Tarnac, magasin général

Publié le par Henri LOURDOU

 

TARNAC, MAGASIN GÉNÉRAL

récit de DAVID DUFRESNE,

Calmann-Lévy, mars 2012, 488 p, 20 €.

 

La presse avait fait l'éloge de cet ouvrage en mettant en avant l'implication subjective de l'auteur à la façon du gonzo journalisme de Hunter S.Thompson.

Il ne s'agit pas vraiment de cela, puisque l'ouvrage en question est d'abord une enquête très approfondie, qui ne nous épargne d'ailleurs pas la lecture souvent rébarbative d'extraits de PV policiers ou judiciaires versés au volumineux dossier d'instruction de « l'affaire » (1980 cotes et 32 tomes début 2012), toujours en cours : un article du « Monde » du 5 avril 2012 nous apprend que le juge Fragnoli, en charge du dossier, demanderait à en être dessaisi....

L'intérêt du livre est ce mélange de confrontations très précises avec les faits et les différents acteurs de l'affaire sur une durée très longue (3 ans d'enquête) avec le ressenti et les analyses personnelles de l'auteur sur son métier de journaliste et l'évolution que le traitement médiatique de l'affaire en révèle.

Sur les faits, peu à en retenir : une tentative de sabotage sur les caténaires d'une ligne TGV, dont rien ne prouve que les mis en examen en soient les auteurs, même si une convergences d'indices tendrait à les incriminer.

Par contre une disproportion flagrante des moyens mis en oeuvre par le gouvernement et l'Etat, et une disproportion plus grande encore de l'effet médiatique, par rapport à des faits somme toute mineurs : 4000 faits de même nature se produisant chaque année sur l'ensemble du réseau selon la SNCF...

Il y a eu conjonction d'une opportunité politique, d'une restructuration des services de police (fusion des RG et de la DST au sein de la nouvelle DCRI), et d'un emballement médiatique pour précipiter la mise en scène d'une « histoire à durée limitée » comme les médias d'aujourd'hui en sont friands.

Ce que met en cause d'abord Dufresne c'est l'alignement du politique sur le médiatique et la transformation de celui-ci en dictature du flash...et la perversion du sens qui en découle.

C'est un peu plus profond que la critique habituelle de la politique répressive du sarkozysme : la mise en système des différents acteurs (presse-police-justice-gouvernement) s'agence aujourd'hui de façon nouvelle, plus inquiétante que jamais pour nos libertés, ...même avec un gouvernement de gauche.

Un peu plus profonde a été aussi la réaction des inculpés qui ont refusé d'entrer dans la spirale de radicalisation que cette répression en effet disproportionné leur ouvrait comme « horizon spontané ».

Ne le cachons pas : le discours radical de « L'insurrection qui vient » nous semble peu convaincant dans son pathos manichéen et mégalomaniaque habituel à l'ultra-gauche, malgré quelques remarques intéressantes.

Par contre l'attitude et les réalisations concrètes du groupe à Tarnac valent bien mieux que les discours qu'ils en tiennent : ils nous parlent en effet du maintien du lien social dans un désert vieillissant, de la relocalisation de l'économie.

C'est là sans doute le principal effet positif de cette affaire : «qu'ils s'étaient concentrés sur le Goutailloux, désormais, ils avaient précisé leurs désirs, et trouvé les moyens d'y parvenir » (p 390)

Et cela grâce au fait d'avoir bien identifié l'enjeu du « dispositif antiterroriste » auquel d'autres comme Action Directe s'étaient fait prendre : « Sois tu colles et tu dis, effectivement, oui, il y a des méchants, oui, on veut abattre l'Etat, oui, vous ne nous aurez jamais, le peuple vaincra, tra-la-la, et tu entres dans des formes de radicalisation, dans le sens où tu réponds positivement au défi qui t'est lancé, quitte à incarner des formes de martyrologie. Ou alors tu fais tout pour échapper à cette forme d'identification, de répression qui isole un sujet, en n'acceptant jamais d'être ce sujet. » (p 390)

Qu'ils continuent ainsi, sans rien abdiquer de leurs désirs d'une autre société : c'est tout le mal qu'on leur souhaite.

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