Radicaux chic et radicaux choc : Peter Gelderloos et la non-violence

Publié le par Henri LOURDOU

Radicaux chic et radicaux choc :

Peter GELDERLOOS "Comment la non-violence

protège l'État. Essai sur l'inefficacité des

mouvements sociaux"

(traduction de Nicolas Casaux et Arthur Fontenay de "How Nonviolence protects the State",

South End Press, Brooklyn, NY, 2007)

Éditions Libre, avril 2018, 238 p,

avant-propos de Nicolas Casaux , préface de Francis Dupuis-Déri.

 

Il y a de l'exaspération sociale dans l'air. Et l'on sent bien que des esprits plus nombreux sont prêts à écouter ceux qui, comme l'auteur, les traducteurs, l'éditeur et le préfacier de ce livre considèrent que c'est la non-violence considérée "comme la seule méthode de lutte acceptable" qui est la cause de "l'échec lamentable" de "la grande majorité des mouvements sociaux et écologiques (...) depuis des décennies." (4e de couverture).

Dans ce débat nécessaire, il me semble indispensable de préciser au préalable la distinction à faire entre le niveau moral et le niveau politique. Une distinction trop souvent oubliée qui génère beaucoup de malentendus et de faux débats.

Le niveau moral concerne l'individu. A ce niveau, la violence me semble condamnable en toute circonstance et par principe, car elle porte atteinte à l'intégrité et à la dignité d'un autre individu.

Le niveau politique concerne la société. A ce niveau, la violence est souvent déjà là, et la question est de savoir comment on peut y faire face pour renverser un rapport de forces. Il arrive donc qu'on n'ait guère le choix, que la violence s'impose à nous, et qu'il faille trouver les moyens de la maîtriser pour limiter la corruption morale qu'elle entraîne inévitablement.

 

État de Droit et recul de la violence

 

J'ai tout d'abord un désaccord politique avec tous les anarchistes, dont font partie les auteur, traducteurs, éditeur et préfacier de ce livre, concernant le caractère naturellement malfaisant de tout État. Bien qu'ils fustigent le "dogmatisme", ils en font preuve de façon avérée en refusant de distinguer les différentes formes d'États existants, et en assimilant ainsi un Etat de Droit libéral à une dictature.

La rhétorique, que j'ai moi-même utilisée autrefois, consiste à parler de violence cachée, "omniprésente et généralisée"(p 7) pour dissoudre toute distinction entre ces différents types d'États. Et pour compléter ce rideau de fumée conceptuel, on ajoutera que "la notion de violence est effectivement ambigüe et quasi impossible à définir de manière consensuelle" et que donc "l'idée (...) selon laquelle nos sociétés modernes sont moins violentes que celles qui le sont précédées est au mieux une vue de l'esprit, au pire un mensonge abject." (p 8-9)

Il va vous falloir, éventuels lecteurs, vous habituer à ce genre de propos véhément et "violemment (?)" culpabilisateur . Donc vous voudrez bien convenir avec moi que le fait de ne pas être d'accord (c'est mon cas) avec cette affirmation, ne fait pas automatiquement de vous un gros naïf ou un ignoble menteur.

Car ce procédé d'intimidation ne remplace pas les arguments pour réfuter des constats largement établis sur la baisse du niveau des violences physiques dans tous nos pays européens, et singulièrement en France. Il faut donc commencer sans doute par les citer.

Un ouvrage sert habituellement de référence, bien qu'un peu daté. Il s'agit de "Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours" de Jean-Claude CHESNAIS, qui s'appuie sur les statistiques établies depuis cette date. Dans la réédition en poche (collection "Pluriel") de 1982, il livre une préface inédite, sur laquelle je m'appuierai.

Il y précise l'usage du mot "violence", car, rappelle-t-il, "la plupart des controverses sur la violence tiennent à un mauvais usage des mots. Si les notions de criminalité et de délinquance ont un contenu juridique et pénal précis, celles de violence, et, a fortiori, de "sentiment d'insécurité", encore plus souvent utilisées, surtout dans le langage public et politique actuel, n'en ont guère, voire aucun. C'est pourtant sur une prétendue "montée de la violence" que l'on se fonde pour mettre en place de nouvelles dispositions répressives ou retarder une réorientation en profondeur de la politique criminelle." (p 12)

Ce passage nous fournit l'occasion de signaler que l'usage extensif du mot et du concept de violence n'est pas l'apanage des révolutionnaires anti-capitalistes et anti-autoritaires, et donc de rappeler à ces derniers qu'ils devraient y réfléchir à deux fois.

Car cet usage inflationniste est instrumentalisé depuis 40 ans au moins par la Droite extrême la plus autoritaire, avec beaucoup plus de succès dans toute l'Europe aujourd'hui que nos anti-autoritaires d'extrême-gauche.

Aussi, je soutiens la démarche de JC Chesnais, qui consiste à distinguer pour commencer trois "définitions implicites" de la violence. La violence physique, qui est une "atteinte directe, corporelle, contre les personnes, dont la vie, la santé, l'intégrité corporelle ou la liberté individuelle est en jeu"(p 12); la violence économique, "qui concerne toutes les atteintes aux biens, dans leur croissante et quasi infinie variété" (p 13); et la violence morale, "dont le contenu est hautement subjectif" car elle fait référence à un vécu d'angoisse ou d'anxiété (p 14).

Et l'on ne peut que le suivre, quand il décide sagement de ne se fixer que sur la première, car elle s'appuie sur un noyau matériel et objectif bien délimité (les atteintes à la vie, la santé ou la liberté des individus) et sur un consensus général sur sa gravité, traduit par des "pratiques internationalement reconnues et solidement établies (...) (cf les nomenclatures d'Interpol et de l'OMS)." (p 14)

J'ai bien conscience que cette notion de "consensus" fera hurler nos révolutionnaires. Mais il y a là également une divergence de fond avec eux : la croyance ou pas en un monde commun qui peut dépasser les conflits autour de quelques valeurs reconnues par toute l'Humanité. Et c'est la source du Droit, instrument de pacification et de dépassement des conflits. Pour eux tout est lutte, et la lutte est tout : dangereuse illusion romantique à mes yeux, car elle peut les amener au pire, et avant tout à la défaite. On y reviendra.

 

Si l'on se limite à cette notion "consensuelle" de "violence physique", on peut constater un "recul séculaire de la violence".(p 14)

Et pour l'expliquer, contrairement à ce que voudrait la croyance anarchiste, on doit s'appuyer notamment, mais pas exclusivement, sur la progression de l'État de Droit.

Pas exclusivement, puisque deux facteurs matériels jouent un rôle déterminant : la "lente disparition de la rareté"(et principalement la rareté alimentaire), et le recul de la mortalité précoce ("révolution démographique") qui aboutit à une "valorisation sans précédent de la vie humaine".

Ce double changement en Occident depuis deux siècles est accompagné de ce que le sociologue et historien Norbert Elias a appelé "la civilisation des moeurs", liée à l'essor de l'État de Droit et venue de la "société de Cour", donc du sommet de l'État.

Quelques chiffres pour illustrer cela et en marquer les limites.

Si l'on interroge la base de données de l'Inserm (http://www.cepidc.inserm.fr/cgi-bin/broker.exe )sur les causes de décès en France en y entrant le critère "causes externes de blessures ou d'empoisonnement"(qui recouvre à la fois les homicides et les accidents) pour la période de 1980-82 à 2013-15, on observe une baisse continue du taux pour 100 000 habitants : de 113,9 en 1980-82 à 50,9 pour 2013-15. Ce fait traduit une baisse continue de l'exposition à la violence physique qui explique l'intolérance croissante à toute forme de violence et l'empathie manifestée à tous ceux qui peuvent se présenter comme des victimes.

Il se traduit par la volonté des pouvoirs publics d'écarter du regard les opérations de police violentes, ou en tout cas d'en contrôler les images pour faire apparaître les forces de l'ordre comme des victimes d'agression, ainsi qu'on l'a vu récemment sur la Zad de Notre-Dame-Des- Landes.

Car la question est aujourd'hui de moins en moins de légitimer la non-violence, mais plutôt de légitimer une violence de moins en moins admise, d'où qu'elle vienne.

Et l'on comprend mieux ainsi l'énervement de nos radicaux choc et l'offensive actuelle de leurs théoriciens.

A leur crédit cependant, il faut ajouter que cette décrue de la violence est bien fragile, comme l'attestent d'autres chiffres. Ainsi le taux de mortalité par homicide en France produit par JC Chesnais pour la période de 1930-32 à 1976-78 (pour 100 000 habitants) passe de 0,86 à 0,96 : donc ici, pas de baisse spectaculaire, bien que ces nombres, rapportés aux précédents, montre la marginalité de l'homicide par rapport aux autres décès "violents". Mais de plus, on observe, dans la série chronologique entre ces deux dates, deux pics qui montrent l'importance des contingences historiques : en 1944 (combats de la Libération et règlements de compte de l'épuration sauvage) le taux monte à 17,68; et pour la période 1957-62 (Guerre d'Algérie), il monte à 1,87. Tout le reste du temps, il est inférieur à 1, avec un minimum à 0,62 en 1951-56 -p 80.

Ce qui m'amène à conclure : cette baisse tendancielle de la violence reste liée à deux facteurs circonstanciels qui sont la disparition de la rareté et le contexte de non-guerre. Que l'un ou l'autre de ces deux facteurs disparaissent, et l'on risque fort de voir la violence se déchaîner à nouveau.

Dès lors, il serait présomptueux de décréter l'avènement définitif de la non-violence.

 

Interroger l'Evangile de la non-violence

 

Il se pose donc la question de l'efficacité ou non des tactiques de désobéissance civile non-violentes développées par certains théoriciens.

Et c'est donc la question centrale posée par ce livre.

Malheureusement, la façon dont il la pose est tellement caricaturale et grevée de mauvaise foi qu'on a du mal à le suivre jusqu'au bout. Sauf bien sûr si l'on se laisse impressionner par la véhémence et la rhétorique de l'intimidation de l'auteur...

Ainsi, en commençant par réfuter le mythe de l'indépendance de l'Inde acquise par la seule action non-violente de Gandhi (p 45-8) , Gelderloos n'a aucune peine à nous convaincre : il enfonce une porte déjà largement ouverte par tous les historiens sérieux.

Par contre, la dévalorisation caricaturale qu'il fait du mouvement pour les droits civiques aux États-unis est beaucoup moins convaincante (p 49-52). Car, du fait de la persistance des inégalités socio-économiques et du racisme, il déduit que l'égalité civique obtenue n'a strictement aucune importance. On sait bien que l'assassinat de Marthin Luther King, puis celui de Bob Kennedy, la répression à l'encontre du Black Panther Party, ont marqué un coup d'arrêt à ce mouvement au moment justement où il s'élargissait aux questions socio-économiques et au racisme, cela n'invalide pas pour autant la dynamique qu'il a su créer ...en partant de la non-violence !

Ensuite, attribuer la fin de la guerre du Vietnam au seul mouvement pour la paix aux États-Unis est bien évidemment abusif, mais prétendre qu'il n'a joué un rôle qu'en opposant les actions violentes (efficaces par nature) au actions non-violentes (par nature inefficaces) l'est tout autant ! (p 52-55).

Cette opposition rhétorique est vaine et stérile : dans la réalité historique, ce sont souvent les mêmes personnes qui ont successivement utilisé l'action non-violente et l'action violente selon les circonstances, et l'une a souvent appuyé et justifié l'autre. Car sans la légitimité acquise par une action non-violente, entraînant une masse importante de personnes, les actions violentes symboliques (il est à noter qu'elles se sont la plupart du temps attaqué aux biens et non aux personnes) n'auraient eu aucun écho, et donc une plus faible portée.

Mais un sommet de mauvaise foi est atteint avec le cas de l'implication, puis du retrait, de l'Espagne dans l'intervention militaire américaine de 2003 en Irak. Ainsi, l'opposition massive (mais "non-violente") de la population espagnole à cette intervention n'aurait joué aucun rôle dans la défaite électorale de JM Aznar et du PP en 2004. Celle-ci serait entièrement imputable à l'attentat du 11 mars d'Al Qaïda à Madrid. Et donc, l'opposition du PSOE, vainqueur final de l'élection, à cette intervention n'aurait eu aucun rôle dans sa victoire électorale ! (p 56-7)

Il devient difficile après avoir lu cela, de continuer à lire ce livre avec sérénité et bienveillance...D'autant qu'on nous promet, après avoir ainsi soi-disant démontré que "la non-violence est inefficace", de nous démontrer aussi qu'elle est "raciste", "étatiste", "patriarcale", "tactiquement et stratégiquement inférieure" et enfin (qui l'eût cru ?) qu'elle est "un leurre".

Le sens de la nuance de l'auteur, tel que nous l'avons déjà expérimenté, nous fait craindre le pire. Et en effet, dès les pages suivantes, nous avons droit à un nouveau morceau d'anthologie, mêlant hypocrisie la plus mielleuse, culpabilisation la plus cléricale et mépris de l'intelligence du lecteur.

"Je ne cherche à insulter personne, et c'est après mûre réflexion que j'ai décidé d'utiliser l'épithète raciste."(p 65)

Tout cela pour nous re-sortir la rhétorique culpabilisante du "Blanc de la classe moyenne" (c'est-à-dire le lecteur probable) qui imposerait son pacifisme de façon paternaliste aux "non-Blancs", en négligeant bien sûr "la violence omniprésente du fonctionnement normal de la civilisation industrielle". Car de cette violence-là seuls sont conscients les partisans révolutionnaires de l'action violente sans complexes.

Hypocrisie : "non je ne vous insulte pas en vous crachant dessus". Culpabilisation : "vous êtes d'affreux privilégiés et vous devez l'expier". Mépris : "vous n'êtes pas capable de comprendre la société dans laquelle vous vivez."

Arrêtons-là les frais, et tâchons pour finir de dégager, aussi rationnellement que possible, la nature et la portée de nos désaccords.

 

Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?

 

Outre les désaccords de fond sur la question de l'État de Droit et de la révolution, la querelle avec Peter Gelderloos et ses amis me semble reposer uniquement sur le fait de considérer la non-violence du côté de ses limites, ou du côté de ses apports.

Je choisis quant à moi de souligner ses apports, car je me situe sur le terrain moral de la supériorité du refus de la violence. La violence pour moi n'est qu'un pis-aller et ne doit être utilisée qu'en désespoir de cause.

Ils choisissent quant à eux de ne souligner que les limites ou les dérives de la non-violence et d'attribuer à la violence une qualité supérieure par nature. Ce faisant, ils négligent totalement les effets moraux de la violence sur ceux qui l'exercent, pourtant remarqués et soulignés par maints révolutionnaires armés du passé. Des effets contraires aux idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité au nom desquels nous nous sommes tous engagés dans l'action collective.

Frantz Fanon, que certains présentent comme un "théoricien de la violence révolutionnaire", était avant tout un psychiatre de grand talent. Je vous renvoie au dernier chapitre de son ultime livre, "Les damnés de la terre", où il analyse les pathologies mentales issues de la guerre d'Algérie. Ce n'est pas de la théorie de "radical choc", mais de la clinique, autrement dit de la réalité.

C'est pour moi une invitation à avancer sur le fil ténu du réformisme radical, et à refuser toutes les théologies du romantisme révolutionnaire de nos "radicaux choc".

 

PS: Le livre de Gelderloss a également, je le découvre, suscité une réponse dans la mouvance anarchiste :

http://www.atelierdecreationlibertaire.com/Une-critique-anarchiste-de-la-justification-de-la-violence.html

 

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