Timothy SNYDER "Terres de sang"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Timothy SNYDER , « Terres de sang – L'Europe entre Hitler et Staline »

(Gallimard, 2012, 712 pages)

 

Cet ouvrage constitue un tournant dans l'Histoire de ces années sanglantes, car il renouvelle notre vision d'une époque que l'on croyait pourtant connaître.

En plus d'une synthèse novatrice, Timothy SNYDER introduit également une réflexion bienvenue sur notre vision de l'Histoire et le statut des victimes.

 

Des faits longtemps méconnus :

 

Entre 1933 et 1945, sur un espace allant de l'Estonie, au Nord, à l'Ukraine au Sud, et incluant les autres pays baltes, Lettonie et Lituanie, la Pologne et la Biélorussie, 14 millions de personnes ont été tuées par exécution ou par famine provoquée, en-dehors des combats militaires de la guerre de 1939-1945.

Ces massacres n'ont pas tous été reconnus jusqu'à une date récente.

L'image longtemps prévalente des camps de concentration nazis ne recouvre qu'1 million de victimes ; celle du Goulag, apparue plus tardivement,1 autre million, et la plupart de ces morts eurent lieu en-dehors de ces « terres de sang ».

Les 14 millions dont il est question dans ce livre concernent donc autre chose : 10 millions de victimes du nazisme dans les chambres à gaz des centres d'extermination polonais (Auschwitz, mais aussi Treblinka, Sobibor, Belzec, Maïdanek et Chelmno), les champs de tuerie des Einsatzgruppen, les camps de prisonniers de guerre et les zones de peuplement voués à la famine ; 4 millions de victimes du stalinisme (s'ajoutant aux 2 millions en-dehors de ces territoires) dans les exécutions massives et surtout la famine organisée lors de la collectivisation des terres.

Les témoignages sur ces meurtres de masse existent et sont nombreux. Mais ils n'ont été pleinement accessibles que depuis peu : depuis la disparition de l'URSS en 1991 et l'ouverture des archives qu'elle a permis. Leur exploitation par les historiens n'a donné lieu à un nombre suffisamment consistant de publications pour permettre la synthèse que constitue ce livre que dans les années 90 et 2000.

Le caractère méconnu le plus marquant de ces massacres est leur dimension nationale pour ce qui concerne les massacres staliniens : au-delà de l'épisode à présent bien connu de Katyn, ce sont bien spécifiquement les élites polonaises, ukrainiennes, baltes puis juives qui furent visées par la terreur stalinienne, et plus généralement tous les non-russes.

 

Quelle comparaison entre nazisme et stalinisme ?

 

Le sujet n'est pas nouveau : il a été introduit par Hanna Arendt dans son livre fondateurs sur « Les origines du totalitarisme », puis repris par Vassili Grossman dans son fameux roman « Vie et destin ». Il a fait polémique avec la parution en 1997 du « Livre noir du communisme ».

Snyder y revient avec le point de vue suivant : « Seule l'acceptation franche des similitudes entre les systèmes nazi et soviétique permet d'en comprendre les différences. » (p 587)

Similitudes : le refus du libéralisme et de la démocratie. L'inversion qui en découle du sens du mot « parti » : « au lieu d'être un groupe parmi d'autres aspirant au pouvoir conformément à des règles acceptées, le parti devint le groupe qui déterminait les règles » (ibidem). Le fait qu'en conséquence ils s'arrogent le droit de planifier une transformation de la société transformant les individus en simples objets soumis à des fins supérieures.

Différences : dans la vision nazie l'inégalité des groupes est naturelle et désirable, dans la vision soviétique il s'agit de parvenir au contraire à une forme d'égalité. En conséquence les nazis « tuèrent généralement des gens qui n'étaient pas allemands, alors que les Soviétiques tuèrent principalement des Soviétiques. »(p 589)

Par ailleurs, la comparaison s'impose par le fait que les « terres de sang » ont connu successivement, dans un laps de temps très court, et parfois à deux reprises, les deux systèmes : c'est « dans les terres que Hitler concéda d'abord à Staline dans le protocole secret du pacte de non-agression de 1939, puis reprit aux premiers jours de l'invasion de 1941 et reperdit en 1944, que l'impact de l'occupation continue et multiple fut le plus dramatique »(p 592), autrement dit dans les pays baltes et la Pologne orientale de 1939. Mais aussi en Biélorussie et en Ukraine.

 

La victimisation : plaie du monde contemporain

 

Mais l'apport le plus intéressant à mes yeux de ce livre est la réflexion qu'il livre sur l'identification aux victimes et la « martyrologie compétitive » (p 612) qui caractérise notre monde actuel.

Avec ce premier constat :« Aucune grande guerre ni aucun massacre du XXesiècle n'a commencé sans que les agresseurs ou les bourreaux n'aient d'abord protesté de leur innocence et de leur place de victimes. Au XXIe siècle, nous assistons à une seconde vague de guerres agressives accompagnée de prétentions au statut de victimes, avec des dirigeants qui non seulement présentent leurs peuples comme des victimes, mais se réfèrent aussi explicitement aux meurtres collectifs du XXesiècle. » ( p 601)

Ainsi, s' « il est aisé de sanctifier des politiques ou des identités par la mort des victimes », il est « moralement plus urgent de comprendre les actions des exécuteurs. Après tout le danger moral n'est pas que l'on puisse devenir une victime, mais bien que l'on puisse être un exécuteur ou un simple spectateur. »(p 602)

D'où l'importance de ne pas déshumaniser les bourreaux : « Il est tentant de dire qu'un bourreau nazi est inaccessible à l'entendement (…) Céder à cette tentation, juger d'autres personnes inhumaines, c'est avancer d'un pas vers la position des nazis, non pas s'en éloigner. » (p 602)

Cette volonté de comprendre les raisons des bourreaux n'est pas une façon de les excuser, mais le meilleur antidote à la folie meurtrière collective qui a tendance malheureusement à se reproduire.

Malheureusement, au lieu de cela, trop de dirigeants politiques ont tendance à cultiver la « martyrologie compétitive » qui peut aisément se transformer en « impérialisme martyrologique »( p 612).

Cette martyrologie se traduit par une inflation non conforme aux faits du nombre de victimes passées.

On retrouve cette falsification martyrologique un peu partout.

D'abord en Russie où le nombre de morts subis par l'URSS en 1941-45 est faussement attribué au seul peuple russe ; mais aussi en Ukraine où des historiens locaux attachés aux institutions officielles ont répété entre 2005 et 2009 le chiffre de 10 millions de morts dans la famine de 1932-33 « sans le moindre effort de démonstration » (p 608) ; en Biélorussie, on enseigne aux jeunes qu'en 1941-45 « le bilan des victimes ne fut pas de un sur cinq, mais de un sur trois. Un gouvernement qui célèbre l'héritage soviétique nie la létalité du stalinisme, rejetant toute la responsabilité sur les Allemands ou, plus généralement sur l'Ouest. »( p 609) ; en Pologne, malgré les pertes terribles, ce sont paradoxalement des dirigeants staliniens d'origine juive qui ont inventé en 1946 le chiffre erroné de 6 millions de victimes pour se dédouaner d'une éventuelle accusation de « nationalisme juif » : en gonflant le chiffre des morts polonais à 3 millions au lieu de 1, on arrivait ainsi à la parité avec les morts juifs. Etait ainsi oblitéré le fait que « pour un Juif polonais, le risque d'être délibérément tué au cours de la guerre était 15 fois plus élevé que pour un Polonais non juif. » (p 611)

Dans les guerres des années 1990 en Yougoslavie, cette inflation victimaire en référence à la 2de guerre mondiale a été largement utilisée par les nationalistes serbes pour justifier leurs agressions.

On peut regretter cependant, et certains ne manqueront pas de le faire pour disqualifier l'ensemble de son propos et ne pas tenir compte de l'analyse ci-dessus, que Snyder n'étende pas cette analyse de la « martyrologie compétitive » à l'Etat d'Israël : il est pourtant à noter que la Shoah a été instrumentalisée pour justifier une entreprise de colonisation et de conquête aboutissant à alimenter en retour une « contre-martyrologie » palestinienne tout aussi contestable dans un conflit sans issue visible.

Rétablir autant que faire se peut les bons chiffres ne suffit cependant pas. Notre travail de mémoire doit consister aussi à rétablir l'individualité, c'est-à-dire l'humanité, des victimes. Car ce sont leurs bourreaux qui les ont réduit à des chiffres.

Sortir de cette compétition martyrologique implique donc à la fois un travail de compréhension, et donc d'analyse distanciée, des logiques des bourreaux sans s'arrêter à l'indignation morale, et d'individualisation des victimes permettant de les réhumaniser.

Ainsi serions-nous, sinon prémunis, du moins mieux armés pour résister à la répétition des massacres collectifs.

Publié dans Histoire

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