Face à Macron et à l'extrême-droite, comment faire front (2)

Publié le par Henri LOURDOU

Face à Macron et à l'extrême-droite :

comment faire front ? (2)

 

L'état des lieux du mouvement social 2 : les associations à incidence politique

 

La mauvaise réputation des "partis", qui est à la fois une conséquence de leurs faiblesses (que j'analyserai en 3e lieu) et de la tradition autoritaire/protestataire française qui les a engendrées en grande partie, pousse beaucoup de bonnes volontés altruistes ou solidaires à s'investir dans le champ associatif.

La loi de 1901 sur la liberté d'association étant particulièrement libérale, il est très facile de constituer une association. Le monde associatif est donc particulièrement riche et divers.

Aussi, il convient de distinguer celles dont l'action a une incidence proprement politique des autres.

Ce n'est guère facile à moins de procéder par domaines d'intervention. Aussi je m'en tiendrai à trois grands domaines où se sont créées des convergences autour de combats emblématiques à incidence politique : la solidarité internationale, l'accueil des exilés et l'environnement.

 

Solidarité internationale : persistance et prolongement de l'héritage tiers-mondiste

 

Les grandes heures du "tiers-mondisme" semblent derrière nous. Le discours était alors au "développement" de ces pays tout juste décolonisés, sans trop s'interroger sur le contenu de ce développement. Cela partait à la fois d'une pulsion altruiste spontanée face aux inégalités mondiales de richesse, et d'une volonté de réparation du pillage colonial.

Depuis s'est développé le discours "contre la repentance" (symbolisé par le pamphlet de Pascal Brückner -lui même repentant du gauchisme post-68 – "Le sanglot de l'homme blanc"), puis sur le "bilan positif" de la colonisation (loi de 2005, rapportée grâce à une mobilisation des historiens).

Malgré ces offensives réactionnaires, les grandes associations de solidarité internationale ont poursuivi leur essor et leur action : d'Action Contre la Faim au CCFD-Terre solidaire, en passant par Oxfam, et les asso spécialisées comme Médecins Sans Frontière, Médecins du Monde, Agronomes et Vétérinaires Sans Frontière, toutes les grandes ONG ont à la fois développé et réfléchi leur action.

Au point qu'elles sont arrivées à des positions quasi-politiques sur des sujets où elles interpellent les responsables politiques comme la régulation de la finance mondiale, la mise en cause du modèle productiviste de développement à travers la défense de l'agriculture paysanne, la lutte contre le dérèglement climatique et l'effondrement de la biodiversité, les politiques migratoires.

 

Leurs militants sont mûrs pour un engagement proprement politique, mais ils renâclent généralement face à ce qu'ils perçoivent comme des divisions artificielles entre partis, ou des compromis institutionnels qu'ils perçoivent comme douteux. Ce problème, nous le retrouverons pour les autres associations, et nous tâcherons de l'aborder en conclusion avant de parler des partis.

 

Accueil des exilé-e-s : émergence des Etats généraux des migrations

 

Les mots ont un poids politique. Ainsi les flottements sur l'appellation des étrangers qui s'installent en France ont progressivement conduit à des choix de vocabulaire qui traduisent des options politiques opposées. La Droite et l'Extrême-Droite ont choisi de parler d'immigration massive d'appel d'air migratoire, ou de délinquants étrangers : ce faisant ils déshumanisent le phénomène en en faisant un processus quasi mécanique, où ils le diabolisent en assimilant tout étranger à un potentiel délinquant. De l'autre côté, les partisans de l'accueil, que l'on trouve très majoritairement (mais pas exclusivement) à Gauche, ont choisi d'abandonner les termes neutres de migrant-e-s ou juridiques de demandeur-ses d'asile en investissant le vocable d'exilé-e-s, qui met l'accent sur le non-choix ou le choix contraint que représente la migration pour beaucoup de ses acteurs et sur la dimension subjective négative de leur vécu : avant d'être des immigrant-e-s, ce sont des exilé-e-s qui abandonnent le terrain de leur passé, celui où ils ont construit leur identité première.

Face à la non-politique d'accueil qui s'est mise en place en Europe depuis plus de trente ans (accords de Schengen : 1985; mise en place de l"l'espace Schengen" : 1995; programme de La Haye et création de Frontex : 2004; règlements Dublin II et III : 2003 et 2013), ce sont des associations qui ont dû prendre en charge de plus en plus souvent l'accueil et l'accompagnement juridique des exilé-e-s. Spécialement en France, où la fermeture progressive des différentes voies d'accès au séjour a provoqué un report vers des procédures spécifiques (demande d'asile, séjour pour soin, aide sociale à l'enfance) et les taux élevés de refus à la demande d'asile une multiplication des "sans papiers".

Les situations kafkaïennes (déboutés du droit d'asile inexpulsables faute d'un sauf-conduit du pays d'origine; malades intransportables; mineurs isolés déclarés majeurs avec des papiers de mineurs...) se multipliant, le monde associatif est de plus en plus sollicité.

Les gouvernements successifs, l'oeil rivé sur les sondages et les dates des élections, n'ont été capables que de mesurettes parant au plus pressé et les plus discrètes possibles, ou alors de surenchères relevant de l'effet d'annonce pour affirmer leur détermination à expulser plus.

Ce dernier cas correspond typiquement à la dernière loi Collomb en cours d'adoption au Parlement.

L'immense déception provoquée par l'annonce de cette loi (précédée d'une circulaire ministérielle pour enregistrer la situation administrative des personnes hébergées dans les dispositifs d'urgence : circulaire Collomb du 12-12-17) a provoqué la mise en place d'une coordination d'ampleur inédite : les États Généraux des Migrations. Elle est présentée par "Le Monde" de la façon suivante :

"470 associations et collectifs d’aide aux migrants lancent les Etats généraux des migrations. Ils se veulent une émanation de cette France de l’accueil qui n’a pas réussi à parler d’une même voix depuis 2014, et espèrent ensemble peser face à la politique du gouvernement.

Pour la première fois depuis 2008, Amnesty International, le Secours catholique, la Croix-Rouge française, Médecins du monde mais aussi le Gisti ou Emmaüs International se retrouvent dans un mouvement unitaire aux côtés d’une longue liste de collectifs locaux qui jusqu’alors cantonnaient leur mission à une aide aux migrants, sans s’inscrire dans une expression plus politique. Les P’tits Dej’ à Flandre, Terre d’errance ou Paris d’exil feront eux aussi entendre leur voix, en écho à celle de Roya citoyenne et de nombreux mouvements catholiques ou protestants."

lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/11/20/le-monde-associatif-lance-des-etats-generaux-des-migrations_5217688_1654200.html

La dynamique lancée en novembre 2017 a mis du temps à se mettre en place. Mais elle a connu une première étape importante le week end des 26 et 27 mai 2018, avec la réunion nationale de représentants des 104 "assemblées locales" constituées, et l'adoption d'une plateforme revendicative très complète.

Certaines assemblées locales, très conscientes du poids des préjugés dans l'opinion, se sont donné pour tâche de travailler dans la durée à la dissolution de ces préjugés, pour créer les conditions politiques démocratiques à la mise en oeuvre de ces revendications.

Ici se joue un aspect majeur du passage du terrain associatif au terrain politique : celui de la faisabilité et de la traduction institutionnelle des revendications portées par les associations.


 

Environnement : multiplication des causes, confusionnisme, complotisme et poids des lobbies


 

C'est sans doute sur le terrain environnemental que la dynamique associative est à la fois la plus prolifique et la plus confuse.

Il semblerait qu'aujourd'hui (presque) tout le monde soit écologiste. Il s'ensuit pas mal de confusion, et parfois des délires complotistes associés à cette confusion, délibérément entretenue par certains lobbies ou certains extrémistes...

Y voir clair est donc le premier impératif. Cela suppose une analyse globale sur les enjeux écologiques avec une perception et une hiérarchisation claires des principaux dangers.

Une fois ce premier travail effectué, on n'en est pas moins confrontés à des situations complexes qu'il faut savoir démêler, tant les enjeux se mélangent et sont parfois difficiles à hiérarchiser.

Des dangers prioritaires : la lutte contre le (ou l'adaptation au) changement climatique, l'épuisement des ressources naturelles... confrontés à leurs causes.

La nécessité de hiérarchiser les dangers doit s'appuie sur l'analyse des causes qui les provoquent, afin de définir quels sont les leviers pertinents pour les écarter.

Il est en effet tentant, et beaucoup se laissent tenter, de partir des effets et ...de s'y arrêter.

Le résultat est la récupération de certaines idées apparemment écolo par les pires ennemis de l'écologie...avec un effet nul assuré !

Ainsi en est-il du changement climatique ou de la raréfaction de certaines ressources naturelles (eau, hydrocarbures...).

En réalité, la base de tout est bien le système capitaliste-productiviste et sa logique croissanciste entretenue par un consumérisme sans limites.

Faute de s'attaquer à cette base-là, on se condamne à l'impuissance sur ses effets : effets directs comme le changement climatique et l'épuisement des ressources naturelles, ou effets induits comme les atteintes à la santé ou à l'intégrité et l'autonomie des êtres vivants.

Associations et dangers prioritaires.

Beaucoup d'associations environnementalistes partent de dangers immédiats perçus par des riverains ou des usagers/consommateurs.

Ces dangers perçus sont très divers, et parfois plus fantasmés que réels.

Deux cas d'école : les luttes anti-éoliennes et les collectifs anti-Linky.

Ils sont doublement intéressants par leur viralité et l'écho qu'ils rencontrent d'une part, et par la profonde ambigüité des arguments et des motivations qu'ils mobilisent d'autre part.

Ainsi, les collectifs anti-éoliennes se sont-ils fédérés dans une "Fédération Environnement Durable"

https://environnementdurable.net/ qui prétend regrouper "1300 associations, fédérations régionales, collectifs et membres" (une présentation dont l'ambigüité autorise toutes les manipulations, puisqu'un adhérent individuel est mis sur le même plan qu'un adhérent collectif).

Son propos est ainsi résumé dans la page d'accueil de son site :

"Eolien: Stop au programme inutile et dévastateur

20.000 éoliennes géantes inutiles qui vont ravager la France pour quelques % d'électricité en plus

Le prix de l'électricité des particuliers qui va doubler

Une politique énergétique qui conduit dans un gouffre financier

Des nuisances et le massacre des paysages de la France

NON à l'éolien en France

« l’acceptabilité sociale de l’éolien » est égale à zéro."

Ce mouvement est implicitement pro-nucléaire, de la même façon que le suivant est implicitement anti-nucléaire, mais il se saisit d'un autre objet pour promouvoir son objectif réel en instrumentalisant des préoccupations légitimes et des peurs réelles, dont les motifs sont plus ou moins fondés.

Les collectifs anti-Linky sont plus éclatés, car leur origine est beaucoup plus marquée "à gauche" dans sa tradition anti-autoritaire que la FED, plus marquée par la culture autoritaire de Droite.

Ils se sont multipliés à partir du site créé par un militant anti-nucléaire radical, Stéphane Lhomme, par ailleurs au coeur d'un long conflit avec son ex-employeur la fédération "Sortir du nucléaire", dont il déstabilisa un temps le fonctionnement.

Ce site est http://refus.linky.gazpar.free.fr/ Il est bâti sur une communication sensationnaliste et agressive visant à créer la peur : exemples de titres : "Alerte danger : avec Linky, Enedis et ses sous traitants détruisent tout chez vous"; " Incendies : pourquoi et comment le compteur Linky tue et va encore tuer".

Il vise à créer un mouvement général de refus des "compteurs communicants" (électricité, gaz et eau) en usant de tous les arguments sans trop s'arrêter à la représentativité des faits montés en épingle.

Et il semble que cela marche un peu. Mais avec un effet pervers que ces militants anti-nucléaires ne mesurent peut-être pas : la création ou le renforcement d'un état d'esprit paranoïaque qui peut s'appliquer à de tout autres objets, une forme de crédulité a-critique par rapport aux rumeurs les plus farfelues, et donc une destruction possible de la démocratie et des libertés renforcée.

De l'importance et des conditions du débat démocratique

Je viens de retrouver en Chine un argument fort en faveur du respect d'une éthique comme préalable absolu au combat démocratique. Le dissident Cai Chong-guo, réfugié aujourd'hui à Hong kong, fait part de ses réserves par rapport à certains autres dissidents. Il rappelle cette vérité : "Pour changer le monde, il faut d'abord se changer soi-même." Et il constate une tendance chez certains à la mégalomanie et à la paranoïa : ils sont "les meilleurs" et tout le Mal vient de l'adversaire. Se prémunir contre la suffisance auto-satisfaite et la tendance à renvoyer toutes les responsabilités sur les autres est donc un combat permanent.

Il en découle une certaine conception de la démocratie : non pas une lutte à mort entre des Bons et des Méchants, mais la recherche d'une pacification des conflits par la mise sur la table de tous les éléments d'une situation, sans faux-fuyants, et la recherche de solutions basée sur le compromis.

Ainsi, l'on peut se permettre d'être radical dans ses analyses et pragmatique dans la recherche du changement, en ne s'excluant pas soi-même, en particulier, des pratiques à remettre en cause.

La dynamique destructrice du capitalisme-productivisme s'appuie en effet sur nos propres pulsions consuméristes. Et l'on ne peut en faire totalement abstraction.

Conclusion sur les causes environnementales à prioriser

Il convient donc à mon sens de privilégier, dans le combat associatif environnemental, les causes qui à la fois remettent en cause la dynamique capitaliste et notre propre dynamique consumériste.

C'est pourquoi, ce sont les combats pour le changement du régime alimentaire carniste, pour les transports doux et pour la sobriété énergétique décarbonée qui me semblent à prioriser.

Quant à leur articulation avec le politique, elle me semble porter sur les orientations et priorités à donner à la politique agricole et alimentaire (privilégier le local, les circuits courts et les productions végétales), la politique des transports (privilégier la marche, le vélo et les transports collectifs) et la politique énergétique (privilégier la sobriété, puis les renouvelables).


 

Ainsi délimités, les mouvements associatifs ont effectivement un rôle fondamental à jouer dans la définition d'une politique qui porterait l'espoir de changements positifs.

Il reste à trouver les vecteurs et les supports de ces changements. Ils ne peuvent à mon sens résider que dans des partis politiques irrigués par ces combats.

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