Erich-Maria REMARQUE Cette terre promise

Publié le par Henri LOURDOU

Erich-Maria REMARQUE "Cette terre promise",

Stock, collection La cosmopolite, janvier 2017, 472 p,

traduit de l'allemand et postfacé par Bernard LORTHOLARY.

 

Erich-Maria REMARQUE n'est pas seulement l'auteur d ' "A l'Ouest rien de nouveau", roman culte sur le Première guerre mondiale, que j'ai lu il y a très longtemps sur la foi (vérifiée) de sa réputation de roman pacifiste. Brûlé par les nazis lors du fameux autodafé d'avril 1933 , il avait valu à son auteur le succès et la gloire dès sa parution en 1929.

Né en 1898, REMARQUE est mort en 1970 à Locarno (Suisse) après avoir passé 37 ans en exil, d'abord en Suisse jusqu'en 1939, puis, un an après avoir été déchu de sa nationalité allemande, aux Etats Unis où il reste pour le temps de la guerre.

Son traducteur et postfacier nous éclaire très sobrement et utilement sur la vie, la personnalité et l'oeuvre cet auteur, réputé "facile", et donc trop souvent négligé.

"Cette terre promise" est son dernier roman, inachevé, d'abord mal édité par sa veuve, Paulette GODDARD, célèbre actrice hollywoodienne, sous le titre 'Ombres" en 1971. Il faut attendre 1998 pour qu'il paraisse enfin sous sa meilleure et ultime version, en allemand, et 2017 pour qu'arrive son édition en français.

Le roman traite à la fois des trois thèmes de prédilection de l'auteur : la guerre, l'après-guerre et l'exil.

Ici nous sommes à New York en 1944-1945 dans le milieu des émigrés allemands, dont beaucoup sont d'origine juive, milieu mêlé à celui de la vague précédente des émigrés russes.

Le personnage principal et narrateur, Ludwig Sommer, est un jeune Allemand qui débarque à New York en 1944 par Ellis Island, après des années d'errance. Il y arrive avec l'identité d'un autre : son maître et mentor en Histoire de l'Art lui a confié à Bordeaux sur son lit de mort son passeport et choisi d'être enterré sous son identité à lui (que nos ne connaîtrons pas). Cela lui vaut d'être considéré comme juif alors qu'il ne l'est pas.

Un peu comme REMARQUE lui-même. Le traducteur rappelle que son vrai nom REMARK, dû à ses lointaines origines françaises (datant du XVIIIe siècle), et refrancisé par lui comme nom d'auteur, était considéré par les nazis comme un pseudonyme anagrammatique de KRAMER (boutiquier) attestant sa judéité.

Toujours est-il que cette judéité supposée ne gênait en rien REMARQUE, et ne l'empêcha pas de jeter un regard léger mais ironique sur les travers du communautarisme névrotique, comme on le voit ici avec l'un de ses personnages, dépeint avec un humour digne de Woody Allen, lorsqu'il découvre le mariage caché de son frère avec une "shikse".

De même on constate la même absence de préjugé négatif vis-à-vis des homosexuels, dont la communauté a imposé sa présence dans un quartier huppé de New York.

Et c'est à la découverte de "cette terre promise", une Amérique insouciante et libérale, mais pourtant bassement matérialiste et un tantinet puritaine (à noter qu'on ne rencontre pas un seul Noir dans ce roman : la ségrégation fonctionne encore à plein) que nous invite l'auteur, en l'opposant à une Europe en guerre et alors courbée sous l'oppression totalitaire.

Le portrait est cependant nuancé dès le départ par la condition faite à ces émigrés : les portes d'entrée ne sont pas grandes ouvertes, et l'intégration n'est pas évidente. Le poids des épreuves subies sur la "Via Dolorosa" pèse toujours. Et c'est davantage la condition de l'exilé que le portrait de l'Amérique qui occupe le lecteur et l'entraîne à des considérations récurrentes sur ce que la guerre, l'oppression et la violence, la fuite continuelle, la peur, le deuil et la perte d'avenir, entre autres, imposent aux exilés. Et sur les différentes façons d'y faire face.

A ce titre, c e livre est un grand livre, fort bien écrit, et qui emporte l'adhésion.

 

Quelques illustrations :

"Hirsch ouvrit le cognac. Le parfum s'en répandit aussitôt. C'était du bon et vieux cognac, datant d'avant la guerre. "Tu te rappelles quand nous en avons bu pour la première fois ?" demanda Hirsch.

Je fis oui de la tête. "A Laon. Dans le poulailler où nous faisions étape dans notre fuite. C'est le moment où nous avons décidé de composer le "Bréviaire de Laon". Ce fut une nuit étrange : les poules qui caquetaient, le cognac et la peur. La bouteille venait de chez un caviste, un collabo, à qui tu l'avais confisquée.

-Volée, dit Hirsch. A l'époque nous n'employions que des termes nobles. Tout comme les nazis."

Le Bréviaire de Laon était un recueil de règles pratiques et d'expériences vécues, dont les émigrés en fuite se faisaient profiter les uns les autres sur la Via Dolorosa. A chaque rencontre de nouvelles précautions s'ajoutaient à la liste. Hirsch et moi avions fini par les collectionner, cela constituait une espèce de bréviaire pour débutants, permettant d'échapper à la police.

Cela comportait des adresses où trouver de l'aide et d'autres à éviter; des passages faciles ou dangereux aux frontières; des postes de douane coulants ou tatillons; des emplacements sûrs où laisser des lettres; des musées ou des églises que la police ne contrôlait pas; des procédés pour tromper les gendarmes. S'y ajoutèrent ensuite les noms de contacts sûrs aidant à échapper à la Gestapo, et puis toute la philosophie pratique et terre à terre à des fugitifs, et l'humour grinçant de la simple survie." (p 94)

 

Ludwig Sommer a finalement trouvé un travail temporaire au noir chez un marchand d'art, grâce aux connaissances acquises dans sa fuite. Il va chez un client qui est mourant :

"La gouvernante vint pour me décharger du Renoir.

"Je dois le remettre en mains propres, expliquai-je. Telle est la consigne de M.Black.

-Dans ce cas il vous faudra attendre un peu. Le médecin est justement auprès de Monsieur."

J'acquiesçai et, en attendant, déballai Madame Henriot. Elle emplit cette pièce morte de son sourire. La gouvernante revint. "Elle louche cette fille", dit-elle après un coup d'oeil au Renoir.

Je regardai le tableau avec surprise. "Elle a une coquetterie dans l'oeil, expliquai-je. En France, c'est considéré comme une beauté supplémentaire." (p 410-411)

Publié dans Histoire, Immigration

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