Edward Saïd L'Orientalisme

Publié le par Henri LOURDOU

 

 

Edward Saïd "L'Orientalisme-L'Orient créé par l'Occident",

Le Seuil, 1980; traduit de l'Américain par Catherine Malamoud, préface de Tzvetan Todorov, 398 p.

 

Cet ouvrage, paru en 1978 aux Etats-Unis, est devenu un "classique". Ecrit dans la solitude, il a d'abord eu du mal à se trouver un éditeur, mais, aussitôt paru, il a eu un écho considérable.

C'est aussi, fondamentalement, un ouvrage de combat qui a suscité, et continue de susciter la polémique.

A ce double titre, on ne peut éviter de le comparer aux "Damnés de la terre" de Frantz Fanon. Ce dernier (1961) ayant servi d'étendard aux combattants de la décolonisation, essentiellement en Afrique, celui-ci est plutôt un manifeste du post-colonialisme centré sur le Moyen-Orient et le monde musulman.

 

Alors que Fanon s'appuie sur un mouvement en cours (la lutte de libération nationale du peuple algérien, à laquelle, médecin français, il s'est rallié), Edward Saïd, Palestinien de nationalité étatsunienne, et universitaire spécialisé dans la littérature, s'appuie sur son savoir spécialisé pour mettre à jour et dénoncer une "idéologie" qui fait obstacle au plein déploiement d'une telle lutte pour les peuples arabes, et, singulièrement, le peuple palestinien..

 

La subtilité de son approche l'a exposé à certains contresens, sur lesquels il est revenu dans les éditions ultérieures de son livre. Nous commenterons ainsi la postface à son édition de 1995, ainsi que l'ultime préface écrite à la veille de sa mort, en 2003, toutes deux reproduites dans l'édition de poche (Points-Essais n°710, 2005). Pour une présentation plus complète d'E. Saïd, voir ici.

 

Définitions et délimitations :

 

'l'orientalisme est mieux saisi comme un ensemble de contraintes et de limites de la pensée que comme une doctrine positive. Si l'essence de l'orientalisme est l'indéracinable distinction faite entre la supériorité occidentale et l'infériorité orientale, nous devons nous préparer à noter comment, dans son développement et son histoire ultérieurs, l'orientalisme a approfondi et même renforcé cette distinction.

(...) En premier lieu, l'Europe possédait, héritée de son passé, une vaste littérature traitant de l'Orient. Une des particularités de la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième, période où nous plaçons le début de l'orientalisme moderne, c'est qu'il s'est produit (...) une Renaissance orientale." (p 57)

"Ce que je veux démontrer, c'est que la réalité orientaliste est à la fois inhumaine et persistante." (p 59)

"Son développement historique a eu pour règle une portée croissante, non une plus grande sélectivité." (p 67)

"En 1862, l'Académie française proposa un prix pour un poème épique sur le canal (de Suez) . Celui à qui il fut attribué, Bornier, s'exprime avec des hyperboles comme celles-ci (...) :

"Oui c'est pour l'univers ! Pour l'Asie et l'Europe,

Pour ces climats lointains que la nuit enveloppe,

Pour le Chinois perfide et l'Indien demi-nu;

Pour les peuples heureux, libres, humains et braves,

Pour les peuples méchants, pour les peuples esclaves,

Pour ceux à qui le Christ est encore inconnu." (p 108-109)

"Une fois que nous commençons à penser à l'orientalisme comme à une espèce de projection de l'Occident sur l'Orient et de volonté de le gouverner, nous rencontrons peu de surprises.(...) Au cours du dix-neuvième et du vingtième siècle (...) l'orientalisme a accompli sa propre métamorphose de discours savant en institution impériale." (p 114)

"La langue et la race semblaient inextricablement liées, et le "bon" Orient était invariablement une période classique placée quelque part dans une Inde depuis longtemps passée, tandis que le "mauvais" Orient traînait dans l'Asie d'aujourd'hui, dans des portions de l'Afrique du Nord, et l'islam partout. (...) L'occupation par les Européens de la totalité du Proche-Orient (avec l'exception de l'Empire ottoman, qui a été avalé après 1918) a donné, à la fin du dix-neuvième siècle, un support à ces réalisations." (p 118-119)

"Si l'islam est taré dès le départ du fait de ses infirmités permanentes, l'orientaliste s'opposera à toute tentative islamique de réformer l'islam parce que, d'après lui, la réforme est une trahison de l'islam (...) L'histoire, la politique , l'économie ne comptent pas. L'islam est l'islam, l'Orient est l'Orient." (p 126-127)

"Les analyses économiques de Marx rentrent parfaitement dans une entreprise orientaliste type, même si ses sentiments d'humanité, sa sympathie pour la misère du peuple sont clairement engagés. Mais, en fin de compte c'est le point de vue orientaliste et romantique qui l'emporte (...)

ces gens (...) ne souffrent pas; ce sont des Orientaux (...) Le vocabulaire de l'émotion se dissipe lorsqu'il est soumis à l'opération de police lexicographique de la science orientaliste, et même de l'art orientaliste." (p 179-181)

"Dans le système de connaissances sur l'Orient, celui-ci est moins un lieu au sens géographique qu'un topos , un ensemble de références, un amas de caractéristiques, qui semble avoir son origine dans une citation, ou un fragment de texte, ou un passage de l'oeuvre de quelqu'un sur l'Orient, ou quelque morceau d'imagination plus ancien, ou un amalgame de tout cela." (p 204)

"A cette règlementation oppressante des sujets orientaux s'ajoute l'attention de plus en plus vive que portent les Puissances (c'est ainsi qu'on appelait les empires européens) à l'Orient et, en particulier, au Levant." (p 220)

"Ces idées sur l'Orient ont pu se répandre à cause de l'absence presque complète, dans la culture occidentale de l'époque, de l'Orient comme force authentiquement ressentie et vécue.(...) il ne faut pas oublier que c'est justement l'absence de l'Orient qui rend possible la présence de l'orientaliste." ( p 239)

 

Cet ensemble de citations est tiré des deux premières parties du livre : "Le domaine de l'orientalisme" et "L'orientalisme structuré et restructuré" qui analysent longuement les conditions d'émergence de cette "idéologie" et de sa "solidification".

On notera au passage les caractères principaux d'une "représentation spontanée de l'autre" qui s'est tellement imposée que même un penseur critique de la taille de Marx s'y est laissé prendre (et c'est ce que certains sectateurs dudit Marx n'ont pu pardonner à Saïd). Il s'agit d'une essentialisation an-historique de "l'Orient" construit comme une entité unique : cette essentialisation permet une prise de distance qui annihile toute empathie. Et une telle entreprise s'appuie sur la faiblesse des relations vécues entre "Occident" et "Orient". Les orientalistes sont des "hommes de cabinet" : enfermés dans leur bureau, ils étudient avant tout les textes anciens. Et quand ils vont "sur le terrain" c'est juste pour donner un décor à leurs reconstitutions savantes...et confirmer leurs préjugés racistes et leurs stéréotypes justifiant la domination de l'Occident.

Les rares qui ont une démarche de découverte authentiquement empathique ne résistent pas à la force de cette idéologie : Saïd donne ainsi l'exemple de R.Burton, dont le "Récit personnel d'un pèlerinage à Médine et à La Mecque" (1893), basé sur une bonne connaissance de l'arabe et de l'islam, sacrifie pourtant à l'idée impériale européenne d'un monde à conquérir.

 

Et tout cela, bien évidemment, culmine avec le dépeçage de l'Empire ottoman en 1918. Les mandats donnés au Royaume-Uni (Iraq et Palestine) et à la France (Syrie et Liban) par la nouvelle Société Des Nations (SDN) en sont le prétexte.

 

Saïd, curieusement, ne s'arrête pas sur ce point. Or, cela aurait pu être l'occasion de pointer la double régression qu'a constitué cet épisode. D'une part avec l'occidentalisation fasciste et pseudo-laïque menée par Ataturk en Turquie, dont ce pays paie aujourd'hui les dividendes; d'autre part avec les répressions féroces et les manoeuvres de division ethnicistes menée par les puissances mandataires.

 

Historique :

 

En effet, dans sa troisième et dernière partie ("L'orientalisme aujourd'hui"), il reste tout d'abord confiné à la période 1890-1914 (un "aujourd'hui" un peu lointain...), puis consacre un long développement à un ouvrage de 1932 de Hamilton A R Gibb sur les mouvements modernes dans le monde musulman, après être passé par TE Lawrence (un must... et une confirmation des stéréotypes orientalistes : celui-ci dans ses "Lettres" mêle proclamation égalitariste et affirmation d'une distance irréductible avec "les Arabes" caractérisés par leur "dénuement moral").

Il faut attendre l'ultime chapitre ("La phase récente") pour arriver à la période post-1945 et à l'avènement, en lien avec les guerres israélo-arabes, du stéréotype américain de "l'Arabe musulman", forme recyclée de l'orientalisme franco-britannique.

 

Ici apparaît le rôle déterminant de la création d'Israël et de la première crise du pétrole de 1973 : "l'animosité antisémite populaire est passée en douceur du juif à l'Arabe, puisque l'image est presque la même." (p 477 de l'édition "Points-Essais").

Et le fondement de cette animosité est double : "En-dehors de son antisionisme, l'Arabe est un fournisseur de pétrole". (ibidem, p 478).

Or, "ces idées grossières sont soutenues , et non contredites, par les universitaires dont le travail est d'étudier le Proche-Orient arabe." (p 480)

Appuyés non plus sur la philologie, comme leurs prédécesseurs franco-anglais, mais sur les sciences sociales, ils n'en continuent pas moins de véhiculer les clichés essentialistes sur un Islam éternel et inchangeable confinant les habitants du Proche-Orient à un seul choix radical : rester eux-mêmes et stagner dans l'impuissance historique, ou s'occidentaliser de façon totale.

Cette entreprise de discrédit est représentée au plus haut point pour Saïd par l'orientaliste moderne qui constitue à l'évidence son "ennemi préféré", Bernard Lewis, dont il cite et commente longuement la contribution à l'ouvrage collectif de 1972 "Revolution in the Middle East", édité par P.J.Vatikiotis, reprenant un séminaire tenu à la Soas (School of Oriental and African Studies de Londres).

Et elle porte au point d'avoir été largement intériorisée par les orientaux eux-mêmes.

Ce qui amène Saïd pour finir a prôner une décolonisation culturelle dont il voit les prémices dans les travaux de quelques intellectuels comme Anouar Abdel-Malek , Noam Chomski ou des Français tels qu'Yves Lacoste, Gabriel Ardant,Kostas Axelos, Jacques Berque, Maxime Rodinson (p 523-6).

Contre-sens et mises au point :

 

Dans sa postface datée de mars 1994, Saïd revient sur les conditions de rédaction, d'édition et de réception de son livre.

Rédigé, nous dit-il, pratiquement d'une seule traite, et achevé fin 1977, sa confection n'intéressa que peu de monde, et la recherche d'un éditeur important fut difficile.

Mais dès sa parution, "tant en Amérique qu'en Angleterre (...) le livre attira une attention considérable, rencontrant parfois une vive hostilité (...), parfois une totale incompréhension, mais la plupart du temps les réactions furent positives voire enthousiastes. Après la première traduction en français, en 1980, toute une série d'autres traductions commencèrent à paraître." (p 530)

Et "le résultat de tout ceci" est que "à bien des égards, L'Orientalisme me semble être devenu un ouvrage collectif qui me dépasse en tant qu'auteur."

Et tout d'abord concernant "l'anti-occidentalisme dont je suis taxé abusivement, par des commentateurs plutôt exubérants, qu'ils soient hostiles ou sympathiques à mon endroit." (p 531)

Dans ses "deux facettes, tantôt combinées , tantôt distinctes", Saïd est supposé faire de l'orientalisme un attribut essentiel de l'Occident, pris comme un tout indissociable, d'une part; et faire de ce même orientalisme un instrument du viol d'un islam lui-même parfait et intangible.

Dans les deux cas, cet essentialisme est étranger à la pensée de l'auteur qui, rappelle-t-il, se garde bien de "défendre", "ni même de discuter de l'Orient et de l'islam." (p 532)

C'est à l'évidence la seconde facette qui gêne le plus Saïd, car elle correspond au fait que "L'Orientalisme a été perçu et commenté dans le monde arabe comme une défense et illustration de l'islam et des Arabes." (ibidem)

Or, comme il le souligne, "l'identité humaine n'est ni naturelle, ni stable mais résulte d'une construction intellectuelle, quand elle n'est pas inventée de toute pièce." (p 534)

Et cette réalité est difficile à admettre pour la plupart des gens pour deux raisons.

La première est qu'il n'est facile pour personne de vivre sans se plaindre et sans crainte avec l'idée que la réalité humaine est constamment modifiable et modifiée, et que tout ce qui paraît de nature stable est constamment menacé." (p 535)

La seconde est "politiquement et fortement idéologique". Il tient à la radicalisation des conflits au Proche Orient postérieure à la parution du livre et à la réactivation d'une opposition Islam/Occident qui en a résulté.

Mais ce repli identitaire n'a rien de fatal, bien que, admet a postériori Saïd, "l'idée d'identités figées, engagées sur une ligne de partage permanente, (est) une idée que mon livre rejette, mais que paradoxalement il présuppose et sur laquelle il s'appuie." (p 539-540)

Et le fait que le livre ait été approprié comme "une sorte de témoignage sur le statut des opprimés" (p 539) tient sans doute au statut de l'auteur : "une très concrète expérience de déprivation personnelle et de désintégration nationale" en tant que Palestinien exilé (p 542).

Cependant, il tient à rappeler que dans tous ses ouvrages ultérieurs, portant notamment sur la question palestinienne, il est resté "fondamentalement critique envers le nationalisme exultant et sans nuances" (ibidem) Et Saïd de faire malicieusement remarquer que son livre The Question of Palestine, traduit en hébreu par une petite maison d'édition israélienne au début des années 80, n'a toujours pas été traduit en arabe, les différentes maisons d'édition lui demandant d'ôter ou de modifier les passages où il critique l'un ou l'autre régime arabe -y compris l'OLP : "requête qu('il a) constamment rejeté." (p 543)

Cet ensemble de réactions négatives dans le monde arabe montre selon lui "la mesure dans laquelle des décennies de défaites, de frustrations et d'absence de démocratie ont affecté la vie intellectuelle et culturelle." (p 544)

Par contraste, les effets positifs de L'Orientalisme sur l'essor des études postcoloniales dans le reste du monde n'en sont que plus saisissants. Et ceci malgré les critiques d'un courant "anti-humaniste" sur son côté "sentimental" et insuffisamment rigoureux d'un point de vue théorique.

 

Saïd revendique son statut d'humaniste et de "maraudeur intellectuel", à la fois contre les théoriciens radicaux et contre les orientalistes d'aujourd'hui.

Et il conclut sur la persistance d'une pensée occidentalo-centrique et crypto-coloniale dont les derniers avatars du début des années 90 sont Samuel Huntington avec son "clash des civilisations" et Francis Fukuyama avec sa "fin de l'Histoire". Une pensée en plein essor avec le ralliement de certains intellectuels de gauche à une vision ouvertement néocoloniale, celle des néoconservateurs aux Etats-Unis.

 

A cette postface, il faut ajouter une ultime préface de 2003, écrite peu avant la mort de l'auteur. Il y constate la régression intellectuelle et politique en cours aux Etats-Unis suite aux attentats du 11-09-01, qui s'est matérialisée dans la guerre en Irak avec "le pillage et la destruction des bibliothèques et des musées" (p 8)

Il en est condamné à devoir rappeler que "La volonté de comprendre d'autres cultures à des fins de coexistence et d'élargissement de son horizon n'a rien à voir avec la volonté de dominer."(p 10)

 

Il fait donc appel inlassablement à "l'humanisme", "un mot que, têtu, je continue à utiliser malgré son rejet méprisant par les critiques postmodernes sophistiqués." (p 13)

Et il explicite en quoi cela consiste pour lui : la perspective d'un discours mondial laïque et rationnel, basé sur la liberté individuelle, et irrigué par des communautés "conscientes des enjeux environnementaux, des droits humains comme des aspirations libertaires qui nous rassemblent tous sur cette petite planète."

Ces mots de la fin seront aussi les miens.

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