Yves Frémion Provo

Publié le par Henri LOURDOU

Yves FRÉMION, Provo. Amsterdam 1965-1967

Nautilus, 2009, 240 pages.

Aux sources du mouvement écologiste.

 

Ce livre est la seule référence en français sur ce mouvement qui constitue pourtant un élément important de la préhistoire du mouvement écologiste.

Yves Frémion, polygraphe infatigable qui accompagna les mues de la BD et de la SF post-68, est aussi un militant historique des Verts, tantôt à Paris, tantôt sur le Larzac, où il s'installa un temps.

Cet ouvrage est solidement documenté, avec de nombreuses traductions de textes de la revue "Provo". D'abord ronéotée à 400 exemplaires et régulièrement saisie, mais en vain, par la police, elle a eu 15 n° parus de 1965 à 1967. Il est accompagné d'une chronologie , de notices biographiques, de nombreuses photos et dessins de Willem de l'époque, et d'une bibliographie, dont la plupart des titres sont en néerlandais.

Le mouvement Provo est un mouvement de la jeunesse, opposé aux anciens partis, à la fois mouvement culturel et politique, interclassiste et idéologiquement composite comme le fut le mouvement écologiste à sa naissance. Il a une forte inspiration libertaire, symbolisée par la référence à Ferdinand Domela Nieuwenhuis, fondateur puis président du Parti socialiste hollandais, mort en 1919, qui donna à ce parti une nette tonalité anti-autoritaire et anti-militariste qui l'a fait revendiquer par toutes les "Histoires de l'anarchisme".

La brève histoire de Provo est à la fois liée à la ville d'Amsterdam et au contexte historique qui l'a vu naître. Dans son héritage méconnu passé dans la culture française, il faut ranger le dessinateur Willem, alias Bernard Willem Holtrop, installé en France depuis 1968, et qui fut l'une des figures de "Charlie hebdo".

Provo est la contraction de Provokatie, journal mural dont le n°1 est collé sur les murs d'Amsterdam le 28 juin 1965; il s'agissait de protester contre l'annonce des fiançailles de la princesse héritière Beatrix avec Claus von Amsberg, hobereau allemand qui servit dans la Whermacht à l'époque de l'occupation nazie des Pays-Bas. C'est la campagne contre ce mariage annoncé , avec un premier point culminant lors de la visite à Amsterdam du futur couple princier le 4 juillet, qui fait éclore et connaître le mouvement, dès lors baptisé Provo.

Cette campagne va se poursuivre jusqu'au mariage, célébré à Amsterdam le 10 mars 1966, et mobiliser de larges fractions de la jeunesse, mais aussi de la société locale, face aux répressions policières répétées de la moindre manifestation. Elle est basée sur le principe du "happening" : on se rassemble à une heure et un lieu donnés et on improvise.

Cette mobilisation va s'étendre à la protestation contre la guerre du Vietnam et à la dénonciation du passé colonial hollandais. Mais elle s'accompagne aussi, fait remarquable qui la différencie des mobilisations de la jeunesse dans d'autres pays européens comme la France, de propositions positives de changement social pacifique à travers des "plans blancs" (qu'il faudrait peut-être plutôt traduire par "plans naïfs", en raison de la polysémie du mot utilisé en néerlandais). Ceci sur différents sujets très concrets : le plus célèbre est celui sur les transports avec les fameux "vélos blancs" en libre service, qui initient l'engouement, aujourd'hui largement partagé, des Amstellodamois pour le vélo.

Ce qui va amener la fin du mouvement et sa mue est, encore une fois la question de la violence, qui partage les Provos en deux tendances opposées qui vont radicaliser leurs positions.

Les principaux théoriciens du mouvement relèvent plutôt de la tendance "non-violente", même si cette dichotomie, du moins dans sa forme radicalisée, me semble peu pertinente.

Il s'agit de Roël Van Duyn, né en 1943, dont une interview dans "Actuel", fin 1971, m'avait à l'époque particulièrement marqué. Cette interview marquait la relance du mouvement sur une ligne réformiste et écologiste sous le nom de Kabouters (Lutins). Il a particulièrement investi le champ politique et été souvent élu, notamment municipal, et fut à l'origine de l'un des groupes qui donnèrent naissance en 2001 au parti Groen Links (La Gauche Verte), devenu aux dernières élections législatives de 2017 le principal parti de Gauche du pays.

Le deuxième, plus âgé (né en 1920), est Constant, architecte et plasticien, l'urbaniste visionnaire qui fut l'un des co-fondateurs de l'Internationale situationniste en 1957, et inspira fortement leur réflexion, ainsi que celle d'Henri Lefebvre, sur la ville. Il fut cependant exclu de ce groupe dès 1960 par Guy Debord et ses disciples pour être resté (crime capital) un artiste professionnel. Constant est le nom d'artiste en effet de Constant Nieuwenhuis, fils de Ferdinand Domela précédemment évoqué.

Le troisième est Luud Schimmelpenninck, né en 1935, technicien et ingénieur, l'un des principaux concepteurs des différents "plans blancs", il est le promoteur infatigable de ce qu'on appelle à présent "les mobilités douces".

 

Mais la vision de "gentils réformateurs écolos" ne serait pas complète sans la prise en compte des manifestations parfois violentes qui ont accompagné ce mouvement général de contestation.

Et ceci en particulier sur la question du logement, dans une ville travaillée par la spéculation immobilière et la "gentrification" dès les années 70. Durant toutes les années 80 se développe en effet, dans l'esprit Provo, mais de façon plus militante et organisée, un puissant mouvement de squatters : les Krakers.

On compte alors à Amsterdam jusqu'à 20 000 squatters, qui occupent des maisons vouées à la démolition ou à la rénovation spéculative, et sont soutenus par une large fraction de la société. Finalement défait à la fin des années 80 sous le double effet de la répression et des surenchères génératrices de division, il reste encore actif aujourd'hui, mais de façon marginale. Il a cependant fortement marqué la société de son empreinte, et permis à Amsterdam de garder son visage et son identité.

 

Au final,malgré la montée récente du populisme xénophobe et islamophobe, la société hollandaise, et singulièrement à Amsterdam, reste attachée à la double dimension libérale et sociale, au sens fort de ces deux mots, qui caractérise l'esprit Provo. Celui-ci, réinvesti dans le mouvement écologiste, constitue une des bases de la renaissance de la Gauche en Europe.

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