La littérature comme outil de guérison sociale du trauma

Publié le par Henri LOURDOU

La littérature comme outil de guérison sociale

 

Hélène MERLIN-KAJMAN "Lire dans la gueule du loup.

Essai sur une zone à défendre, la littérature"

nrf essais, Gallimard, janvier 2016, 320 p.

 

Dans ce livre, découvert par hasard, je découvre un thème récurrent qui m'apparaît de plus en plus plus fondamental : celui du "trauma".

"Aujourd'hui, on sait que le vécu traumatique engendré par les guerres ou les crimes déchire les repères symboliques, lesquels forment la trame de la réalité ordinaire en la rendant familière, normale, fiable -expérimentable et racontable. C'est pour cette raison que le trauma se maintient intact comme réel inassimilable, incommunicable, dans l'existence de ceux qui l'ont connu.(...) L'agression traumatique viole (...) le (...) contrat humain implicite mais fondamental par lequel chacun reconnaît à l'autre une intimité et une intégrité physique inviolables. Lorsque le contrat est violé, il se produit une pétrification de la sensibilité, et cela tant chez les victimes que chez les agents fauteurs de l'agression traumatique; et ce qui en résulte est une perte d'aptitude à la représentation, c'est-à-dire au partage d'un monde commun." (p 44-45)

Cela s'oppose au "conte" tel qu'analysé par Walter BENJAMIN (encore lui !) dans son essai "Le conteur" où il analyse la perte de sens produite par la guerre de 14-18 comme effet maximisé du capitalisme industriel (in tome 3 de ses "Oeuvres", Folio essais, 2000).

Pour BENJAMIN, le capitalisme provoque une "perte de l'expérience" par l'instabilité des repères qu'il provoque : forme affaiblie de trauma. Car, contrairement au conte, basé sur la transmission du récit, appuyé sur le "consentiment", qui en renouvelle le sens, "le trauma, lui, ne se renouvelle pas : et c'est pourquoi il peut se transmettre intact de génération en génération, sans aucun récit pour apaiser sa destructivité" (p 45)

Ainsi "l'expérience" selon BENJAMIN représente "la réalité que nous vivons en tant qu'en elle, la vie est possible, notamment la vie intérieure, dans un mélange de stabilité et de renouvellement qui nous permet d'y inscrire nos plaisirs et nos peines sans catastrophe irrémédiable."( p45)

Alors que le nouveau régime introduit par le capitalisme se caractérise par des "courts-circuits émotionnels, impassibilité ou au contraire irruption hyperintense d'affects causés par une trace du passé traumatique dans le présent (...) la diffusion traumatique crée un monde marqué par la division et l'étrangeté : tout y est terne parce que plus rien n'y est fiable. Il manque un socle vivant pour que le désir soit relancé. Seul le traverse cruellement l'éclat des retours hyperintenses." (p 46)

 

D'où l'importance du partage dans la lecture des textes littéraires; importance introduite par le récit d'une expérience de lecture de l'auteure d'un "petit poème en prose" de BAUDELAIRE, "Le mauvais vitrier"(p 21-57) dont le détour par BENJAMIN n'est qu'une étape.

Il apparaît ainsi que la littérature peut avoir un rôle émancipateur vis-à-vis de l'expérience traumatique, en recréant du sens là où il n'y en avait plus, et d'abord du "ressenti commun", du "consentiment".

C'est ainsi que j'interprète une lecture récente d'un roman ancien et un peu méconnu. Il s'agit d'un livre trouvé chez un bouquiniste : il n'y a plus guère que là que l'on peut trouver des livres anciens autres que les grands classiques scolaires.

Si je l'ai acheté, c'est que le nom de l'auteur me "disait quelque chose", bien qu'il ne soit pas aujourd'hui très connu. A cet égard cependant, tous les espoirs restent permis, si l'on considère le "retour en grâce" d'un auteur de la même époque qui lui est pour moi associé, et qui fait même l'objet aujourd'hui d'un véritable phénomène de mode : Stefan ZWEIG.

Il s'agit d'Ernst WIECHERT, écrivain également de langue allemande, 1887-1950, (ZWEIG : 1881-1942) et de son avant-dernier roman "Missa sine nomine" (Livre de Poche n°1506-1507, 1965, 512 p). Brièvement déporté par les nazis en 1938 pour une critique publique de "l'Anschluss", il fit partie de ce que l'on a baptisé "l"émigration intérieure", avant de se retirer en Suisse où il termina sa vie.

Ce roman est le récit d'une guérison individuelle et collective du traumatisme nazi par des Allemands, à travers l'expression des ressentiments qu'il a provoqué à la fois chez ceux qui ont subi l'oppression, un des héros revient de déportation, et ceux qui avaient adhéré au régime, en particulier les plus jeunes.

Que cette guérison passe par le détour de références chrétiennes importe peu : ce qui apparaît déterminant en effet est la participation à des tâches communes de reconstruction matérielle et à des re-mémorations du passé anté-traumatique. C'est à travers une vie partagée que se reconstituent des liens ouvrant sur le dépassement du "trauma" sans pour autant en nier l'existence.

La question de la violence est centrale dans cette problématique, et bien sûr celle de la vengeance et de la justice. Qu'il suffise ici de dire que la violence de rétorsion ne semble pas effacer aussi bien la violence subie que la décision souveraine du pardon par la victime face à la manifestation du regret. Mais bien sûr, il s'agit là d'une décision souveraine sur laquelle personne ne peut prétendre avoir prise.

Ce qui domine aussi dans ce roman est la présence des paysages "naturels" : élément fondamental de stabilité pour la constitution d'un "monde commun", mais aussi cadre témoignant de la beauté "éternelle" dominant le monde tourmenté des hommes...

Bref : une lecture prenante, que j'ai eu du plaisir à faire, malgré le caractère ténu de l'intrigue. Et cela parce que le contexte du livre et ses enjeux me parlaient tout particulièrement. En dehors du fait que WIECHERT sait bien parler des paysages évoqués en les reliant à l'état d'esprit des personnages.

"Quand le soleil d'automne dardait ses rayons sur les marais, elle s'enfonçait, en chantonnant, entre les fûts des grands pins, souriante et toute plongée dans ses pensées. Elle s'arrêtait pour regarder la résine, que la chaleur du soleil faisait suinter à travers l'écorce, ou pour écouter le pivert chanter au fond des bois."(p 273)

Publié dans Histoire, Europe

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