Sébastien BROCA Utopie du logiciel libre

Publié le par Henri LOURDOU

Sébastien BROCA

Utopie du logiciel libre

Le Passager Clandestin, 2018, 378 pages.

 

 

Ce livre est la réédition actualisée en collection de poche d'un ouvrage paru en 2013.

Il s'agit d'une analyse fouillée et méthodique de l'Histoire du logiciel libre et des enjeux qu'il pose.

Passionnant de bout en bout, il apporte à la fois de nombreuses informations et une analyse qui me semble tout-à-fait pertinente des enjeux.

L'approche historique montre une fois de plus son adaptation particulière à l'analyse des enjeux politiques. En effet, la description des origines et du développement du mouvement collectif qu'est le logiciel libre fait apparaître de façon plus convaincante qu'une analyse purement sociologique ou économique en quoi consistent les ambigüités ou les contradictions à l'oeuvre.

A cela, il faut bien sûr ajouter la documentation très riche et la clarté d'exposition de l'auteur, ainsi que son honnêteté intellectuelle, qui contribuent pour beaucoup à l'agrément de la lecture et à la crédibilité du propos. Encore une fois, on le constate, rien ne remplace le travail de recherche et le temps nécessaire pour le nourrir.

 

Une utopie concrète

 

Parti d'un petit groupe de chercheurs en informatique du MIT dans les années 70, le mouvement du logiciel libre (appelé dans la suite de l'ouvrage "le Libre") est devenu ce que de plus en plus d'auteurs qualifient aujourd'hui d'utopies concrètes, "réelles" ou "réalistes", dont il représente l'un des meilleurs exemples.

Comme dit l'auteur dans sa préface de 2018, "le point commun à ces approches est d'attirer notre attention sur la créativité de la société civile, ou, pour le dire autrement, sur les mouvements qui, indépendamment de l'État, déploient des formes d'organisation s'écartant des rapports sociaux capitalistes." (p 9-10)

Le point de vue de l'auteur, puissamment argumenté, et que je partage, est qu'il s'agit-là de "stratégies interstitielles", c'est-à-dire de créations de "brèches" ouvrant sur la perspective d'autres mondes possibles, mais ne suffisant pas, en elles-mêmes, à créer une alternative globale.

Autrement dit, et contrairement à certains théoriciens comme André Gorz, Yann Moulier-Boutang ou Antonio Negri (longuement cités notamment pp 307-349), l'auteur ne pense pas que ce mouvement soit l'avant-garde ou la préfiguration d'un mouvement plus général et spontané de dépassement du capitalisme.

D'où sa conclusion, que je partage également, de la nécessité, pour aller plus loin, d'investir le champ de la politique institutionnelle dans une démarche réformiste, avec ses compromis laborieux et ses combats partiels articulés dans une stratégie.

Mais pour justifier cette conclusion, il faut revenir sur tout le chemin parcouru auparavant.

 

Naissance d'un mouvement social

 

C'est au sein du AI Lab du MIT (Laboratoire d'Intelligence Artificielle du Massachusetts Institute of Technology) que naît, au début des années 1970, une prise de conscience et une réaction à la privatisation et à la marchandisation des logiciels, jusque-là librement développés par la communauté scientifique des chercheurs de façon collaborative et ouverte.

Un nom symbolise cette réaction : Richard M. Stallman, resté jusqu'à ce jour inaccessible aux sirènes de l'industrie privée.

Le point de départ du Libre est unmessage posté par lui sur un groupe de discussion en ligne le 23 septembre 1983 : "Dès leThanksgiving prochain, je commencerai à écrire un système logiciel complet, compatible Unix, appelé GNU (pour GNU N'est pas Unix), et à le distribuer gratuitement à tous ceux qui souhaitent l'utiliser. Je fais appel à toute contribution en temps, en argent, en programmes et en matériel pour faire avancer ce projet." (p 70)

Ce projet est une forme de réponse au contrat historique signé en 1980 par Microsoft avec IBM pour installer d'office son système d'exploitation MS-DOS sur tous les compatibles PC construits par la firme, "inaugurant le règne de Microsoft sur l'industrie du logiciel" (p 61). Car ce fut le début de l'ère des "logiciels propriétaires" : "En quelques années,le partage du code source (pratique habituelle de la communauté scientifique des "hackers", ces "bidouilleurs"qui n'étaient pas encore connotés négativement comme des "pirates") était devenu la marque d'une nostalgie et d'un immobilisme mal venus" (p 68).

Comme le rappelle rétrospectivement Richard M.Stallman : "Il était possible de devenir riche en travaillant pour une entreprise privée. Cela leur (aux "hackers") demandait seulement d'arrêter de partager leur travail avec le reste du monde et de détruire le AI Lab du MIT. Et c'est ce qu'ils firent en dépit de tous les efforts que je pus faire pour les en empêcher. A peu près tous les programmeurs compétents à part moi furent embauchés ailleurs." (note de la p 69)

Le projet GNU eut donc le plus grand mal à prendre son essor : "GNU était loin d'avoir fédéré une communauté comparable à celle du AI Lab, et il paraissait davantage comme une sorte d'ilôt de résistance, un peu héroïque et assez dérisoire." (p 73)

"En mars 1985, la sortie de GNU Emacs donna au système d'exploitation en devenir un début de réalisation tangible. Elle fut suivie du "manifeste GNU", texte qui exposait pour la première fois dans le détail les buts et les principes du projet"(p 73-74)

Cela déboucha rapidement sur la création de la Free Software Foundation (FSF) le 4 octobre 1985. "En février 1986, la fondation publia, dans son bulletin, la première définition formelle du logiciel libre. Régulièrement précisée et complétée par la suite, elle aboutit peu à peu à la formalisation des quatre libertés du logiciel libre : utilisation, modification, copie et redistribution."(p 74)

Or, pour mettre en oeuvre ces libertés, il fallait en passer par une mise en forme juridique, heureusement permise par le Droit étatsunien. C'est ainsi que pour la sortie d'Emacs, Stallman rédigea "une licence par laquelle il autorisait la modification, la copie et la distribution du logiciel. Les utilisateurs devaient cependant s'engager à ce que les versions qu'ils distribuent soient toujours couvertes par la même licence et accordent ainsi les mêmes libertés aux utilisateurs ultérieurs." (p 77)

Cependant, cet expédient juridique s'avère insuffisant. C'est ainsi qu'après "quelques années de maturation et de discussion, ces réflexions aboutirent en février 1989 à la première version de la General Public License (GPL) (...) Celle-ci devint aussitôt la licence attachée à tous les logiciels développés dans le cadre du projet GNU".( p 78)

Et l'intérêt d'une telle licence est de dépasser la faiblesse inhérente au régime du domaine public : "Les Universités plaçaient jusqu'alors dans le domaine public les logiciels dont elles n'escomptaient pas tirer de bénéfices commerciaux, afin de les rendre disponibles au plus grand nombre. Ce faisant, elles permettaient à des entreprises de les intégrer à des offres payantes accompagnées de clauses d'utilisation restrictive." (p 78-79)

Il s'agit donc d'un "retournement" du droit de propriété, auquel Stallman, inspiré par Don Hopkins, "un programmeur et artiste taquin", donne le nom de "copyleft". ( p 79)

Cette innovation juridique donne cependant naissance à la première des grandes controverses au sein du mouvement "libriste", car certains jugent contradictoire de "forcer les gens à être libres" (p 80).

Cette controverse en amène d'autres et met au jour la nature intrinsèquement contradictoire et ambivalente de ce mouvement.

 

Les contradictions du Libre

 

La principale contradiction est celle qui va opposer de façon durable, et sans doute permanente, le "free software" et l'"open source".

Celle-ci provient, historiquement, de la mise en place du "noyau central" du projet GNU, le système d'exploitation baptisé Linux, du nom de son concepteur, Linus Torvalds, jeune étudiant finlandais, en 1991.

Rendant un premier travail disponible après l'avoir déclaré sous licence GPL en février 1992, il le voit grandement amélioré par de nouveaux contributeurs au point de donner naissance en 1994 à la version 1.0 d'un véritable système d'exploitation.

Mais la façon dont il naît et se développe introduit une redoutable ambigüité qui n'est pas immédiatement perçue. Il s'avère, rétrospectivement, que "l'attelage formé par GNU et Linux (...) amalgamait un projet construit sur la base d'un message social clair et revendiqué (GNU) et un logiciel (Linux) écrit par des passionnés par simple goût de la programmation et amour de l'informatique." (p 83)

Or, c'est vers cette époque que certains entrepreneurs sensibles à la qualité des logiciels collaboratifs, voient dans "l'open source" (ouverture du code source des logiciels) une opportunité commerciale pour battre en brèche le quasi-monopole de Microsoft.

C'est ainsi que Nestcape Navigator, navigateur Internet menacé par la montée en puissance d'Internet Explorer, intégré aux systèmes d'exploitation de Microsoft, décide d'ouvrir son code source. L'initiative, trop précoce, tourne court, mais l'organisation Mozilla réussit, avec la même méthode, à imposer ensuite son navigateur gratuit Firefox, accueilli à bras ouverts par tous les utilisateurs devenus méfiants vis-à-vis de Microsoft.(p 85)

C'est ainsi qu'en 1998 se crée un clivage manifeste, concrétisé par la création de l'Open Source Initiative (OSI), qui se présente "à bien des égards comme la rivale de la Free Software Foundation" (p 87) : le label "OSI approved", attribué à certains logiciels, se différencie cependant de celui de la FSF en transformant" l'obligation d'offrir les mêmes libertés aux utilisateurs de toutes les versions dérivées d'un logiciel libre" en simple permission.

Cette petite différence est de grande conséquence, car elle est étroitement corrélée à l'essor fulgurant des entreprises liées à l'Internet au début des années 2000, telle Google. Dans ce cadre, l'approche "free software" est qualifiée de "rigide" et "idéologique" et opposée au "pragmatisme" et à la"souplesse" de l'"open source".

Ainsi vont se développer parallèlement de "véritables business models autour du Libre" et des "formes de développement non marchandes et communautaires" (p 97).

Le paradoxe apparent est que cependant, "la controverse entre free software et open source a scindé le monde du Libre, mais elle ne l'a pas fait éclater (...) son pouvoir d'attraction s'exerce dans des directions opposées". (p 105-106)

La manifestation d'une telle opposition apparaît notamment dans l'organisation, pourtant improvisée et pragmatique, des pratiques collaboratives mises en oeuvre sur différents projets. C'est ainsi que l'étude comparative de trois d'entre eux (p 108-137) montre que le développement du noyau Linux aboutit à la mise en place d'une pyramide hiérarchique au sommet de laquelle trône son créateur, Linus Torvalds, alors que la distribution Debian (servant à réunir les différents logiciels nécessaires à l'obtention d'un système GNU/Linux complet et à faciliter l'installation et l'utilisation de celui-ci) continue à fonctionner de façon non hiérarchique, en s'appuyant sur une forme de cooptation méritocratique et une forme de "constitution" assise sur des principes très explicites. Quant à l'encyclopédie en ligne Wikipédia, elle base son développement, depuis 2001, date de sa création, sur des règles procédurales très strictes et toujours discutées de façon collective, basées sur le consensus et l'élection des responsables.

 

Éthos et politique du Libre

 

Derrière ces règles de fonctionnement, construites de façon empirique, on peut discerner ce que l'auteur appelle "un éthos du Libre".

Celui-ci repose de fait sur quelques valeurs communes qui expliquent à la fois son développement et le maintien d'une certaine unité du mouvement.

La première est celle de l'autonomie dans le travail, la deuxième celle de la créativité technique, et la troisième celle de la libre circulation de l'information (p 145 à 268).

La question de la mise en oeuvre contradictoire ou opposée de ces valeurs pose cependant le problème d'une "politique du Libre" (p 271 à 349).

 

Car la nouvelle "économie numérique", dont le Libre est indubitablement une composante, pose de nouvelles questions sur le droit de propriété, la création de valeur et la rémunération du travail.

Ces questions tournent autour de la question des "communs", ces biens collectifs échappant à la fois à l'État et au marché. L'information, mise en valeur par le "big data", n'est en effet pas un bien commun traditionnel comme les ressources naturelles : il n'est pas non renouvelable ou limité; il est produit par des individus de façon continue , gratuite et illimitée. Son appropriation privée pose donc problème, comme pose problème l'activité qui lui donne naissance (tantôt libre activité, tantôt travail contraint, sans que la limite entre les deux soit clairement établie).

La mise en place de nouvelles règles sociales, et leur mise en forme juridique, ouvre donc un nouvel espace au débat politique, concernant tant les règles de propriété, le repérage et l'évaluation de nouvelles formes de valeur et le statut comme la rémunération des travailleurs, et la répartition des richesses.

Ce chantier est aujourd'hui largement ouvert, et il appelle de nombreuses réflexions, actions et revendications nouvelles. Parmi celles-ci, celle du revenu universel, très discuté (p 307-349). Elle doit être précisée de façon à éviter tous les pièges et ambigüités qui l'entourent. Mais elle n'est qu'un des éléments de la nécessaire actualisation de notre État social à la lumière de tous les éléments précédemment évoqués.

 

Une "politique du Libre" est donc nécessaire, appuyée sur la réflexion et l'action syndicale au plus près des réalités nouvelles du travail : une nouvelle "social-démocratie", au sens plein de l'expression (comme l"écrivait Léon Blum en 1941), est donc à inventer. Le mouvement syndical, en premier lieu, est là face à un nouveau défi.

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