Une autre mondialisation Michel ELTCHANINOFF Les nouveaux dissidents

Publié le par Henri LOURDOU

Une autre mondialisation

Michel ELTCHANINOFF

"Les nouveaux dissidents"

(Stock, mars 2016, 256 p)

 

De ce livre roboratif, qui fait un petit tour du monde de la nouvelle dissidence, on retire l'idée qu'il existe bien cette autre mondialisation, la "mondialisation par le bas", diagnostiquée par Arjun Appadurai, qui s'oppose aux régressions autoritaires et aux replis identitaires qu'elle génère en première analyse.

 

D'où sa conclusion : "Pour l'instant, rien ne fonctionne. (Au Mexique) comme en Crimée, en Biélorussie, en Chine ou au Tibet, en Iran ou en territoire palestinien, aucune transformation majeure n'a eu lieu. Mais (...) un jour ou l'autre, ici et ailleurs, il va se passer quelque chose." (p 251)

De cette enquête, limitée aux lieux et pays cités, mais qui a duré deux ans et demi, on retient en effet certaines idées-force.

Tout d'abord, le refus de se laisser enfermer dans "des postures et des discours intellectuels qui viendraient limiter leur liberté de penser". Ces nouveaux dissidents sont résolument a-idéologiques et anti-dogmatiques. "Deuxièmement, cette dissidence est davantage fondée sur une compétence particulière que sur une protestation globale (...) ils appliquent un savoir faire à une situation et tentent de l'améliorer par leurs actes. Troisièmement, leur lutte ne laisse plus de côté les aspects intimes de leur existence."(p 25-26) Ainsi, ils se distinguent par un mélange de pragmatisme et de radicalité, qui rejoint très précisément le réformisme que je m'efforce de défendre. Le fond idéologique de cette posture, car il y en a un, est un "droitdel'hommisme" radical qui postule à la fois l'universalité des droits et le refus de la violence. Cela seul en effet peut fonder une "cosmopolitique démocratique" débouchant sur une gouvernance mondiale apaisée.

 

Bien entendu, le chemin qui conduit vers cette perspective n'est pas une ligne droite semée de pétales de roses. Mais l'avoir en tête constitue un formidable réservoir d'énergie qui peut stimuler bien des actions apparemment sans espoir.

 

Ainsi en est-il de celle des premiers personnages croisés dans ce périple, les jeunes femmes membres du groupe "Pussy riot", Nadia Tolokonnikova (dont j'ai lu le  livre "Désirs de révolution", Flammarion, février 2016, qui raconte notamment son expérience carcérale sans dolorisme ni auto-apitoiement et se termine par une apologie de l'action autonome), née en 1989, Maria Alekhina (née en 1988) et Ekaterina Samoutsevich (née en 1982) (p 32-35), ou du vieux leader des Tatars de Crimée, Moustafa Djemilev (né en 1943) (p 48-57). Les premières ont été poursuivies et condamnée pour leur action de 2012 dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. Le second est sous la menace constante du dictateur Poutine, en raison de son refus de collaborer et de se transformer en Kadyrov de Crimée pour avaliser l'annexion en 2014 de cette presqu'île ukrainienne en violation flagrante du Droit international.

Mais leur obstination, ce qu'il faut bien appeler leur courage moral, les met hors de portée de la violence du Pouvoir, et bien au-dessus de lui. Le temps joue en leur faveur. Poutine finira par tomber... Et nous ne saurions trop leur ménager notre soutien.

 

De la même façon, en Biélorussie (conservatoire de l'ex-Urss, où règne depuis 25 ans le dictateur Lounachenko), la dissidence morale d'artistes et intellectuels entretient la petite flamme de la culture démocratique qui puise au terreau de ce peuple martyrisé pendant tout le XXe siècle en réactivant la "culture du partisan" qui permet de "survivre dans un territoire en guerre" : "Ne pas se faire remarquer, se fondre dans la nature, réapparaître un instant avant de disparaître à nouveau, c'est notre style." (p 81)

Cette action de fond, basée sur l'investissement dans le moyen et le long terme, résulte de la répression systématique et sans appel des protestations sur le terrain proprement politique. Ce que nous allons retrouver en Chine.

Deux noms et une action extraits du chapitre consacré à la Chine (p 89 à 121, sous le titre : "De l'inconvénient de protester dans un monde parfait. Macao, Hong kong").

Il convient d'en situer le contexte. Une dictature de type inédit, alliant le capitalisme sauvage et le clinquant consumériste au contrôle policier le plus strict. Avec une idéologie marxiste-léniniste à laquelle plus personne ne croit et son substitut réel de nationalisme à connotations machiste, militariste, raciste et colonialiste.

Et un point de référence historique : 1989, le mouvement étudiant de la place Tian 'Anmen ("printemps de Pékin") et sa sauvage répression. Un traumatisme collectif fondateur.

On retrouve ici la problématique de la violence. Une violence qui n'a laissé aucune chance aux protestataires. Et donc la question de "comment agir malgré tout".

Les deux noms dont je vais parler et l'action que je vais évoquer sont issus de cela.

 

Cai Chong-guo , "né en 1955 à Wuhan, dans le centre du pays, n'a pas le même pedigree que d'autres contestataires : "Contrairement à beaucoup de dissidents, je n'étais pas un enfant de réprimés de la Révolution culturelle. Mon père était un fonctionnaire haut placé. J'étais même membre de la Ligue communiste de la jeunesse et du parti communiste. La direction de l'école me l'avait demandé en tant que meilleur élève." Comment s'est-il mis, alors, à penser autrement ? "Par amour, répond-il. J'ai été attiré très tôt par une jeunes fille. Elle était belle et gracieuse. Or les militants communistes se montraient très brutaux envers ceux qu'ils considéraient comme leurs ennemis, les personnes issues de familles de propriétaires fonciers d'avant 1949.(...) Bref cette jeune fille m'a inspiré une sensibilité esthétique et éthique. Quand on est amoureux, c'est le moment où l'on se pose la question : Qui suis-je ? Et comment devenir meilleur ? Comment pourrait-elle m'aimer moi et non les autres ? On instaure une sorte de surveillance morale. Par ailleurs, être amoureux signifie se confronter personnellement et totalement à l'ordre et aux conventions sociales. Il ne s'agit pas uniquement d'une confrontation d'idées, mais d'émotions, de sentiments."(p 116-7)

Si j'ai cité longuement cette analyse, c'est qu'elle me semble particulièrement juste, et redonne aux émotions intimes leur juste place, trop souvent occultée dans la politique.

Mais il y a aussi, bien évidemment, une seconde raison à la "déviance par rapport à la pensée communiste" de Cai Chong-guo. "Nous avions un esprit très disponible, continue-t-il, car toute notre vie, notre avenir, notre carrière étaient pris en charge par l'Etat. Nous avions beaucoup plus de temps qu'aujourd'hui : on pouvait penser à la philosophie, à la littérature et à la politique et à développer un esprit de révolte qui tend à disparaître de nos jours -faute de temps." (...) Avant même la mort de Mao en 1976, il lit Marx et comprend que le maoïsme n'a rien à voir avec le vrai marxisme. Il devient philosophe. En 1989, il participe au printemps de Pékin et subit, lui aussi, la répression. Il se cache, mais finit par s'enfuir à Hong kong, puis en France, où il passe vingt ans, avant de revenir au plus près de sa patrie, sans pouvoir toutefois s'y rendre."(p 117)

Sa réflexion l'y amène à prendre un certain recul par rapport au monde de la dissidence : "Pour changer le monde, il faut d'abord se changer soi-même. Les dissidents ont parfois tendance à vivre dans un univers de compétition et de jalousie. Ils disent quelquefois : "Je suis le meilleur car j'ai passé tant de temps en prison..." Ils pensent avoir une supériorité morale due à leurs souffrances. Par ailleurs, ils rejettent la faute sur l'extérieur. A les entendre, tout serait la faute du parti communiste ! Ces travers sont très concrets. Dans notre travail de militant, on a la tentation de devenir autoritaire et de ne jamais écouter les autres." (p 117-8)

Ces travers ont été douloureusement expérimentés par sa compagne Zeng Jinyan.

Réfugiée elle aussi à Hong kong , où ils se sont rencontrés, elle a été la compagne d'un autre dissident célèbre , Hu Jia, dont elle a une petite fille. "Ma séparation a été bien sûr provoquée par la surveillance permanente de la police, mais aussi par des questions liées au féminisme. Il y avait des injustices dans mes relations intimes avec Hu Jia. Mon mari et mes beaux-parents avaient reçu une éducation supérieure, mais leur manière de se comporter avec moi ne me convenait pas. Je me suis sentie perdue pendant des années, car je ne savais pas qui j'étais. Et c'était très différent de ce que je voulais devenir. Ma vision féministe était opposée aux vues de mon ex-partenaire, alors nous nous sommes séparés après sa sortie de prison. J'étais très déprimée. Je ne pouvais m'épanouir en Chine. Je ne voulais pas rester en résidence surveillée. Je suis venue ici." (p 120)

Cet itinéraire me semble exemplaire du refus de considérer qu'il y a des priorités exclusives dans la lutte contre l'oppression : celle-ci est bien un tout et engage la totalité de l'existence. Comme le disait en 1968 un des livres fondateurs de ma réflexion personnelle : "Le sacrifice est contre-révolutionnaire (...) c'est pour toi que tu te bats, ici et maintenant." (Cohn-Bendit, "Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme")

 

Ces deux belles personnes portent une action réfléchie dans un contexte particulièrement difficile.

Loin de la phrase révolutionnaire et des slogans trop souvent creux, ils inventent une forme d'action radicale dans ses effets, mais pragmatique et modérée dans ses modalités. C'est une forme de réponse, qui a la particularité de se situer dans le moyen et le long terme, à la violence du Pouvoir. Il s'agit de construire une "société civile organisée" contre le règne du "chacun pour soi".

Cai Chong-guo travaille en effet pour le "China Labor Bulletin", organisme d'aide aux travailleurs chinois du continent basé à Hong kong et fondé par Han Dongfang (surnommé par certains le Walesa chinois). Son objet est d'aider les travailleurs à négocier dans un contexte de capitalisme sauvage sur fond de régime policier et corrompu. Son rôle est un rôle de formation : comment élire des délégués, comment négocier. "C'est très concret".

Plus précisément : "Nous ne réclamons même pas la création de syndicats indépendants (...) Car ils seraient immédiatement écrasés. Nous essayons seulement de promouvoir la négociation collective et de créer de la solidarité parmi les ouvriers." (p 114)

"Comme le but est d'éviter la confrontation, beaucoup de dirigeants d'entreprise nous soutiennent. C'est ce qui nous permet de ne rien cacher, de tout mettre sur la table. Nous sommes tout sauf un eorganisation clandestine." (p 115) Car, tirant le bilan de la répression de 1989, Cai Chong-guo a "voulu non plus représenter un "mouvement moral contestataire", mais "être capable de proposer des solutions auprès de la population"(ibidem).

Ainsi, conclut Michel Eltchaninoff, ces dissidents chinois qu'il a rencontrés "partagent deux soucis":

celui d'une action intelligente qui évite le piège de la répression violente et qui s'inscrive dans le long terme, et "la volonté de mettre leurs principes en accord avec leur vie."( p 121)

 

Cet exemple chinois m'a paru particulièrement intéressant, car il porte des leçons aussi pour nous qui vivons dans une démocratie libérale. En particulier, j'ai pensé ici aux reproches que certains font à la CFDT en promouvant ce qu'ils appellent un "syndicalisme de lutte" opposé aux négociations débouchant sur des compromis. Ce romantisme de la lutte pour la lutte, réactivé à l'occasion du cinquantenaire de Mai 68, a un défaut que ne semblent pas voir ses tenants : il ne mobilise plus les "masses" mais seulement des minorités actives; il n'est donc plus, dans ces conditions, porteur de résultats, mais de déceptions toujours renouvelées, qui alimentent une spirale de radicalisation toujours plus minoritaire et impuissante.

Éviter ce piège me semble aujourd'hui crucial.

 

Pour le reste des témoignages recueillis dans ce livre, en inde (auprès des Tibétains en exil), en Iran, en Israël et en Palestine, au Mexique, je retiendrai également ce sentiment de grande fragilité face à des situations où les attitudes dissidentes semblent marginales ou marginalisées, mais en même temps la grande détermination et la force morale de ceux et celles qui les portent...et surtout leur profond bon sens qui s'oppose au caractère destructeur des forces d'oppression et de haine qui dominent (encore) leurs sociétés.

A l'évidence, l'avenir de l'humanité est du côté de ces "nobles idéalistes". Et donc aussi le vrai réalisme.

Publié dans politique, voix libertaires

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