Eloge de la délicatesse

Publié le par Henri LOURDOU

Eloge de la délicatesse

(En attendant de lire "Ethique de la considération" de Corine PELLUCHON

http://corine-pelluchon.fr/

"Pour opérer la transition écologique dans le contexte d’une démocratie libérale et laïque, il faut des nourritures substantielles, pour ne pas dire spirituelles."

Corine Pelluchon , Libération Samedi 13 et Dimanche 14 Janvier 2018.)

 

On ne fera jamais assez l'éloge des dictionnaires. C'est en consultant l'article "délicatesse" du "Lexis-Larousse de la langue française" (1979), que l'idée de ce texte m'est venue.

En effet, celui-ci fait pratiquement à lui seul le "tour de la question" : il ne me reste plus qu'à le résumer et le commenter brièvement.

 

Délicat,e adj. (lat. Delicatus; 1492)

  1. Se dit d'une chose qui est d'une grande finesse, qui ne se laisse percevoir, en causant une impression agréable, que par quelqu'un dont les sens sont exercés à distinguer des nuances. (...)

  2. Se dit d'une chose ou d'un être que sa finesse rend fragile, qui demande des ménagements. (...)

  3. (v. 1500) Se dit d'une chose qui présente des difficultés, qui embarrasse. (....)

  4. Se dit d'une personne qui a des sentiments nobles et des manières distinguées, discrètes, qui cherche à être agréable; se dit aussi des sentiments ou des actes d'une telle personne.

    (...)

-Class. et Litt. Délicat, e adj. et n. D'une sensibilité excessive en matière de goût, de plaisir (...)

  • adj.

  1. Susceptible, ombrageux (...)

  2. Ténu, imperceptible (...)

  • délicatesse n.f.

  1. Raffinement, confort , mollesse (...)

  2. Affectation d'une personne difficile à contenter (...)

  3. Susceptibilité ombrageuse (...)

 

NB Dans ces définitions je n'ai supprimé que les citations littéraires illustrant chacun des sens.

 

Ce qui éclate, dans la succession de ces définitions, c'est le passage d'une notion positive à une notion connotée négativement.

 

Mais on peut également commencer par commenter l'occurrence tardive du mot dans notre langue : 1492. Les mots en effet n'arrivent que lorsque le besoin s'en fait sentir dans l'usage de la langue. On peut donc rétrospectivement présumer que la "délicatesse" n'était pas un élément majeur de la sensibilité française jusque-là.

Son origine latine par contre laisse penser que ce n'était pas le cas à une certaine époque de la civilisation romaine...

 

Pas moins intéressante est la succession des 4 premiers sens de l'adjectif "délicat"

Le premier induit l'idée d'un raffinement qu'on ne peut que rapprocher de l'essor du commerce lointain et de l'introduction de nouveaux éléments du luxe avec les "voyages de découverte". Cette sensibilité nouvelle aux nuances est à l'évidence réservée à la mince élite des riches de l'époque et de ceux qui les fournissent (grands marchands). On peut également la relier au renouveau des arts plastiques, et singulièrement de la peinture, à cette époque. Ce nouvel art des nuances correspond pleinement à l'humanisme et à la découverte de la tolérance. On sait que ce temps fut bref et déboucha sur les Guerres de Religion qui ensanglantèrent la France et l'Europe pendant près d'un siècle (1562-1648) et débouchèrent sur une période de réaction plus ou moins longue (il faut attendre 1787 pour que le protestantisme soit à nouveau "toléré" en France).

Mais j'antIcipe ici.

Car on voit d'abord apparaître de nouveaux sens du mot "délicat".

Les sens 2 et 3 de l'adjectif sont à rapprocher, car c'est la fragilité et les ménagements qu'elle nécessite qui embarrassent. On voit déjà là pointer une forme de perplexité.

Cependant, avec le sens 4, on atteint au sommet d'une perception positive de la notion.

Celle-ci en effet porte toute la marque d'un progrès de ce que le sociologue Norbert Elias a baptisé la "civilisation des moeurs", dont il voit l'apparition dans les premiers textes humanistes et la diffusion dans la "société de Cour" au XVIe siècle.

 

Il n'en est que plus significatif de voir cette perception positive de la "délicatesse", exprimant des sentiments nobles et cherchant à être agréable, s'inverser littéralement en son contraire quand on passe à l'âge suivant, celui du classicisme Grand Siècle (citations de Bossuet, Bourdaloue, Pascal et Molière).

Ici la "délicatesse" devient un excès : excès de raffinement qui confine à la "mollesse"; excès de sensibilité qui rend l'autre "difficile à contenter", voire difficile à supporter (susceptibilité ombrageuse).

 

Curieusement le dictionnaire s'en tient là, comme si la Littérature avait cessé de bouger depuis le XVIIe siècle (les illustrations des premiers sens citent cependant des littérateurs du XXe siècle, ce qui témoigne de la persistance d'une forme de positivité !).

 

Il n'ne reste pas moins que la langue reste lestée d'un lourde ambigüité concernant la "délicatesse".

Et celle-ci tourne autour de la "genrification" des qualités morales, et donc, encore une fois, du rapport au Pouvoir et à la violence (les deux étant liés).

 

La "délicatesse" est du côté du genre "féminin". Et cela explique bien sa dévalorisation à l'époque du Pouvoir absolu : pouvoir royal masculin qui s'est affirmé essentiellement dans la guerre, guerre extérieure pour étendre le territoire royal, guerre intérieure pour éradiquer toute forme de dissidence et réduire le peuple à l'obéissance absolue.

Par cela-même, la délicatesse, qui valorise les nuances et prête considération à l'autre dans le but de lui être agréable, ne saurait convenir à définir les relations sociales.

 

 

Raison de plus pour en défendre la positivité.

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