Laurent BERGER et Pascal CANFIN Réinventer le Progrès

Publié le par Henri LOURDOU

Laurent BERGER et Pascal CANFIN

RÉINVENTER LE PROGRÈS

Entretiens avec Philippe FRÉMEAUX

(Les Petits Matins, octobre 2016, 164 p.)

 

Pour ceux qui, comme moi, et plus nombreux qu'on ne croit, sont militants à la fois à la CFDT et à EELV, cet ouvrage qui réunit le secrétaire général de la CFDT et un ancien eurodéputé et ministre EELV, devenu à cette date directeur général du WWF France (Fonds Mondial pour la Nature), avec l'ancien rédacteur en chef d'Alternatives Économiques, n'est pas une surprise.

Certains trouveront peut-être que cela confirme l'absence de radicalité d'EELV, mais je considère, quant à moi, qu'il est au contraire positif que la problématique écologique irrigue la réflexion d'une grande centrale syndicale comme la CFDT.

Il est vrai que P Canfin n'est pas le plus tonitruant des écologistes, mais c'était sans doute la condition nécessaire à la mise en place de ce dialogue.

 

Le début d'une prise de conscience syndicale

 

Car celui-ci se situe au début d'une prise de conscience collective du syndicalisme, qui a trop longtemps vue dans l'écologie "une ennemie de l'emploi".

Cette prise en compte des enjeux écologiques constitue à l'évidence un tournant dans son Histoire.

Car le syndicalisme ouvrier a été jusqu'ici associé au productivisme industrialiste et à une conception du Progrès basée sur le "développement des forces productives", mantra de la vision marxiste de l'Histoire qui l'a si fortement marqué.

Ainsi, cette façon de voir est profondément ancrée dans le mouvement syndical. Et il faut commencer par admettre qu'elle a pour elle quelque vérité objective.

Cette vérité est que le recul de la rareté est toujours et partout, quoi que prétendent certains idéologues radicaux, associé au recul de la violence.

Il en découle que la nécessaire transition écologique doit relever le défi de la rareté en réduisant drastiquement les inégalités pour faire face à la finitude des ressources naturelles.

Ce point constitue d'ailleurs une des raisons de la nécessaire inscription de l'écologie politique dans la Gauche, dont la lutte contre les inégalités constitue l'un des fondements identitaires.

Mais encore faut-il d'abord convaincre les syndicalistes, ou du moins la majorité d'entre eux, du caractère urgent et prioritaire des enjeux écologiques.

 

Les enjeux écologiques

 

L'entrée qu'en donne P Canfin est celle d'une maîtrise du changement pour "réinventer le progrès" face au sentiment largement répandu en France, et plus largement en Occident, d'une dégradation sociale en cours.

Il pointe à cet égard deux fausses solutions : "le nationalisme,qui gagne partout du terrain, à gauche comme à droite",et "une adaptation à la mondialisation libérale au travers des fameuses "réformes structurelles" "(p 9).

Face à ces fausses solutions, il pose ce qu'il appelle un "nouveau progressisme" défini par 4 impératifs : "inscrire l'activité économique dans les limites de la planète", "tirer la mondialisation vers le haut", "profiter au maximum de la révolution numérique en cours" et "redonner du pouvoir à la société, aux individus et aux territoires" (p 9). Cette délimitation nous semble pour le moins floue, mais elle a au moins le mérite d'appeler la discussion déjà sur le premier impératif.

Passer du "plus" au "mieux" : qu'est-ce à dire ?

 

Ainsi que le rappelle L Berger, "les syndicats ont toujours eu pour mission de créer les institutions et les règles permettant de transformer le progrès technique en progrès social. Hier, il s'agissait de redistribuer les fruits de la croissance."(p 10)

Or, "désormais le progrès technique s'appelle révolution numérique, et il bouleverse tout, particulièrement le travail. Parallèlement, la croissance et plus largement notre modèle de développement sont mis au défi de la transition écologique." (ibidem)

En résumé, il s'agit de passer du "plus" au "mieux" : "Souvent, même, il faut chercher à faire mieux avec moins : moins de pression sur les ressources naturelles, moins de déchets, de pollution, moins de gaspillage et de surconsommation..." (ibid.)

Cette prise de conscience est inédite pour le mouvement syndical.

Mais qu'implique-t-elle dans son action ?

Après avoir affirmé que "la mise en avant de la qualité des emplois et la qualité de vie au travail rejoint le combat pour la préservation de l'environnement – parce que les atteintes à l'environnement sont aussi des atteintes à l'intérêt des travailleurs" (p40), L Berger constate cependant que "quand la question se pose de fermer ou non tel site ou telle entreprise, une organisation syndicale qui défend les femmes et les hommes au travail a forcément un regard et une action qui différent d'une ONG environnementale."(p 43)

"La question, c'est le rythme des ajustements nécessaires. La transition écologique doit être un chemin, pas une rupture brutale." (ibid.)

Qui ne souscrirait à cela ? Mais cela suppose, de la part des équipes syndicales, une capacité d'anticipation et un volontarisme que l'on ne voit pour l'heure que rarement réunis. Là est aussi l'enjeu dont le mouvement syndical doit s'emparer. Cela suppose une formation systématique à la gestion prévisionnelle des emplois dans le cadre de la transition écologique qu'aucune organisation syndicale en France, à commencer par la CFDT, n'a encore mise en place.

 

Or, cela suppose de sortir des généralités pour diagnostiquer au plus près du terrain où se situent les mutations à anticiper.

Et cela rejoint un autre enjeu qui me semble dangereusement sous-estimé par les auteurs de ce livre : celui des choix technologiques.

 

Changement technologique : faux débat et vrais enjeux

 

Selon L Berger, "la question politique, c'est moins la technologie elle-même que ses usages et ses impacts. C'est là que nous devrions avoir des débats. Dès lors on peut regretter l'attitude de certains écologistes qui refusent systématiquement toute recherche technologique. Ainsi, la section CFDT de l'Inra (Institut national de la recherche agronomique) avait plutôt mal vécu la destruction de champs d'études sur les OGM. Nos militants ne sont pas spécialement favorables aux OGM, mais ils estimaient qu'on a le droit de les étudier et d'évaluer leurs impacts."(p 44-45)

 

Ici, sous couvert d'avoir une position "équilibrée", nous prenons L Berger en flagrant délit de caricature et de déni.

La caricature, c'est, en attribuant à "certains écologistes" (mais lesquels ?) le refus systématique "de toute recherche technologique", d'induire dans l'esprit du lecteur que ce serait-là plus ou moins potentiellement la position de tout écologiste. Or, outre qu'on ne sait quels écologistes accepteraient de se voir attribuer cette position caricaturale, cela fait passer le déni qui précède.

Et ce déni est de taille, et particulièrement discutable.

Il s'agit en effet du déni portant sur le caractère non neutre des technologies.

Car, en affirmant que "la question politique, c'est moins la technologie elle-même que ses usages et ses impacts", L Berger évacue non seulement toute la réflexion critique, pourtant très riche, sur l'Histoire des techniques, et son lien avec les rapports sociaux, mais aussi les luttes collectives auxquelles les choix technologiques ont donné et donnent encore lieu.

Je renvoie à cet égard par exemple à Nicholas CARR ("Remplacer l'humain -critique de l'automatisation de la société", 2014) ou Sébastien BROCA ("Utopie du logiciel libre", 2018).

Il en ressort nettement, et ce n'est là un propos ni extrêmiste ni systématique, qu'à toutes les étapes des progrès technologiques, des choix sont faits, même de façon implicite, et qu'ils sont, dans la plupart des cas (mais pas toujours), et notamment aujourd'hui, faute de se poser explicitement la question, faits en fonction de l'optimisation du profit des entreprises, et non des conditions de travail des producteurs, ou de l'intérêt à long terme des consommateurs...

En évitant de se poser la question, le syndicalisme abandonnerait de lui-même une partie de ses prérogatives, en se condamnant à ne traiter que les conséquences, en aval, de technologies qu'on aurait pu orienter autrement en amont.

 

Arrivés à ce point, on ne peut que regretter la trop grande superficialité de définition des "4 impératifs" du "nouveau progressisme" avancés en introduction par P Canfin.

Car, la suite du livre le montre, cela condamne le propos des uns comme des autres à rester dans de pieuses généralités qui ne permettent d'en approfondir aucun.

 

Un livre donc dont le seul mérite est d'avoir formulé la nécessaire prise en compte des enjeux écologiques par le mouvement syndical. Il reste à analyser précisément ces enjeux et à les traiter syndicalement. L'objet d'autres livres à venir, n'en doutons pas...

Publié dans écologie, syndicalisme

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