L'avorteuse de l'Histoire, pour une révolution non-violente

Publié le par Henri LOURDOU

L'avorteuse de l'Histoire

Pour une révolution non-violente

 

"Être radical, c'est saisir les choses à leur racine"

(Karl Marx, "Critique de la philosophie hégélienne du droit", janvier 1844,

cité par Kostas Papaioannou, "Marx et les marxistes", Science-Flammarion, 1972, p 31)

 

"Mais que la violence joue (...) dans l'histoire (...) un rôle révolutionnaire; que, selon les paroles de Marx, elle soit l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs (...) - de cela, pas un mot chez M.Dühring."

(Friedrich ENGELS, "Anti-Dühring, 1878,

ibidem, p 101)

 

Fanon critique les marxistes orthodoxes, et au premier chef Engels lui-même, qu'il taxe de "puérilité" en raison de sa théorisation étroitement matérialiste, basée sur la seule maîtrise des moyens matériels, de la violence ( D'après Frantz FANON, "Les damnés de la terre", 1961, rééd 2001, La Découverte, p 63).

 

 

Introduction : Le mythe d'Octobre

 

Il n'est pas indifférent que j'entame la rédaction de ce texte au moment où l'on commémore le centenaire de la Révolution russe d'octobre 1917.

En effet, son mythe puissant a emporté une partie de la Gauche et des "forces de progrès" pendant des décennies. Et à l'heure où j'écris ces lignes, je viens de manquer une réunion visant à revivifier le mythe, avec la participation d'Alain Krivine. A la même heure, je recevais des invités imprévus dont l'un, âgé de 28 ans, me lança dans la conversation que le génocide des Arméniens avait été réalisé grâce à l'aide aux Turcs de ...Lénine. J'ai dû le contredire en faisant remarquer qu'à ma connaissance, la seule aide extérieure au gouvernement des Jeunes Turcs de l'époque, en 1915, venait d'Allemagne... Mais cela en dit long sur l'état du mythe d'octobre.

En même temps, je suis en train de lire le dernier ouvrage de l'historien trotskyste (mais l'est-il encore ?) Jean-Jacques MARIE : "La guerre des Russes blancs, 1917-1920", Tallandier, mars 2017, 524 p. C'est l'occasion de sortir de ma bibliothèque son livre "La guerre civile russe, 1917-1922", Autrement, collection Mémoires n°112, mars 2005, 276 p. Je m'aperçois qu'il ne figure pas dans la bibliographie de l'auteur de mars 2017 : à sa place figure une "Histoire de la guerre civile russe", parue en 2015 dans la collection "Texto" chez Tallandier, sans doute une réédition revue et corrigée.

Ces deux ouvrages finissent de me persuader que le prix à payer pour cette "révolution victorieuse" n'a pas fini d'être correctement évalué.

Au-delà du nombre de morts de cette terrible guerre civile (4 500 000 selon l'évaluation argumentée solidement de JJ Marie, p 6 de "La guerre civile..."), l'onde de choc traumatique qu'elle a produit (http://www.une-breve-histoire-de-la-violence.com/blog/la-notion-d-onde-traumatique) a porté ses effets sur la longue durée. De la même façon, pour qui connaît un tant soit peu l'Histoire de la Russie, les effets de l'occupation mongole hyper-violente du XIIIe au XVe siècles, dont l'évocation par Hélène Carrère d'Encausse dans son livre "Le malheur russe" (1988- rééd Livre de Poche 1991) m'avait particulièrement frappé, relèvent également d'une onde traumatique qui s'est perpétuée dans la culture nationale; ceci sous la forme d'une violence omni-présente et d'une société étouffée par un pouvoir hiérarchique caractérisé par l'arbitraire et la toute-puissance. Cela passe bien sûr par l'éducation, dont le caractère autoritaire et violent, basé sur la frustration et le dressage, a été maintes fois souligné.

Ainsi quand JJ MARIE termine son dernier ouvrage en déplorant que "ce ne sont pas les Blancs qui ont renversé l'URSS et son régime, mais la nomenklatura soviétique constituée, puis renforcée au fil des années en ajoutant à son monopole de pouvoir des privilèges multiples, mais instables, qu'elle a voulu à toute force transformer en propriété durable." (p 467), il ne pose pas la question de la continuité qui se cache sous cette apparente rupture. La "révolution prolétarienne" a-t-elle réellement eu lieu en Russie ? Ou a-t-elle été cours-circuité par la guerre civile et ses effets régressifs ?

De ce rôle particulier de la violence dans la société russe, un compagnon de route des bolchéviks, qui s'opposa dès 1917 à Lénine, l'écrivain Maxime Gorki, bien plus proche du peuple que bien des dirigeants, à commencer par Lénine lui-même, tous ou presque issus de la bourgeoisie intellectuelle, était bien conscient. C'est ce que rappelle le très intéressant documentaire récent de Stan Neumann "Lénine-Gorki, la révolution à contre-temps"

https://www.arte.tv/fr/videos/067074-000-A/lenine-gorki-la-revolution-a-contretemps/

JJ MARIE, dès les premières pages de sa "guerre des Russes blancs", rappelle d'ailleurs l'importance des troubles violents et pillages dès la mobilisation du 31 juillet 1914 (p 33).

Cette violence qui affleure à tout moment révèle à la fois le potentiel explosif accumulé par trop d'oppression et d'arbitraire depuis des siècles, et le caractère erratique et incontrôlable de cette violence que pressentait Gorki. D'où son opposition à ce qu'il faut bien appeler la démagogie de Lénine.

La guerre civile a essentiellement consisté, au-delà de l'affrontement Rouges/Blancs, à faire rentrer dans un "ordre" relatif toute cette violence. Ce dont témoigne le concept, réintroduit par JJ MARIE, de Verts : couleur attribuée à toutes ces milices paysannes qui combattaient à la fois les Rouges et les Blancs. (C'est d'ailleurs le sous-titre de sa " guerre civile russe, 1917-1922": "Armées paysannes rouges, blanches et vertes".) De fait, c'est davantage l'épuisement de la société que l'adhésion consciente et volontaire à l'idéologie communiste qui a mis fin à cette guerre.

Bien sûr, tout n'est pas pour autant unilatéralement négatif dans l'évolution sociale en Russie depuis cette date. Mais le noyau dur du rapport du pouvoir à la société, fondé sur la contrainte violente, marginalise tous les opposants qui s'appuient sur les valeurs démocratiques et non-violentes. L'opposition aujourd'hui mise en scène par le pouvoir poutinien de "l'occidentalisme décadent" et de "l'authenticité nationale" de la "voie russe" (voir Michel ELTCHANINOFF "Dans la tête de Vladimir Poutine", Babel n°1414-Actes Sud, septembre 2016, 176 p ) en est la traduction. Elle s'appuie sur ce que Poutine a baptisé la "verticale du pouvoir". Un pouvoir qui se veut sans partage et sans contestation.

 

Décidément, il est légitime de réinterroger la pertinence du "mythe d'octobre".

 

 

Révolutions réussies et révolutions manquées

 

J'ai déjà évoqué ici l'analyse comparatiste de Martin MALIA concernant les révolutions dans l'aire occidentale du XVe siècle à nos jours. Je concluais alors (en 2010) :" Le collapsus final du modèle soviétique en 1989-91 ne signe pas pour autant la mort de l’utopie égalitaire, présente dès la proto-révolution hussite. Il marque cependant la fin d’un cycle et pose la question d’un retour critique sur le débat récurrent dans le mouvement ouvrier depuis la fin du XIXe siècle entre « réforme » et « révolution » : celui-ci ne doit-il pas être posé dans des termes renouvelés à la lumière de l’échec des solutions violentes et autoritaires ?

On sent bien d’ailleurs, y compris chez les révolutionnaires continuant à se réclamer de la tradition marxiste, un détachement de plus en plus net vis-à-vis de la violence et de l’avant-gardisme autoritaire, et une préoccupation nouvelle vis-à-vis des formes de la démocratie, du droit et des institutions juridiques, tout comme vis-à-vis de ces réalisations réformistes longtemps dévalorisées, voire dénoncées, que sont les entreprises de l’économie sociale et solidaire."

Puis-je ajouter que les événements survenus depuis 7 ans me confortent dans cette analyse ?

 

Cependant, la question qui se pose à présent est celle de l'émergence d'un puissant courant

identitaire régressif et d'un possible retour en arrière concernant la dévalorisation de la violence sous l'effet déréalisant et déresponsabilisant des nouvelles technologies de "communication".

 

Le retour de la haine politique

 

Certains l'ont déjà remarqué : l'émergence du jihadisme armé, au-delà de l'idéologie dont il se réclame, est le signe le plus spectaculaire d'un mouvement plus général de retour des haines politiques.

Celui-ci relève d'un "âge de la régression", caractérisé par les replis identitaires, dont l'analyse est encore très discutée, comme le montre la variété et l'incohérence des contributions internationales du volume collectif qui porte ce titre ("L'âge de la régression", Premier Parallèle, mars 2017, 324 p, sous la direction de Heinrich Geiselberger).

Leur seul point commun, est le regret paratagé d'une fausse opposition entre "modernisme progressiste néolibéral" et "nationalisme autoritaire", qui ne laisse plus d'espace à la Gauche de transformation sociale. Une Gauche dès lors tiraillée entre ces deux pôles dominants : "internationalistes" ("pro-européens" dans le cas des pays d'Europe) contre "souverainistes"; "anticolonialistes" contre"laïcistes de combat" .

Derrière cela, une "accélération" de la "mondialisation" dont les ressorts demeurent inaccessibles ou mystérieux, un sentiment de perte de repères et de perte de contrôle qui s'allie à de nouvelles modalités d'expression et de communication, elles-mêmes trop souvent adoptées sans réflexion ni recul.

Le résultat est une expression sans retenue de la haine, comme en témoigne ce texte de François RUFFIN dans le "Monde" du printemps dernier : "Lettre ouverte à un futur président déjà haï" (le Monde du 5 mai 2017, deux jours avant le 2d tour Macron/Le Pen). Texte choquant dans sa brutalité, dont il a dû fournir ensuite le "mode d'emploi" pour se dédouaner d'un véritable "appel à la haine" : http://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/francois-ruffin-explique-sa-lettre-ouverte-a-emmanuel-macron-president-deja-hai-passer-en-force-dans-une-france-sous-tension-c-est-dangereux_2176615.html

Mais cela traduit bien ce que Jean-Pierre LE DANTEC, dans sa réponse à RUFFIN ("Vous me faîtes honte, monsieur Ruffin", Le Monde des 7 & 8 mai 2017) résume ainsi : "c'est vous, monsieur Ruffin, et c'est elle, Mme Le Pen, qui, depuis des années , sans égards ni pour la vérité ni pour la difficulté à trouver des solutions durables à la misère sociale, répandez cette haine auprès d'hommes et de femmes qui, aveuglés par la colère et le désespoir, se jettent sur vos "y-a-qu'à" comme des noyés sur une bouée."

Cette analyse est cependant un peu courte et réductrice, car elle semble induire que c'est "l'offre" politique qui crée la "demande". Or les choses ne sont pas aussi univoques. Il faut également expliquer la "viralité" de la diffusion des idées simplistes et manichéennes, et également le fait qu'elles génèrent un tel potentiel de haine.

Il faut ici faire intervenir les nouvelles modalités de communication induites par la généralisation de l'Internet.

 

Le mythe de la démocratie numérique

 

Encore aujourd'hui certains créditent l'Internet de toutes les vertus démocratiques. N'a-t-il pas permis, grâce à Facebook et Twitter, l'essor des printemps arabes ? L'émergence de leaders alternatifs comme Jeremy Corbin, Bernie Sanders et Jean-Luc Mélenchon ?

 

C'est oublier un peu vite les limites du système et ses effets pervers.

Les limites, c'est que chacun n'y a pas accès, ou pas accès de façon égale. On nous répondra que cela peut se corriger, et est d'ailleurs en train de se corriger. Admettons...

Par contre, les effets pervers sont beaucoup plus difficiles à dépasser. Et ce sont eux qui alimente la haine et la tentation du passage à l'acte violent.

Quels sont-ils ?

Ce sont d'abord ce qu'on appelle les "biais cognitifs" qui nous enferment dans nos certitudes préétablies.

Ils sont bien résumés par Arnaud Chaput :

"On peut identifier plusieurs dynamiques :

a. La première est un effet "agora": Internet offre une tribune à peu de frais, dont l'audience naturelle n'est cependant pas nécessairement folichonne...

b. La deuxième est l'effet "loupe" : ... audience que boostent les moteurs de recherche en les rendant audibles (exemple : si je fais une recherche sur "complot illuminati argent", l'ami Google me sort 250 000 résultats à la louche). On peut toujours trouver sur le web quelque chose qui valide ce que l'on pense et qui apporte la preuve qu'on nous ment. Et Google aide d'autant plus à valider ces croyances que celles-ci sont précisément libellées sous la forme d'une "request".

c. La troisième est un effet "silo" : les sites sont "spécialisés" de telle sorte que l'on trouve présentés, avec équanimité les différents points de vue.(...)

d. La quatrième est le classique effet "rebond"(...) : plus on essaie de vous convaincre que vous avez tort, plus vous pensez avoir raison. L'effet est d'autant plus net que celui qui veut vous convaincre laisse entendre que, si vous ne vous rendez pas à ses arguments, vous êtes un trou-du-cul ignare et indigne d'avoir voix au chapitre (...)

e. La cinquième est un effet "fainéantise" : autant je suis disposé à trouver des informations qui valident ce que je pense, autant je serai un peu plus flemmard pour rechercher et comprendre des informations contradictoires.

f. La sixième renvoie à (...) plus vous avez accès à l'information, plus, donc, vous êtes saturé d'information, plus les mécanismes de sélection de l'information vont jouer. Donc plus de nombreux biais cognitifs sont excités."

( in THANH NGHIEM et CÉDRIC VILANI "Le manifeste du crapaud fou", Massot, octobre 2017, p 132-133)

Le même analyse ainsi les résultats de ces "biais cognitifs" :

(...) Collectivement, il en résulte donc, en toute vraisemblance, un effet radicalement opposé à celui que l'on attend de l'accès possible à la grande conscience mondiale qu'est le web : le recul de la rationalité, l'accroissement de la place des croyances, l'aggravation des "polarisations", et peut-être, in fine, un effet proprement "polémogène", au sens littéral : générateur de guerre."

(ibidem, p 133-134)

 

Ainsi, de même qu'il nous faut radicalement remettre en cause le "mythe d'octobre" (c'est en bonne voie), il nous faut remettre en cause le "mythe de la démocratie numérique", ce qui est encore une tâche largement devant nous.

 

Pour la révolution non-violente

 

J'ai longtemps tergiversé à réutiliser le mot de "révolution", tant il demeure attaché à cet imaginaire violent produit par les expériences révolutionnaires antérieures.

Si je franchis le pas de le faire, c'est pour une double raison :

 

-Le mot de "réforme", qui est généralement opposé à celui de "révolution", a été tellement démonétisé par des usages totalement contradictoires, qu'il est pratiquement devenu inutilisable. En témoigne la méfiance (excessive de mon point de vue) attachée à l'expression "syndicalisme réformiste" utilisée de façon constante par la direction de la CFDT depuis bientôt trois décennies.

 

-Inversement, le mot de "révolution" tend à être à son tour annexé par de nouveaux faussaires, qu'il importe de combattre en leur opposant une alternative un peu plus crédible que la réédition du Grand Soir. Réinvestir la révolution d'un sens nouveau peut potentiellement lui éviter le même sort que la "réforme". En même temps, cela permet de marquer la nécessité de rupture avec une trajectoire globale qui nous conduit à l'effondrement de la civilisation.

 

Cette "révolution non-violente" est celle justement du changement de civilisation nécessaire pour permettre à l'humanité d'échapper à la violence généralisée.

 

Cependant ce changement s'appuie sur des tendances déjà fortement présente dans nos sociétés, et c'est ce qui nous permet d'espérer une "métamorphose" ou une "transition" qui évitent le piège de la violence.

 

Ces tendances sont tout d'abord le recul croissant de la tolérance aux violences de toute sorte : la manifestation la plus spectaculaire a été la dénonciation généralisée des violences sexuelles faites aux femmes partie des USA avec l'affaire Weinstein. Mais la dénonciation croissante de toutes les discriminations est une tendance générale, et, à mon avis, irréversible.

Irréversible, sauf si l'usage généralisé de la violence conduit, comme en Syrie depuis 6 ans, à un profond retour en arrière, sur fond de traumatisme collectif.

 

Mais pour que cette tendance prenne toute sa place, il convient d'éviter les effets pervers de l'Internet, ou en tout cas de les combattre en toute lucidité et sans concession.

 

Plaider pour la vérité, contre toutes les propagandes et le "prêt-à-penser" des communautés enfermées dans leur "silo". Et en conséquence pour la recherche.

Plaider pour la liberté, contre les solutions autoritaires imposées d'en haut ou d'en-bas, par la recherche obstinée du consensus le plus large et le débat qu'elle suppose. Et donc accepter des remises en cause de nos certitudes et de nos habitudes.

Et pour cela, le plus important peut-être, prendre le temps nécessaire. C'est-à-dire ne plus se laisser dicter son agenda par des médias engagés dans la course folle à l'accélération.

 

La révolution non-violente est une course de lenteur fondée sur une éthique. Au bout, nous trouverons la démocratie réincarnée et une nouvelle façon d'habiter la Terre.

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