Armons-nous...et partez !

Publié le par Henri LOURDOU

Armons-nous...et partez !

Armons-nous...et partez !

Le retour des radicaux chics.

(François CUSSET "L'essentiel est d'avoir des ennemis communs", interview à CQFD, mensuel de critique et d'expérimentations sociales, n°166, juin 2018

Elsa DORLIN "La violence comme seul moyen de faire histoire"

interview à CQFD, mensuel de critique et d'expérimentations sociales, n°165, mai 2018)

 

On avait bien connu cela dans l'après-68 : tous ces théoriciens de la "violence de classe" qui prônaient l'affrontement final avec la bourgeoisie, du haut de leur chaire universitaire. Quand il fallait passer aux travaux pratiques, ils étaient souvent un peu moins péremptoires que sur le papier.

Le problème fut que quelques disciples, subjugués par leur verbe éloquent, les prirent au mot et s'en mordirent les doigts. Car d'affrontement final avec la bourgeoisie, il n'y eut point. Mais des mutilés et des emprisonnés à la vie brisée quelques uns. Et cela hélas en pure perte.

Cela n'empêcha pas tous les théoriciens radicaux chics de poursuivre tranquillement leur carrière universitaire jusqu'à une paisible retraite...

C'est pourquoi il me semble important de dénoncer les nouveaux radicaux chics dont l'enflure du discours "révolutionnaire" prend dangereusement de l'essor.

 

Une vérité : le retour d'une critique sociale radicale

 

Pour cela il faut commencer par prendre en compte l'aspect séduisant sur lequel s'appuie leur discours. Il s'agit en effet de l'essor dans une fraction de la jeunesse d'idées radicales sur les questions de fond que sont la destruction du capital naturel et de l'environnement par le capitalisme, l'oppression basée sur le genre et le spécisme, la persistance du racisme postcolonial et liés à cela les luttes contre le nucléaire et les GPII, la promotion d'un mode de vie sobre et non carnivore, l'accueil digne des exilé.e.s. Toutes questions posant celle de la transition vers un monde débarrassé de toutes ces tares.

Parallèlement, l'évolution de la condition salariale sous l'effet de la financiarisation, du numérique et de la mondialisation non régulée met le mouvement syndical en difficulté.

La volonté de réduction progressive de l'Etat à ses fonctions dites régaliennes (police, justice, armée) accentue les tendances autoritaires, à contre-courant de l'évolution sociale dominante.

Bref, tout concourt à faire de ce vieux raccourci baptisé "convergence des luttes" un nouveau totem. Mais ce Dieu-là est mort.

 

Une première erreur : la "civilisation des moeurs "considérée comme une "fiction"

 

Pour justifier non pas la "violence" (terme disqualifiant employé par le pouvoir pour renvoyer certains mouvements à la délinquance ou au terrorisme) mais les modes d'action "offensifs", il faut d'abord démontrer que la violence est déjà là, et qu'elle est le fait de l'ennemi, contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire.

Donc que tout dialogue, même basé sur un rapport de force, est impossible.

Mais sur quoi repose cette idée que la sauvagerie serait la vraie vérité des rapports sociaux actuels ?

Pourquoi ne postulerait-on pas, à l'inverse, et en se basant sur les mêmes constats, que les aspects de sauvagerie, décelables incontestablement ici ou là, peuvent être disqualifiés une fois mis au jour ?

Autrement dit que la dynamique de "civilisation des moeurs", mise en évidence par Norbert Elias, est une réalité profonde, et non superficielle.

Bien des éléments vont pourtant dans ce sens. A commencer par la baisse tendancielle, et de longue période, du nombre de passages à l'acte violent.

Il en découle que c'est en dénonçant la violence arbitraire de l'Etat qu'on peut le faire reculer, non en singeant ses démonstrations de force par des actions dites "offensives".

L'arme du Droit est une vraie arme entre les mains des opprimés : à la délaisser au profit d'une "action directe" sacralisée, on s'ôte un outil précieux de résistance.

 

Une seconde vérité : le raidissement autoritaire et violent du pouvoir

 

A cette nouvelle radicalité qui émerge correspond une répression elle aussi plus rude, que l'on a vu s'exercer à Notre Dame des Landes, à Sivens, à Calais, à Bure ou à la frontière italienne. Elle s'exerce de préférence loin des regards et contre des groupes considérés comme marginaux (zadistes, migrants, descendants de migrants des quartiers populaires ethnicisés). Sont en cause en particulier certaines catégories d'armes comme les fameuses grenades GLI-F4.

Cette violence réelle doit être dénoncée et poursuivie devant les tribunaux, faute de quoi elle risque de se banaliser. Les obstacles et les difficultés rencontrés ne peuvent être des justifications à l'abandon de cette voie, pour conforter notre État de Droit.

 

Une seconde erreur : l'abandon du Droit et du compromis comme horizon des luttes

 

La situation récente à Notre Dame des Landes a posé crûment la question : à quoi reconnaît-on qu'une lutte est victorieuse ? L'abandon du projet d'aéroport est-il bien une avancée ? Dans quelles conditions accepter la continuation des occupations de lieux dans la Zad ?

La réponse n'était pas aussi simple que certains l'ont cru. Car tous les occupants n'avaient pas la même légitimité. C'est ce que les bras armés du pouvoir ont négligé en détruisant la Ferme des Cent Noms. Cette destruction a relancé la solidarité autour des Zadistes et permis une résistance réelle sur le terrain qui a poussé le pouvoir au compromis. Les négociations pour la conclusion de conventions d'occupation précaires se poursuivent donc avec la préfecture, malgré la persistance de l'intervention policière armée, et les mobilisations autour de nouveaux projet d'installation agricole aussi. Ainsi, c'est bien la concrétisation de projets économiques et non l'affrontement pour l'affrontement qui structure une négociation basé sur un compromis et une légalisation juridique des occupations.

 

Conclusion : la sacralisation de la violence à laquelle on assiste est une vaste imposture, qui justifie les pratiques sectaires et les prises de pouvoir par des chefs soi-disant radicaux. A cela nous devons opposer le plus grand pragmatisme et la volonté de rassembler le plus largement possible autour des pratiques radicales, afin de construire des compromis durables garantis par le Droit. C'est la seule façon efficace d'avancer, comme l'Histoire nous l'enseigne.

 

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