Le moment populiste est-il de gauche ?

Publié le par Henri LOURDOU

Le "moment populiste" est-il de gauche ?

 

"Cent fois sur le métier remettons notre ouvrage"... une alléchante interview ("à rebours des idées reçues" 'sous-titre de "une") dans le n°1 du nouvel hebdomadaire "Vraiment" (daté du 21 mars 2018) a titillé ma mauvaise conscience intellectuelle.

Aurais-je cédé à la tentation des amalgames faciles en mettant dans le même sac d'un populisme par essence contradictoire avec la vraie démocratie des gens aussi différents que Le Pen , Mélenchon et Macron ("populiste du centre") ?

Sous le titre accrocheur "Le populisme ne peut être que de gauche", Federico Tarragoni, maitre de conférence en sociologie à l'université Paris-Diderot, nous explique que oui.

 

Il fait appel pour cela à l'Histoire du mot. Les mouvements historiquement qualifiés les premiers de populistes seraient tous des mouvements "de gauche". Malheureusement, il ne précise pas lesquels, si ce n'est qu'ils eurent lieu en Russie, aux Etats-Unis et en France au XIXe siècle, en Amérique latine au XXe. Pour la Russie et les Etats-unis on voit de quoi il s'agit, un mouvement d'intellectuels "paysannistes" en Russie qui débouche sur le terrorisme et la création du parti socialiste-révolutionnaire, si critiqué par Lénine et les social-démocrates pour son confusionnisme; aux Etats-unis sur un mouvement débouchant sur les lois anti-trusts et la restauration de la libre concurrence, mais aussi l'affirmation d'une politique colonialiste aggressive. Quant à la France, on s'interroge : s'agit-il du bonapartisme ou du boulangisme ?

On peine à voir en quoi ces mouvements sont clairement "de gauche"...

Ce qui les caractérise est plutôt la confusion ou le brouillage du clivage droite/gauche.

De même en est-il du péronisme argentin, seul exemple évoqué pour l'Amérique latine. On sait l'antisémitisme et les troubles rapports entretenus entre le régime Peron et les nazis.

Aussi, cette référence à l'Histoire ne saurait emporter mon adhésion.

 

Par contre, il est plus convaincant en théorisant l'idée de "moment populiste". Un moment de "rupture avec l'ordre social ou politique institué". Axé sur l'opposition entre "la plèbe et les élites", il constitue une "idéologie révolutionnaire (...) qui se propose toujours de radicaliser la démocratie." Mais, et c'est là que le bât blesse, ce mouvement aurait absolument besoin pour cela d'un "leader charismatique". Pourquoi cela ? Parce que seul, semble-t-il, un tel leader peut entraîner le "processus de radicalisation", car seul il peut "donner à un mouvement populaire en quête de droits un discours qui lui permet de se penser en tant que peuple démocratique."

Mais pourquoi faut-il un "leader charismatique" pour cela ? "that is the question !"

Toujours est-il que cela se traduit par "un moment de tension politique, qui ne peut pas se prolonger indéfiniment. Car il divise toujours les sociétés, entre les amis et les ennemis du peuple; entre la plèbe et les élites. Une société ne peut pas vivre dans un tel état de tension trop longtemps. Il faudra donc, à un moment, en finir avec la parenthèse populiste. Et là, soit vous allez vers une démocratie plus riche en droits, soit vers un régime fasciste."

Il est fascinant de constater à quel point ce "moment populiste" ressemble à l'analyse des révolutions européennes par Martin Malia. Et l'on ne peut que renvoyer aux conclusions que l'on en a déjà tirées : la nécessité d'éviter la montée aux extrêmes pour maximiser l'enrichissement des droits démocratiques et éviter les régressions autoritaires.

La différence réside dans le rôle des "leaders charismatiques" : dans les révolutions, leur rôle est maximisé en période de recul du mouvement populaire. Car c'est eux qui captent le pouvoir et négocient les compromis finaux en profitant de la militarisation de l'affrontement (ce sont souvent des militaires, ou en tout cas des chefs de guerre).

Il y a là une vraie divergence d'appréciation sur le rôle des "leaders". Il ne saurait être positif à mes yeux, car il fait appel aux affects autoritaires d'origine psycho-familiale. Affects dont l'avènement d'une vraie démocratie doit nous émanciper.

Or, être de gauche, martelons-le sans craindre la redite, c'est prendre parti radicalement pour l'égalité et le progrès, et c'est incompatible avec l'adhésion à un "leader charismatique" quel que soit son discours égalitaire et progressiste !

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