De l'inconséquence des historiens : Christopher CLARK et la guerre de 14

Publié le par Henri LOURDOU

De l'inconséquence des historiens

Christopher CLARK "Les somnambules -

Été 1914 : comment l'Europe a marché vers la guerre",

2012, traduit de l'anglais par Marie-Anne de Béru,

Flammarion, 2013, 668 p.

(reparu en poche dans la collection "Champs")

 

Je me souviens que lors de sa parution en français, ce livre d'un historien australien vivant au Royaume Uni, a suscité de nombreux commentaires élogieux.

Il renouvelait en effet le sujet en enterrant définitivement le mythe de la responsabilité allemande dans le déclenchement de cette catastrophe européenne, gravée dans le catastrophique traité de Versailles,.

D'une érudition stupéfiante, il fait en effet le tour des différentes responsabilités, au point qu'on pourrait presque l'accuser de "noyer le poisson" en déclarant tous les protagonistes coupables. Et c'est malheureusement ce qu'il fait dans sa conclusion : j'y reviendrai dans la mienne.

Car, si l'Histoire a un intérêt, c'est celui d'établir aussi précisément que possible les responsabilités des uns et des autres dans le cours pris par les événements.

C'est à cette condition que l'on peut éventuellement "tirer des leçons de l'Histoire" qui ne soient pas la justification de nos propres préjugés.

Au premier abord, c'est bien dans cette direction que Christopher CLARK nous emmène. En concentrant ses analyses de façon toujours plus fouillée sur le processus décisionnel qui a mené à la guerre, il nous permet également d'établir une hiérarchie dans les responsabilités.

Car pour arriver au coeur du sujet, il a l'intelligence d'élargir d'abord le champ en étudiant le contexte.

Il est en effet crucial de se donner tous les moyens d'établir les responsabilités d'un événement qui a provoqué des millions de morts (plus de 10 si l'on y inclut ceux des guerres civiles qui ont suivi cette "Grande guerre", qui n'était pas encore la "Première guerre mondiale") et le malheur de centaines de millions de personnes.

 

La question de la responsabilité historique

 

Elle est au fondement de toute action politique démocratique. C'est pourquoi il faut combattre les conceptions qui diluent cette responsabilité en abstractions ("le système", "l'impérialisme", "le capitalisme", "le libéralisme", "l'Islam", etc.,  voir à cet égard l'exemple emblématique de mon camarade ex-trotskyste et aujourd'hui Insoumis Jacques Serieys : http://www.gauchemip.org/spip.php?article124)

 

Car si les interactions de forces produisent en effet des effets systémiques, ces forces n'en sont pas moins mues par des individus qui doivent répondre de leurs actes, et des conséquences, même non voulues, de ces actes.

Identifier donc les individus et les actes qui ont conduit à cette catastrophe collective n'est donc pas un exercice vain.

 

Le contexte 1 : La responsabilité allemande.

 

L'exercice de dilution des responsabilités a son pendant : celui qui consiste, en extrayant un ou des éléments du contexte, à concentrer la responsabilité sur un seul acteur.

L'Allemagne, seul grand vaincu de cette guerre à lui avoir survécu, a fait longtemps les frais de ce procédé. En continuité avec la propagande nationaliste d'avant-guerre, toute une littérature française a souligné complaisamment l'émergence d'un "pangermanisme conquérant". Alors qu'objectivement, l'Allemagne, à peine unifiée et dernière venue au banquet du colonialisme européen, avait toutes les peines du monde à se faire une place parmi les "Puissances". Le "militarisme prussien" a longtemps servi d'épouvantail, et, la Seconde guerre mondiale étant passée par là, la perspective a été d'autant plus faussée.

C'est ainsi qu'en 1973 encore, un essai d'historiographie du spécialiste de l'Allemagne Jacques Droz, abusivement titré "Les causes de la Première guerre mondiale", et paru dans une collection de référence pour les étudiants en Histoire ("Points-Histoire" au Seuil, n°11) se limitait à présenter et discuter l'ouvrage polémique de F.Fischer de 1960 qui remettait en cause la tradition historique allemande rejetant la thèse de la responsabilité exclusive de l'Allemagne dans le déclenchement du conflit.

Bon prince, J.Droz concluait que cette responsabilité n'était pas exclusive. Pas exclusive donc, mais prépondérante sans aucun doute...

Ce faisant, tout en saluant le mérite de F.Fischer pour avoir oser briser un consensus fondé sur "l'ignorance" et "la bonne conscience" chez nos voisins allemands, J.Droz ne se rendait apparemment pas compte (?) qu'il confortait de son côté "l'ignorance" et "la bonne conscience" françaises sur la supposée absence de responsabilité des dirigeants de notre pays.

De ce point de vue, Christopher CLARK remet les pendules à l'heure, comme on va le voir.

 

Le contexte 2 : Un nationalisme trop négligé, le nationalisme serbe.

 

On fait souvent comme si l'élément déclencheur, le fameux attentat de Sarajevo, n'avait été qu'un prétexte, en soi mineur, à des plans longuement mûris par des forces supérieures.

Or, s'il a bien constitué un prétexte, celui-ci n'a rien de mineur ni surtout de fortuit. Le positionnement des Puissances sur la question balkanique s'est fortement appuyé sur un élément structurel de déstabilisation qui continue encore de nos jours à jouer un rôle pathogène dans la région : le nationalisme serbe. On peut encore en voir aujourd'hui les effets, comme le montre l'enquête parue dans "la Chronique d'Amnesty International" de mai 2018.

Si tout nationalisme a une dimension "sectaire" qui lui fait négliger tout ce qui est extérieur à la Nation sacralisée, et donc biaiser avec la réalité du monde, le nationalisme serbe a la particularité , bien analysée par Christopher CLARK, d'impliquer durablement une grande majorité de sa population dans sa vision délirante du monde.

Il y a à cela des raisons historiques et sociales.

Comme tout nationalisme, il se réfère à un moment fondateur : celui de l'Empire médiéval de Stepan Dušan. Empire éphémère et disparu après la défaite subie contre les Turcs au champ de Kosovo (Kosovo Polje) le 28 juin 1389 (p 40). Sa mémoire est entretenue "dans la tradition extrêmement vivace des chants épiques populaires serbes" (p 41). Cette mythologie nationale exalte les héros, la guerre, et le sacrifice. Elle nie également tout ce que l'Histoire réelle a changé depuis 1389, au point d'aboutir à la négation de l'existence des autres peuples installés sur les territoires de l'Empire perdu. Et donc à justifier leur massacre et leur éradication, processus récurrent de l'Histoire serbe jusqu'à aujourd'hui.

Dès la fin du XIXe siècle, le nouvel Etat serbe à peine né de la décomposition de l'Empire ottoman, les Serbes chassent les "allogènes" des terres conquises, au point de vider les villes : "L'émergence et l'expansion territoriale ultérieure de la Serbie s'accompagnent d'un mouvement dramatique de désurbanisation, au fur et à mesure que les villes, majoritairement peuplées de musulmans, se vident de leurs habitants, chassés par des décennies de harcèlement et d'expulsions." (p 49)

Parallèlement, se renforce "une société et une économie entièrement dominées par de petits propriétaires terriens chrétiens (...) Tandis que les villes décroissent, la population augmente à un rythme impressionnant (...) Mais cette croissance galopante de la population ne fait rien pour inverser la sous-productivité et le déclin qui paralysent l'économie serbe (...) La production agricole par habitant chute de 27,5% entre le début des années 1870 et 1910-12."(p 49-50)

Or les investissements étrangers, seule source possible de progrès dans ce contexte, stagnent : "en partie parce que les entreprises sont rebutées par la xénophobie, la corruption des fonctionnaires"(p 50).

Enfin, "l'investissement en capital humain est tout aussi médiocre (...) cela explique un taux d'alphabétisation extrêmement faible , variant de 27% dans la région du nord de la Serbie à seulement 12% dans le Sud-Est"(p 50)

Ainsi, "dans une économie offrant si peu de débouchés aux jeunes gens ambitieux et talentueux, la carrière militaire apparaît particulièrement attractive. Ce qui, à son tour, explique la fragilité des autorités civiles (...) Pour un gouvernement confronté à une culture militaire de plus en plus arrogante, et qui ne peut compter sur le soutien d'une classe sociale éduquée et prospère suffisamment nombreuse (...) le nationalisme représente un instrument politique et une force culturelle uniques et des plus puissants. L'enthousiasme quasi unanime en faveur de l'annexion des terres serbes encore opprimées se nourrit non seulement des passions mythifiées de la culture populaire, mais également de la "faim de terre" d'une classe paysanne dont les propriétés deviennent plus petites et moins productives."(p 51)

Ce nationalisme très spécifique va jouer un rôle déterminant dans le déclenchement du conflit, par son action déstabilisatrice dans les Balkans, à partir du moment où certaines puissances vont faire le choix cynique de s'appuyer dessus.

 

Le contexte 3 : La politique de Revanche française

 

L'obsession anti-allemande n'est pas cultivée par l'ensemble de la classe politique française. Mais elle oriente cependant sa politique étrangère et militaire à la faveur de l'action de certains personnages bien placés et de leur soutien par la caste militaire.

C'est cette obsession en particulier qui aboutit en 1913 à l'adoption de la "loi des 3 ans" portant le service militaire obligatoire de 2 à 3 ans.

Or, la majorité qui a voté les "3 ans" est désavouée aux élections législatives du printemps 1914. Signe que le pays n'est pas tout acquis, contrairement à la Serbie, au délire nationaliste.

Cependant celui-ci gagne du terrain depuis 1912 en pénétrant une partie de la Gauche.

Et, dans cette démocratie inachevée qu'est la France, la "haute politique" de la diplomatie secrète échappe complètement au contrôle populaire.

Un homme en particulier va exploiter cet état de fait pour pousser ses pions avec méthode, persévérance et détermination.

Il s'agit de celui qui est élu en 1913 président de la République pour sept ans, après avoir été, du 14 janvier 1912 au 21 janvier 1913, à la fois Président du Conseil (Premier ministre) et ministre des affaires étrangères, un ministère qu'il n'a en rien négligé, y passant chaque jour et veillant à y imprimer sa marque.

Cet homme, Raymond Poincaré, fait opérer à la diplomatie française un tournant décisif.

Il s'agit de l'engagement, nouveau, à intervenir auprès de son allié russe en cas de crise balkanique. Ceci en contradiction totale avec la politique suivie jusque-là , visant à "isoler la France des soubresauts balkaniques" (p 297)

Cet engagement vise à pousser ledit allié russe "à participer pleinement à une campagne conjointe contre l'Allemagne" (p 299).

Car là est le but de Poincaré. But qu'il poursuivra une fois élu Président de la République, en outrepassant le rôle habituel dévolu à cette fonction sous la IIIe République, comme on le verra notamment lors de la visite d'État en Russie du 20 au 23 juillet 1914, où il cours-circuite littéralement le nouveau Président du conseil, René Viviani (p 430-446) en assurant l'allié russe du soutien total et inconditionnel de la France.

 

Le contexte 4 : Le bellicisme russe

En Russie aussi se joue un tournant de la politique étrangère sous la pression de certains hommes qui parviennent à écarter ou à suborner ceux qui s'opposent à leurs conceptions. Ici joue non pas le suffrage universel (mais on a vu en France comment il pouvait être détourné), mais la faveur changeante d'un tsar indécis et travaillé par son entourage.

Ainsi la politique d'entente avec l'Allemagne et de stabilité dans les Balkans est abandonnée au profit de l'alliance française et du soutien des ambitions serbes.

Ce tournant se matérialise fin janvier 1914 avec le renvoi par le tsar du Premier ministre Kokovstov, partisan d'une politique de paix, et le rôle nouveau joué par le ministre des affaires étrangères Sazonov, converti à la politique militariste et expansionniste, tout en prétendant le contraire , notamment lors des guerres balkaniques de 1912-13 où il joue un double jeu particulièrement pervers (p 266-7).

Le tsar, hésitant jusqu'au bout, finira par se rallier à ce "parti de la guerre".

 

Le contexte 5 : Les atermoiements des autres Puissances

 

Comparés aux trois premiers acteurs qu'on vient de passer en revue, l'Autriche-Hongrie, le Royaume uni, et l'Allemagne (pour ne pas parler de l'Empire ottoman), apparaissent comme hésitants en raison de la complexité des enjeux, des intérêts et du processus de décision qui les caractérisent.

L'absence de lisibilité de leur position va en conséquence provoquer des interprétations divergentes de leurs intentions réelles, favorisant au final le parti de la guerre chez les trois premiers.

C'est donc bien l'action conjointe des gouvernements serbe, français et russe qui porte la responsabilité principale dans le déclenchement du conflit.

Elle se traduit par la "balkanisation de la politique des alliances" qui se met en place à partir de 1912 (p 350-359).

 

L'événement : qui est responsable ?

 

Mais même ainsi, l'auteur pose la question : "L'avenir était-il ouvert ?" (p 362)

Et sa réponse, que je partage, est : "oui".

C'est bien l'action délibérée de certains individus particuliers, à des moments décisifs, qui a fait pencher la balance de l'Histoire.

Et c'est bien ce que démontre l'analyse minutieuse de "la crise" qui a débuté avec le double assassinat de Sarajevo (p 369-544).

 

Pour mémoire : des criminels contre la Paix et donc contre l'Humanité

 

On peut donc aujourd'hui désigner les noms des principaux responsables du crime que fut cette "1e guerre mondiale".

Ce sont d'abord, le chef de la "Main Noire", commanditaire et organisateur de l'attentat de Sarajevo, qui était aussi le chef du service de renseignements de l'État-major serbe, Dragutin DIMITRIEVIC, dit "Apis".

Ensuite, le Président du Conseil puis Président de la République française Raymond POINCARÉ, déjà évoqué.

Enfin les ministres russes du "parti de la guerre" : Alexandre Vassiliévitch KRIVOCHËINE, ministre de l'agriculture mais principal acteur de ce parti auprès du tsar, Serguëi SAZONOV, ministre des affaires étrangères rallié à ce parti, et Vladimir Alexandrovitch SOUKHOLMINOV, ministre de la guerre.

On peut y ajouter les deux ganaches bellicistes que furent les chefs d'état-major austro-hongrois, Conrad von Hötzendorf, et allemand, Helmuth von Moltke, mais l'action de ces derniers n'aurait pu s'exercer sans les conditions créées par les précédents. Et enfin bien sûr les ministres britanniques qui ont renversé au dernier moment la majorité du cabinet libéral non-interventionniste. Mais là aussi, leur responsabilité est induite et non première.

Sans ces hommes et leur action criminelle, la Grande guerre n'aurait pas eu lieu.

 

De l'inconséquence des historiens

 

Il faut pour finir, dénoncer l'inconséquence de CLARK dans sa conclusion générale.

Après nous avoir donné tous les moyens d'établir une hiérarchie enfin claire des responsabilités dans cette tragédie, il nous balade dans sa conclusion en noyant délibérément le poisson et en accusant carrément ceux qui voudrait désigner des responsables de prêter le flanc au conspirationnisme (p 550).

Et il s'en remet au fatum antique pour déplorer un événement qui a échappé aux mains humaines (p 551).

Cette posture est trop souvent celle d'historiens qui, pour rester "consensuels", renvoient dos à dos les protagonistes de l'Histoire après avoir établi qu'ils avaient tous de bonnes raisons de faire ce qu'ils ont fait, ou, comme ici, en les dédouanant, du fait que leurs actes ont dépassé leurs intentions.

Ce faisant, ils éludent la question de la responsabilité. Cette attitude inconséquente me semble contraire à la déontologie d'un historien véritable.

 

Notre responsabilité

 

Pour autant, il ne saurait suffire de désigner des responsables principaux à une situation. Dans cette immense tragédie que fut cette Grande guerre, et qui a marqué toutes les familles françaises, dont la mienne, j'ai toujours gardé en tête, depuis mon adolescence, la scission du mouvement ouvrier international, dont la majorité renonça à peser de tout son poids contre cette guerre.

Quelques noms incarnent pour moi cette scission. Pour la majorité française qui sombra dans "l'Union sacrée", celui de Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, et son odieux discours de renoncement sur la tombe de Jaurès, assassiné le 31 juillet, alors qu'il continuait de se battre contre les fauteurs de guerre. Pour la minorité qui dès le début s'opposa à la grande boucherie, les noms de Pierre Monatte et Louis Lecoin. Le premier, leader indéfectible de la minorité de la CGT qui garda son indépendance de jugement et d'action; le second, objecteur de conscience intransigeant, qui paya de sa liberté le refus d'endosser l'uniforme pour aller massacrer des ouvriers allemands.

Ils témoignent que, même dans la tragédie, on peut garder sa liberté et son honneur.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article