Enfin un vrai débat sur la politique migratoire de la France ?

Publié le par Henri LOURDOU

Enfin un vrai débat sur la politique migratoire de la France ?


 

Les "Cahiers français"sont une ancienne publication à vocation documentaire éditée par "La Documentation française", financée par le gouvernement. Elle est vendue en kiosque.

Dans son dernier n°403 (mars-avril 2018) , une rubrique "En débat" pose la question "Quelle politique migratoire pour la France ?"

Pour y répondre, la rédaction s'est contentée de donner la parole à deux personnes défendant des points de vue différents, mais sans expliciter les raisons de son choix, ni la nature des oppositions entre eux.

Or le choix éditorial de donner systématiquement la parole en premier à l'un plutôt qu'à l'autre, en réponse à la même question posée aux deux, privilégie de fait le point de vue du premier, en l'occurrence Jean-Thomas Lesueur, présenté uniquement comme "délégué général de l'Institut Thomas More", alors que son protagoniste, François Héran, n'est de son côté présenté que comme "directeur de recherche à l'Institut National d'Etudes Démographiques, INED".

Il convient donc en premier lieu d'expliciter les points de vue d'où ils s'expriment.

En ce qui concerne l'Institut Thomas More, dont le nom évoque un doux parfum d'utopie, il n'est pas indifférent de savoir que "Bien que n'ayant pas vocation à soutenir un candidat, l'institut Thomas More est « clairement ancré à droite » et que "Ses positions sur l'Europe sont en faveur d'une unité européenne en tant que « civilisation » (identité européenne) face aux défis de la mondialisation" . https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_Thomas-More

Pour François Héran, qui ne s'exprime pas au nom de son institution, mais néanmoins au nom de son expertise de chercheur, c'est plus délicat. Car il exprime ici un point de vue de citoyen. Mais un point de vue qui se veut fondé sur une approche réaliste et pragmatique des faits, comme en témoigne le compte-rendu par la presse de son dernier livre "Avec l'immigration" (La Découverte, 2017) : "En point de départ de son ouvrage fouillé, [François Héran] cite un chiffre «insensible aux alternatives politiques » : la France accueille légalement chaque année depuis quatorze ans 200.000 personnes. Et seules 10% d’entre elles le sont au titre de l’immigration du travail. […] Loin d’être un appel à l’immobilisme ou de négliger le sujet de l’intégration, le démographe part d’un principe : il ne s’agit d’être « pour ou contre » l’immigration, mais de la considérer comme « une réalité durable et banale ».

30/03/2017 - E. F. - Les Echos

(A compléter par le beau portrait d'Anne Chemin dans le supplément "Idées" du "Monde" daté du 31-3-18, annonçant son accession à la chaire "Migrations et sociétés" du Collège de France.)

Il y a donc un double biais dans ce "débat" : d'une part il donne la part belle à un point de vue de droite, et de l'autre il met sur le même plan une prise de position politique et une prise de position scientifique qui ne prétend pas définir une politique, mais seulement rappeler quelques réalités.

1- Jean-Thomas Lesueur : l'aiguillon de droite de la future loi "asile-immigration".

Il se place d'un point de vue de "défense de la civilisation européenne" et de défense des "attentes de la très large majorité des Français" .

Jean-Thomas Lesueur s'appuie sur un sondage Opinion way pour le Cevipof de février 2015 : mais pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ? Parce que venant juste après les attentats de Charlie hebdo, il vient davantage dans son sens.

Sur le même sujet, limitation ou pas de l'immigration, les réponses ont varié : ainsi en mai 2017, un sondage Ipsos pour le même Cevipof donne 53% de Français trouvant qu'il y a "trop d'immigrés en France" contre 69% pour celui cité par Jean-Thomas Lesueur.... Et on peut conjecturer qu'avec moins de discours anxiogènes comme le sien, et plus de mesures favorables à l'accueil et à l'intégration, ce % évoluerait encore...

Toujours est-il que Jean-Thomas Lesueur trouve Emmanuel Macron trop mou. Ses annonces martiales ne seraient pas suivies des mesures qu'elles impliquent. Ainsi en est-il du manque d'augmentation des moyens budgétaires pour procéder aux expulsions dans la loi de finances 2018.

En réalité "il manque au projet de l'exécutif ce qui fait les grandes politiques : une vue d'ensemble et du courage." (Cahiers français, p 85)

Ainsi, "tant qu'on ne touche pas aux principaux leviers de la politique migratoire que sont le regroupement familial, les conditions d'accès à la nationalité et l'exigence d'intégration, on ne peut prétendre "refonder" le système en profondeur".(ibidem p 85)

Or la France, contrairement à ce qu'on prétend, accueille davantage de réfugiés que ses voisins européens : "plus de 250 000, devant l'Allemagne avec 217 000 et le Royaume Uni avec 123 000 (données du HCR pour 2014)." (p 86)

Encore ici, Jean-Thomas Lesueur joue avec les chiffres. S'il s'était mis à jour, il aurait trouvé sur la même source (http://www.unhcr.org/globaltrends2016/) 1 268 845 réfugiés en Allemagne, 368 687 en France, 165 843 au Royaume Uni...et 349 303 en Suède (pour 10 M d'habitants...) fin 2016.

Et il aurait ainsi levé le paradoxe qu'il soulève en notant, juste après, que la volonté de fermeture de la France à la nouvelle vague de réfugiés est bien une réalité : ainsi qu'en témoigne le très bas taux d'admission au statut de réfugié ou à la protection subsidiaire qu'il relève lui-même : "26% en 2014, contre 57% en Allemagne, 37% au Royaume-Uni et jusqu'à 72% en Suède et 80% aux Pays-Bas" (p 86)

Aussi, son étonnement indigné "d'une impuissance de notre pays à expulser les personnes déboutées du droit d'asile" (ibidem) est lui-même paradoxal : pourquoi la France parviendrait-elle à faire ce que les autres pays, dans leur grand pragmatisme, ont refusé d'envisager ? A savoir des expulsions massives de gens qui sont déjà là depuis des mois, voire des années, souvent avec leur famille proche (conjoint et enfants), et qui ont donc commencé à s'intégrer. En accordant plus largement que nous le statut de réfugié ou la protection subsidiaire, les autres pays s'ôtent du même coup la nécessité d'expulser la grande majorité des demandeurs.

Car comment justifier la véritable loterie que constituent l'Ofpra et la CNDA, qui instruisent de façon si soupçonneuse les demandes d'asile, et dont les personnels, soumis à des cadences de plus en plus accélérées, commencent à se révolter contre leurs conditions de travail ?

Une instruction plus posée et plus bienveillante des demandes n'empêcherait nullement d'écarter les plus éloignées des raisons d'obtenir l'asile, et permettrait des renvois mieux justifiés et donc mieux acceptés....en nombre sans doute équivalent à ce qui se fait aujourd'hui dans l'arbitraire et les contestations légitimes qu'il entraîne.

Quant à la distinction ultra martelée par le pouvoir entre "réfugiés" et "migrants économiques", Jean-Thomas Lesueur la reprend bien sûr à son compte : La distinction "est assez simple"(p 88). Mais "l'approche idéologique de certains acteurs (associations d'aide aux immigrés, souvent largement financées sur fonds publics, chercheurs, médias, etc.) crée une émotion, sans doute sincère dans la population mais assurément confuse, qui mêle tous les profils et toutes le situations et aboutit à l'impossibilité de tenir un discours de raison (sic)." (ibidem)

Et donc, concernant l'immigration économique un seul chiffre (encore) lui suffit pour en démontrer la nocivité : "le taux de chômage des étrangers est de 20,6% (et de 25,4% pour les étrangers hors UE) contre 9,5% en moyenne nationale" (Eurostat, chiffres 2014, sept 2015).

Là aussi une mise à jour s'imposerait : mais j'avoue que je n'ai pas trouvé le tableau Eurostat adéquat. Admettons donc ce différentiel, et contextualisons-le un peu plus que ne le fait Jean-Thomas Lesueur ...avant d'aller à sa conclusion : l'immigration économique est inutile et constitue un méfait pour le marché de l'emploi (p 88) .

D'une part, encore une fois, le choix de la date des chiffres cités n'est pas innocent. En 2014, le chômage en France est à son maximum, ce qui induit que, comme dans toutes les périodes de ce type, la "préférence nationale" pratiquée par les employeurs impacte tout particulièrement les étrangers : le différentiel observé manifeste davantage la xénophobie qui caractérise les employeurs français que le supposé excès d'"immigration économique".

D'autre part, le maniement de chiffres globaux méconnaît le fonctionnement réel du marché de l'emploi : suivant les métiers et les lieux, la situation n'est pas la même. Ce qui interdit de conclure globalement comme le fait Jean-Thomas Lesueur sur le caractère "bienfaisant" ou "malfaisant" de "l'immigration économique"...

Enfin, faut-il le rappeler, la distinction entre les motifs d'immigration n'est pas aussi "simple" que le prétend Jean-Thomas Lesueur. Pour le coup, c'est lui qui est carrément simpliste.

Venons-en à présent au coeur politique du problème : la "défense de la civilisation européenne".

Ici Jean-Thomas Lesueur n'hésite pas, en bon nationaliste, à faire appel à des penseurs qui se disent "de gauche" : Laurent Bouvet et son concept "d'insécurité culturelle", Christophe Guilluy et son concept de "France périphérique" (p 89-90). Mais pour faire scientifique, il s'appuie d'abord sur un économiste britannique, Paul Collier, dont il s'étonne faussement que son ouvrage (Exodus. How Migrations are changing our world) paru en 2013 n'ait toujours pas été traduit en français... Sous-entendu : le "lobby immigrationniste" s'y opposerait. Mais, a contrario, on comprend que le contenu du livre ait de quoi plaire aux anti-immigrationnistes quand on voit les arguments qu'il en tire : l'immigration entraîne l'immigration et donc la spirale d'un mouvement exponentiel. "Pour Paul Collier (présenté plus haut comme un analyste méticuleux et dépassionné...) le déséquilibre s'observe déjà dans la plupart des pays développés et le phénomène est enclenché." (p 90)

Rien d'étonnant dès lors à ce jugement très sévère sur son livre que l'on trouve cité en conclusion de l'article wikipédia en anglais sur celui ci : Michael Clemens and Justin Sandefur of the Center for Global Development (a Washington D.C.-based think tank) reviewed the book for the January/February 2014 issue of Foreign Affairs. They noted that many of Collier's conclusions were unsupported by research, and concluded as follows: "Collier laments the fact that the immigration debate has been marked by “high emotion and little knowledge.” That is true, yet Exodus exemplifies the problem. This book could have seriously engaged with the large literature on immigration and helped people without Collier’s training and position think through the complexities of the issue. Instead, Collier has written a text mortally wounded by incoherence, error, and overconfident leaps to baseless conclusions."

Est-il besoin de traduire ? Résumons : c'est de la daube !

Et ceci tout autant que Bouvet et Guilluy, promoteurs des thèses de l'extrême-droite dans la gauche. On avait déjà connu cela dans les années 30, avec les fameux "anti-conformistes" qui combattaient déjà le "politiquement correct" de l'époque...

Alors, Jean-Thomas Lesueur peut toujours citer, pour faire bonne mesure, deux autres études universitaires, attestant l'une les méfaits du "multiculturalisme" avec l'affirmation brutale et sans nuance : "plus la diversité culturelle est importante dans une une population, plus le niveau de défiance mutuelle entre population d'origine et communautés immigrées est important"(p 90) ; l'autre l'insuffisance des mariages mixtes chez les immigrés de deuxième génération (avec ...39% seulement !) (p 91), il ne saurait nous convaincre de la scientificité de sa démarche et de ses positions.

Mais ce la ne l'empêche pas de nous vendre, ou d'essayer de nous vendre, une politique migratoire "clés en mains" pondue par l'Institut Thomas More. Une politique qui serait dotée d'"objectifs forts et compréhensibles par les Français" (p 91).

Premier objectif : la baisse de l'immigration légale . Passer de plus de 200 000 à 100 000 titres de séjour par an. Et cela en jouant sur tous les types de titres : raisons familiales, restriction de l'accès à la nationalité, immigration de travail, accueil d'étudiants étrangers, asile.

Pour dissuader l'immigration illégale, création d'un statut sans droits égaux à ceux des nationaux pour les irréguliers qui se déclarent, avec suppression de l'AME (Aide Médicale d'Etat) et renvoi systématique des clandestins sans aucun droit de recours.

Deuxième objectif : le renforcement de l'intégration. Par l'obligation renforcée de maîtrise de la langue, mais aussi par le contrôle culturel des collectivités locales sur l'adoption des "coutumes françaises" par les immigrés.

Nul doute qu'avec cette nouvelle "Utopie" Macron apparaisse comme un "mou" ! On est ici dans le délire total, et le déni de réalité le plus affligeant !

Délire que l'on retrouve sur le dernier point : celui du contrôle aux frontières nationales et européennes. Pour Lesueur, il faut et il suffit de renforcer les missions de l'agence Frontex et de tripler son budget, tout en redonnant à chaque Etat le contrôle sur ses propres frontières : grâce à cette "double ligne de contrôle", la forteresse Europe serait bien gardée et les flux jugulés...(p 94)

2- François Héran : le rappel de quelques réalités sur les migrations.

On ne sait comment s'est réalisé ce "débat". Mais à lire les réponses de François Héran aux mêmes questions posées, on a le très net sentiment que ces questions ont été posées séparément aux deux "débatteurs" et qu'ils n'ont pas vu les réponses de leur antagoniste. C'est pourquoi j'ai choisi de réfuter Lesueur en direct.

Cela n'enlève rien à l'intérêt des réponses de François Héran, qui sont avant tout celles d'un scientifique qui a étudié la question.

Sur la première question portant sur la volonté de "refondation" affichée par E.Macron, Héran affiche une autre sorte de scepticisme que celui de Lesueur. Il se contente de rappeler que Sarkozy avait affiché la même volonté en 2007, avec les mêmes objectifs de durcissement des conditions d'accueil. Mais "durcir ce n'est pas refonder". Ce qui a changé depuis 10 ans, c'est la prise de conscience que "nous sommes un continent d'immigration." Et ce qu'on est en droit d'attendre de Macron, c'est "la fin du déni". "Non pas de vieux stratagèmes, mais une vraie stratégie."

Quant à la place de la France en Europe "en terme de tradition d'accueil et d'asile", le fait est que "la France est à la traîne" en matière d'asile. "le bilan de 2016 sur la demande d'asile est éloquent : pour chaque million d'habitants, l'Europe des 28 a rendu en moyenne 1 410 décisions positives (recours compris). La France seulement 530, soit 2,7 fois moins ! Elle se situe au 15e rang." (p 87)

Quant aux pays de l'Est, plus mal placés que nous, "la xénophobie ne se nourrit pas ici de la montée des immigrés, mais de leur absence".(ibidem)

Sur la distinction "réfugiés/migrants économiques" : "Le Haut-Commissariat des nations unies pour les réfugiés parle de "migrations mixtes"pour désigner le cumul de plusieurs motifs chez les mêmes personnes. Mais l'Organisation internationale pour les migrations n'est pas de cet avis : pour elle, les flux mixtes mêlent plusieurs catégories de migrants, qu'il convient de séparer. Or, on l'a vu à l'automne 2015, même les pays soucieux de trier les migrants par motif ont dû, dans l'urgence (...) se rabattre sur le critère de la nationalité." (p 89)

Quant à gérer autrement la politique migratoire, "le besoin de coordination ne justifie pas de confier (comme aujourd'hui) la supervision à un ministère unique (celui de l'Intérieur)." (p 91)

Pour vraiment "refonder" la politique migratoire, il faudrait d'abord remettre en cause 4 idées reçues.

1- la poussée migratoire serait un effet mécanique de la surpopulation

2- elle aurait pour ressort principal "la misère du monde"

3-le désir de migrer repose sur une illusion

4-il faut strictement ajuster la quantité d'immigration à nos capacités d'accueil (p 93)

Or "les migrations de refuge qui nous viennent des pays d'Afrique ou d'Asie ne viennent pas des pays les plus féconds mais des pays en conflit"; "les plus démunis migrent peu"; les aspirations des migrants "sont rationnelles" s'ils veulent améliorer leur sort; "c'est la logique des droits qui commande l'essentiel des flux d'entrée dans nos pays(épouser qui l'on veut, vivre en famille, étudier à l'étranger)." et "la capacité d'accueil n'est pas une norme toute faite, c'est le fruit d'une volonté politique."(p 93-4)

Enfin, en ce qui concerne le contrôle aux frontières, s'il est "nécessaire", il ne saurait se faire sans respecter "les conventions internationales sur les droits humains que notre pays a souverainement ratifiées."(p 95)

Or ce n'est actuellement pas le cas, et on aurait aimé que F . Héran approfondisse pourquoi.

On répondra donc à sa place que le droit à la mobilité entre en contradiction avec la souveraineté des Etats, et que cette contradiction ne peut être dépassée que par une confrontation entre choix politiques mûris et tranchés démocratiquement : autrement dit en plaçant la question migratoire au coeur du débat politique, mais de façon argumentée et nourrie de faits avérés.

Ce texte entend à sa mesure y contribuer.

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