Retour sur le partage des richesses

Publié le par Henri LOURDOU

Dans le dernier n° de « Commentaire »(n°128, hiver 2009-2010), un nouvel  apport sur le sempiternel  débat  du « partage de la valeur ajoutée ». Il est introduit par un « chapeau » signé Didier MAILLARD, sous le titre significatif : « Pauvres capitalistes … » (p 945-6). La thèse est claire : Le capital en France serait de moins en moins rémunéré au profit du travail. Soit l’exact contraire de ce qu’avancent différents publicistes de gauche depuis plus de 10 ans.

                On avait déjà évoqué ( Partage des richesses, RTT et retraites en 2008 : qu'en penser ? , Retraites 2003 : la CFDT et le néo-gauchisme )ce débat tournant autour des 10% de valeur ajoutée qui seraient passés du travail au capital depuis le début des années 1980. Ma conclusion était que le déplacement réel  de richesse était bien moindre que ce chiffre spectaculaire, même s’il était réel.

                Au passage, j’avais découvert la difficulté d’interpréter les chiffres et indicateurs disponibles. Car c’est bien d’un problème d’interprétation des chiffres qu’il s’agit ici.

                L’importance politique de l’enjeu appelle à un maximum de rigueur. C’est bien pourquoi tout apport nouveau sur la question demande à être examiné attentivement.

                Qu’en est-il ici ? L’auteur de l’article, intitulé « Le partage de la richesse produite entre travail et capital » (p 945-953), Rémy PRUDHOMME, commence par mettre en cause ce qu’il appelle « l’analyse dominante », à savoir le fait de partir du poids des salaires dans le PIB.

            Et cela pour « au moins cinq raisons ».

La première étant que le PIB ne représente pas la richesse produite par les entreprises : il vaut mieux le remplacer par la VA (Valeur Ajoutée) des entreprises qui n’inclut pas le salaire des fonctionnaires ou les loyers comme le fait le PIB.

La deuxième est que ce ratio considère comme rémunération du capital la totalité du revenu des non-salariés, comme si aucun de ceux-ci ne travaillaient. Il faut donc soit se limiter à la VA des seules sociétés, soit décomposer le revenu des entrepreneurs individuels (artisans, commerçants, et professions libérales) en revenu du capital et revenu du travail.

La troisième est que le PIB n’est pas que de la richesse distribuable : il faut en défalquer l’amortissement découlant de l’usure du capital. Il faudrait en fait partir d’un PIN (Produit Intérieur Net) que les statisticiens ont jusqu’à présent hésité à calculer car il est difficile d’évaluer l’amortissement.

La quatrième raison est que cette mesure laisse de côté les prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) qui sont de fait imputés aux revenus du capital alors qu’ils lui sont soustraits.

La cinquième enfin, est que cette façon de mesurer ignore l’évolution du rapport entre capital investi et unité de travail dans le processus de production : si le premier augmente au détriment de la seconde, il est logique que la rémunération du travail diminue sans que les travailleurs en soient affectés.

            L’auteur reproche aux deux rapports officiels récemment parus (rapport « Cotis » et rapport « Cette ») de n’avoir pas pris en compte les 3e et 5e raisons, ce qui entache la crédibilité de leurs conclusions.

            Il s’attache ensuite à calculer l’évolution de la rémunération respective du capital et du travail entre 1993 et 2006. Le calcul porte donc sur la VA des sociétés non financières (soit 50% du PIB).

            Il constate que la quantité de capital utilisé (définie comme « les actifs non financiers des sociétés non financières dans les comptes de patrimoine de l’INSEE) a augmenté beaucoup plus vite que la quantité de travail utilisé : +5.4%/an (déduction faite de l’inflation), contre +1.1% pour le travail (malgré +1.9% pour le nombre de salariés, mais le temps travaillé par salarié a baissé). Ce point est à prendre en compte dans la répartition de la richesse distribuée (voir raison 5).

            La VA Brute a progressé de 2.5%/an. Mais, déduction faite des amortissements (raison 3), la VA Nette n’est plus en progression que de 2.2%/an.

            La rémunération du travail, directe et indirecte (cotisations sociales payées par les sociétés), a augmenté de 2.4%/an.

            La rémunération du capital a régressé de 2.2%/an (mais à l’intérieur de celle-ci, les dividendes distribués aux actionnaires ont augmenté de 9.2%/an).

                Le point un peu surprenant de la démonstration est la prise en compte de deux autres composantes dans la distribution de la VA Nette :

Les impôts qui augmentent de 6%/an (il s’agit de la somme : impôts sur la production+impôt  sur les bénéfices des sociétés –subventions, qui représentait en 2007 9% de la VA Nette) ;

Les divers qui augmentent de 12.2%/an (il s’agit des « transferts courants versés +variation des stocks » qui représentent en 2007 6% de la VA Nette).

            En rapportant ces résultats globaux aux quantités de facteurs utilisés (division par unité de travail et par unité de capital), il apparaît que la rémunération par salarié n’a augmenté que de 0.5%/an, alors que rémunération par unité de capital a diminué de 7.2%/an (malgré encore une fois une contre-tendance concernant les dividendes qui augmentent de 3.7%/an).

Conclusions : Au-delà de ce constat, il apparaît que la productivité des sociétés françaises n’a pas augmenté entre 1993 et 2006. Ce fait semble principalement imputable à une moindre productivité du capital, alors que celle du travail aurait, elle, légèrement augmenté (p 951).

Il en ressort que la croissance de la VA n’est due qu’à une augmentation du nombre de salariés et de capital investi. D’où l’interrogation finale sur les perspectives d’augmentation du niveau de vie.

La cause semble entendue : encore une fois, il n’y a pas de « Trésor caché » dans lequel il serait facile de puiser par un coup de baguette magique politique.

Cependant certains faits sont à souligner :

Il y a bien tendance de fond à l’augmentation des dividendes distribués aux actionnaires, au détriment des fonds disponibles pour l’investissement ou pour la rémunération supplémentaire des salariés, ce qui enlève aux entreprises des marges de manœuvre.

L’augmentation de la part capitalistique (machines) dans le processus de production tend à marginaliser le travail vivant, donc à réduire les créations d’emplois.

L’augmentation des impôts et cotisations sociales renforce la socialisation de la distribution des revenus au détriment du rapport de force classique dans l’entreprise. Ce qui situe d’emblée le conflit sur la répartition des revenus au niveau de la société : on le reverra prochainement sur les retraites ou la Sécurité Sociale. Il est donc important d’y voir clair sur les possibilités réelles de financement des revendications.

Tous ces calculs font l’impasse sur la distribution des revenus à l’intérieur des catégories considérées : salariés, travailleurs non-salariés, rentiers. Une telle analyse apporterait un autre éclairage, sans doute plus proche des réalités, sur l’évolution des inégalités de revenus. Il est certain qu’elles se sont creusées depuis 30 ans, reste à trouver les mécanismes pertinents et efficaces de leur réduction.

La question de la sphère financière, non traitée dans cet article, doit être considérée d’un point de vue marxiste : la valeur vient fondamentalement du travail. Toute spéculation ne repose donc que sur ce que produit celui-ci. Et les « bulles spéculatives » n’ont, comme leur nom l’indique, qu’une vocation : éclater. Inutile donc de rechercher là le  « Trésor caché » providentiel.

Enfin, tout cela laisse encore de côté les limites dénoncées depuis longtemps de la Comptabilité Nationale. Une annexe judicieuse à l’article rapporté ici nous le rappelle :

« La Comptabilité nationale n’embrasse que les transactions à titre onéreux (…)

De là, 3 conséquences logiques :

Les services rendus à titre gratuit ne figurent pas dans les flux positifs ;

Les nuisances produites ne figurent pas dans les flux négatifs ;

Les prélèvements sur la Nature ne figurent qu’en coûts d’enlèvement.

Ces conséquences logiques sont grosses de conséquences pratiques, fâcheuses à long terme. » (Nous y sommes !)

Cela date de 1964, et c’est signé Bertrand de Jouvenel.

 

Henri LOURDOU, 31 décembre 2009, An 1 après l’échec de Copenhague.

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