Jonathan LITTELL Les Bienveillantes

Publié le par Henri LOURDOU

Jonathan LITTELL Les Bienveillantes

(Folio n°4 685, 2007, 1408 p, édition revue par l'auteur)

ou

Pourquoi regarder le Mal en face ?

 

Ce gros pavé, qui a obtenu le prix Goncourt en 2006, a fait couler beaucoup d'encre. Premier roman d'un jeune prodige de 29 ans, il a suscité la polémique sur son parti-pris narratif de donner le point de vue d'un ancien SS sur la Seconde guerre mondiale et ses massacres.

 

Et, en effet, il démarre très fort par une apologie de l'irresponsabilité. Le narrateur, qui attaque son récit en apostrophant ses "frères humains", prétend nous faire "un véritable conte moral".

De fait, il pose , pratiquement dès le début, la question de la responsabilité individuelle dans les meurtres collectifs que sont les guerres.

Et, bien entendu, de façon fort provocatrice, il conclut à l'irresponsabilité générale (p 36).

Mais son argumentation, habilement posée en apparence, nous conduit au contraire à mieux cerner le caractère général de la responsabilité.

Car dans la petite polémique provoquée par ces confessions sans regrets d'un meurtrier, il est bien ressorti que l'on ne peut plus exonérer les participants, si petits soient-ils, de leur part de responsabilité dans la commission d'un génocide, d'une part. Mais aussi, d'autre part, que la barrière établie entre "crimes contre l'humanité" et "crimes ordinaires (?)" est bien fragile et artificielle. Le crime est par définition "contre l'humanité" et spécialement ce crime commis collectivement qu'est la guerre.

Aussi devons-nous prendre à sa juste mesure cette affirmation qu'avec la conscription universelle tout citoyen mâle perd non seulement "le droit de vivre" mais aussi "le droit de ne pas tuer" (p 33) : elle constitue, au contraire de ce qu'elle prétend, une excellente justification du droit à l'objection de conscience.

Par ailleurs, le dr Best, supérieur et mentor du narrateur au SD (Service de renseignement de la SS) théorise, en 1939 : "Si l'individu est la négation de l'Etat, alors la guerre est la négation de cette négation. La guerre est le moment de la socialisation absolue de l'existence collective du peuple." (p 85-86)

Là aussi, il suffit de prendre le contre-pied de ce raisonnement pour le réfuter...en affirmant qu'une véritable socialisation ne peut reposer que sur l'affirmation des droits de l'individu.

 

Le deuxième intérêt de ce récit est aussi de rappeler, par son absence apparente de jugement, une triste vérité : la participation active d'une partie des populations civiles des pays conquis (ici l'Ukraine) au génocide. Avec bien sûr la part de manipulation perverse des nazis : pour obtenir l'assentiment, voire l'adhésion, des officiers supérieurs de la Wehrmacht à la Shoah par balles, les chefs de la SS commencent par lâcher les nationalistes ukrainiens les plus excités contre les "judéo-bolchéviques" dans des pogroms "spontanés" qui tournent rapidement à l'émeute nécessitant leur "canalisation".

Il n'en reste pas moins la vision du visage hideux de l'antisémitisme populaire le plus violent. Celui-ci servant de paravent et de justification à l'antisémitisme "politique" des nazis. Cette convergence obscène donne lieu à des scènes d'exécutions publiques de responsables soviétiques d'origine juive, qui se trouvent être, perversion suprême, eux-mêmes de récents exécuteurs de masse (p 140-143).

Cette plongée glaciale dans le pandémonium des régimes totalitaires en guerre n'est pas sans rappeler le "Vie et destin" de Vassili Grossmann, que j'avais lu à sa parution en français au début des années 80 (et je m'aperçois après coup que celui-ci est en effet cité comme référence dans la 4e de couverture).

Cette comparaison de deux régimes tout aussi meurtriers était menée par Grossmann, journaliste d'origine juive, du point de vue soviétique. Elle est menée ici du point de vue nazi. Et c'est cela qui a choqué certains lecteurs.

On vient de voir comment ce point de vue pouvait être facilement réfuté. Mais pour ceux qui n'auraient pas la capacité logique de le faire, le point de vue du narrateur s'autodétruit lorsqu'on s'aperçoit de son délire schizophrénique, clairement établi lors du meurtre de sa mère et de son beau-père.(p 738-759)

On s'aperçoit au fil du récit que le narrateur, garçon très cultivé et recherchant la compagnie des gens culitvés, est aussi très perturbé.

Difficile donc de s'identifier à lui, même si, lors de ses implications dans la Shoah par balles ou des visites de camps d'extermination qu'il fait pour enquêter sur la productivité (trop faible) des camps de travail associés, il semble parfois adopter un point de vue plus "humain" que certains bourreaux qu'il rencontre.

Son long itinéraire , qui le fait passer par l'Ukraine, le Caucase (long et fascinant développement sur les Juifs du Caucase et leur "appartenance raciale", p 359-484), et Stalingrad (dont il réchappe miraculeusement -avec un nouvel épisode psychotique) avant de revenir à Berlin, au coeur du système, nous vaut des descriptions minutieuses de l'univers bureaucratique que constitue l'Allemagne nazie. Mais également un exposé assez complet de l'idéologie qui montre bien son caractère délirant.

Mais le plus important à mes yeux est qu'au passage, l'auteur nous livre, indirectement, une réflexion profonde sur l'origine de la violence.

C'est à la p 890, où le narrateur retranscrit une "discussion intéressante (avec le Dr Wirths) au sujet , justement, de cette question de la violence physique, car elle évoquait pour (lui) des problèmes déjà rencontrés aux Einsatzgruppen."

"Wirths était d'accord avec moi pour dire que les mêmes hommes qui, au début, frappaient uniquement par obligation, finissaient par y prendre goût.

(...) Je lui expliquai que, d'après ce que l'on disait, la décision de transférer l'extermination vers des camps venait en partie des problèmes psychologiques qu'elle suscitait au sein des troupes affectées aux exécutions de masse.

"Certes, répondit Wirths, mais on n'a fait que déplacer le problème (...) La mentalité engendrée par l'extermination déborde et affecte tout le reste" (...)

"Et comment croyez-vous que ce sadisme se développe ? Demandai-je. Je veux dire chez des hommes normaux, sans aucune prédisposition qui ne ferait que se révéler dans ces conditions ?" Wirths regardait par la fenêtre, pensif. Il mit un long moment avant de répondre : "C'est une question à laquelle j'ai beaucoup réfléchi, et il est malaisé d'y répondre. Une solution facile serait de blâmer notre propagande (...) : le Häftling (détenu) est un sous-homme, il n'est même pas humain, il est donc tout-à-fait légitime de le frapper. Mais ce n'est pas tout-à-fait ça : après tout, les animaux ne sont pas humains non plus, mais aucun de nos gardes ne traiterait un animal comme il traite les Häftlinge. La propagande joue en effet un rôle, mais d'une manière plus complexe. J'en suis arrivé à la conclusion que le garde SS ne devient pas violent ou sadique parce qu'il pense que le détenu n'est pas un être humain; au contraire, sa rage croît et tourne au sadisme lorsqu'il s'aperçoit que le détenu, loin d'être un sous-homme comme on le lui a appris, est justement, après tout, un homme comme lui au fond, et c'est cette résistance, vous voyez, que le garde trouve insupportable, cette persistance muette de l'autre, et donc le garde frappe pour essayer de faire disparaître leur humanité commune. Bien entendu, cela ne marche pas : plus le garde frappe, plus il est obligé de constater que le détenu refuse de se reconnaître comme un non-humain. A la fin, il ne lui reste plus comme solution qu'à le tuer, ce qui est un constat d'échec définitif."

Cette analyse psychologique a fait écho à ce que je venais d'apprendre en regardant la passionnante série historique "Les routes de l'esclavage" : ce n'est pas le racisme qui a historiquement précédé et justifié l'esclavage, c'est au contraire l'esclavage qui a provoqué l'invention et la propagation du racisme.

Autrement dit, ce sont les comportements violents qui précèdent leur justifications idéologiques.

Il s'ensuit que ce n'est pas aux idéologies qu'il faut s'attaquer en priorité, mais aux comportements violents.

Et que donc, pour s'en tenir à l'actualité, la tolérance envers les pratiques violentes encouragées dans la police par les consignes gouvernementales envers les migrants est autrement plus grave que les discours xénophobes de l'extrême-droite : car c'est elle qui leur fournit leur carburant et qui alimente et entretient le racisme.

 

Cette lecture aura donc été pour moi une opportunité de mieux saisir la nature du Mal absolu que constitue la négation de l'humanité par certains humains. Elle réside en deux éléments forts : la négation de la responsabilité individuelle et la tolérance à la violence. Deux éléments qui montrent bien que le Mal n'est pas une chose extérieure que l'on peut rejeter loin de soi en cherchant des bouc-émissaires, mais une tentation universelle dès lors qu'on s'abandonne à ces deux facilités : abdiquer sa responsabilité personnelle et tolérer la violence.

PS à propos du titre : Les Bienveillantes sont les divinité grecques appelées aussi Erinnyes ou Furies, trois soeurs qui pourchassaient les coupables de crimes.

 

Publié dans Histoire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article