai vécu la fin de la guerre d'Algérie comme la fin d'un cauchemar, mais certainement pas comme une victoire." (p 167)

 

 

Genèse et signification historique d'un coup d'État

 

"Tôt ou tard, tout crime se paie"

(Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa

'La guerre du Cameroun-L'invention de la Françafrique", 2016, p 231)

 

On a perdu l'habitude, à Gauche en particulier, de rappeler que la 5e République est née d'un coup d'État. La pratique de l'alternance aurait prouvé que les institutions qui en sont nées seraient validées par la pratique démocratique.

Cette fausse évidence doit être remise en cause. L'usure accélérée des monarques-présidents qui se sont succédé depuis 2007 témoigne au contraire d'une crise de ces institutions, que la pratique antérieure des "cohabitations" (1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002) avait un temps ébranlées.

En réalité, ces institutions portent en elles la trace de leur origine : un crime contre la démocratie.

C'est bien ce qu'établit (après d'autres) Grey Anderson, mais ici sans pathos ni cris d'indignation, par le seul exposé et la mise en perspective des faits.

L'arrivée au pouvoir du général de Gaulle est bien le fruit d'un complot basé sur un coup de force, habilement exploité de façon équivoque.

Mais c'est la nature et les origines profondes de ce coup de force qui doivent être interrogés.

En remettant les prérogatives du pouvoir civil à une Armée travaillée par des idéologues d'extrême-droite foncièrement hostiles à la démocratie, les différents gouvernements de la 4e République, à commencer par celui présidé par le socialiste Guy Mollet, ont semé les graines du putschisme.

La situation coloniale en Algérie est la source de cette dérive. Faute d'avoir intégré l'injustice de nature et le caractère inacceptable du colonialisme, l'ensemble de la classe politique (à l'exception notable, mais avec des nuances, du PCF, puis, à partir de 1960, du PSU) s'est engouffrée dans ce processus délétère pour la démocratie.

Le fait que De Gaulle se soit saisi de cette situation pour soi-disant rétablir l'ordre républicain ne saurait le dédouaner.

Car, en réalité, non seulement il est resté tributaire, malgré son retournement ultérieur sur "l'Algérie française", de ceux qui l'ont porté au pouvoir (la hiérarchie militaire quasi-unanime), mais sa conception du pouvoir elle-même est en rupture avec l'idée de démocratie.

Il s'appuie en effet sur l'idée qu'il incarne, au-delà du "mandat que le peuple (lui) a donné", "la légitimité nationale (...) depuis vingt ans " (autrement dit depuis l'Appel du 18 juin 1940), citation de son allocution radio-télévisée du 29 janvier 1960, citée p 196.

Autrement dit, il ne s'autorise que de lui-même au nom d'un acte passé depuis 20 ans. Cette sacralisation de sa personne renvoie à la conception du pouvoir royal d'Ancien régime : une personne incarnant à elle seule l'État et la Nation, et pour cela intangible et sacrée, la religion venant autrefois légitimer le choix de la personne est à présent remplacée par le suffrage universel, mais la conception du Pouvoir reste la même. On retrouve malheureusement, encore aujourd'hui, cette forme d'intégrisme religieux national-républicain chez nombre d'aspirants à la fonction présidentielle. Il n'a que peu à voir avec la démocratie, qui est fondamentalement l'art de gérer pacifiquement les conflits à l'intérieur du corps social en s'appuyant sur l'égalité des droits et la participation citoyenne. Ce qui suppose des partis et des corps intermédiaires représentatifs organisant les confrontations pacifiques.

Or, force est de constater l'incapacité de ces partis et corps intermédiaires à gérer pacifiquement les conflits dans la conjoncture de 1958. Leur incapacité tient essentiellement à deux facteurs : la non-prise en compte de la réalité coloniale, en tant que situation de domination violente négatrice de l'égalité des droits, d'une part, et, d'autre part, la mise à l'écart du Parti Communiste du jeu démocratique, au nom de la Guerre froide.

Cette double carence affecte tout particulièrement le principal Parti de gauche, le Parti Socialiste SFIO, qui de fait, comme toute la "Gauche non communiste", éclate en deux à la suite du putsch du 13 Mai 1958. Comme le relève Grey Anderson, l'investiture de De Gaulle comme Président du Conseil, le 1er juin 1958, avec des pouvoirs exceptionnels élargis, fut votée par 329 voix contre 224 par l'Assemblée nationale : "Les gaullistes, le MRP et le CNIP avaient voté pour, et le centre et la gauche non communiste (SFIO, UDSR et radicaux) s'étaient partagés en deux moitiés à peu près égales." (p 115)

 

La guerre civile en France et ses effets

 

Ce partage en deux de la gauche et sa réduction à l'impuissance momentanée (que nous venons de nouveau de connaître avec Macron) est dû à une équivoque soigneusement entretenue par De Gaulle, et qui va également provoquer la guerre civile avec ceux qui l'avaient porté au pouvoir.

En effet, celui-ci laisse les militaires continuer la "sale guerre" sur le terrain, en continuant à se servir de leur théorie de la "guerre contre-subversive", qui consiste à déplacer les populations, les assigner à résidence et les contrôler pour "assécher l'eau du poisson" de la "guerre populaire" selon Giap et Mao. Il continue également à réprimer les soutiens français des peuples colonisés (interdictions de publications (p 214), procès comme celui du "réseau Jeanson" (p 233).) Il donne ainsi des gages aux putschistes.

Mais d'un autre côté, il avance progressivement les pions d'un abandon formel de l'Algérie, et des autres colonies, devenus des poids morts pour sa politique de "grandeur" et "d'indépendance nationale", symbolisées par la première explosion atomique, dont il hâte la date, dans le Sahara, le 13 février 1960, quinze jours à peine après l'érection de barricades à Alger par les partisans de l'Algérie française déçus par De Gaulle faisant référence au principe d'auto-détermination des Algériens sur leur avenir, et autorisant la Croix Rouge internationale à revenir en Algérie enquêter sur les exactions de l'armée.

L'équivoque se levant peu à peu, entraîne une radicalisation des éléments professionnels de l'armée gagnés à la théorie (et à la pratique, hélas) de la guerre "contre-subversive", alliés aux Pieds-noirs d'extrême-droite et à l'extrême-droite métropolitaine. Et donc une véritable guerre civile menée par l'OAS, créée à la suite de l'échec de la "semaine des barricades", et dirigée par des officiers généraux, Salan, Jouhaud et Zeller, qui rallient à leur cause en avril 61 le général Challe, ancien commandant en chef des troupes en Algérie, pour le fameux "putsch des généraux".

Cette tentative, rapidement avortée, débouche sur une vague d'attentats sans précédent, essentiellement en Algérie, mais aussi en métropole, et sur plusieurs tentatives d'assassinat sur la personne-même de De Gaulle.

Il n'est pas indifférent que la plus célèbre de ces tentatives débouche sur la réforme constitutionnelle instituant l'élection présidentielle au suffrage universel direct, adoptée par référendum (avec 61,76% des exprimés en métropole, mais seulement 46,44% des inscrits, l'abstention s'étant élevée à 22,77% et les blancs et nuls à 2,03%, ce 28 octobre 1962).

Une réforme en rupture avec la tradition républicaine depuis le Second Empire, et revenant à une conception "bonapartiste" du pouvoir.

Il aura fallu pour cela la mise en place et la manipulation cynique d'une véritable guerre civile.

Mais une autre conséquence de cette guerre civile, trop peu remarquée, doit être soulignée.

Il s'agit de l'alliance "subliminale", et jamais démentie (cf l'amnistie de 1982 évoquée en introduction) entre celui qui s e pose dès cette époque comme "l'opposant n°1", François Mitterrand, et les partisans déçus de l'Algérie française (p 303). Il s'agit là d'une autre forme d'équivoque, habilement pratiquée mais indéniablement perverse et contre-nature. Elle consiste, en première analyse, à faire flèche de tout bois dans l'opposition au pouvoir gaulliste, mais, si l'on approfondit un peu la question, elle est aussi le reflet de l'action passée de Mitterrand (qui autorisa en tant que Ministre de l'Intérieur l'exécution de Fernand Iveton : voir le livre de Joseph Andras "De nos frères blessés", Actes Sud, 2016) et des conceptions colonialistes non dépassées d'une bonne partie de la gauche dont il est le représentant . En témoignent sa contribution ultérieure, en tant que Président de la République, à la perpétuation de la Françafrique, et sa complicité de fait avec le génocide des Tutsis du Rwanda en 1994.

 

La gestion gaulliste des colonies : naissance de la "Françafrique"

 

Car venons-en à l'héritage le plus empoisonné de cette 5e République commençante. Il s'agit de la mise en place d'un système néo-colonial en Afrique subsaharienne (p 308). Cet aspect des choses longtemps passé sous silence commence aujourd'hui à sortir de l'oubli, tout comme les aspects les plus sordides de cette "guerre sans nom" menée entre 1954 et 1962 en Algérie :

https://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2018/09/27/apres-l-affaire-maurice-audin-les-dossiers-memoriels-ressurgissent-en-afrique_5360960_3212.html

Je commence à peine à lire la synthèse, publiée en 2016, sur la guerre oubliée du Cameroun (1948-1971), après avoir pris connaissance de la conférence de François-Xavier Verschave, président de l'association "Survie" de 1995 à 2005, donnée le 3 décembre 2003, sous le titre "De la Françafrique à la Mafiafrique", et relu les articles du dossier de la revue "XXI", n°39, de l'été 2017, intitulé "Nos crimes en Afrique". Ils seront l'objet de mes prochains compte-rendus.

 

Conclusion

 

Je me contenterai de citer celle de Grey Anderson.

"Le régime de la France actuelle reste profondément marqué par les troubles de ses débuts. Une mécanique constitutionnelle antidémocratique, une présidence autoritaire, et une politique étrangère militariste - flagrante dans le pré carré africain postcolonial – sont parmi les legs les plus évidents de la "transition". Les débats sur l'immigration et "l'intégration" des populations minoritaires ont lieu dans l'ombre de la colonisation et des guerres d'indépendance.(...)

Dès la naissance de la République gaulliste, certains prédisaient que celle-ci porterait à jamais la tâche de sa fondation.Si ce péché originel a été si habilement refoulé, rien ne saurait en exclure le retour. Car "l'avenir dure longtemps", comme l'assena un jour le général, et "tout peut, un jour, arriver, même ceci qu'un acte conforme à l'honneur et à l'honnêteté apparaisse, en fin de compte, comme un bon placement politique." (p 313).

Publié dans Histoire, politique, Immigration

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