Quand Julliard et Michéa nous causent du peuple...

Publié le par Henri LOURDOU

Où allons-nous ?

 

Quand Julliard et Michéa nous causent du peuple ...

(Le Nouvel Observateur du 25-9-14 et les Matins de France-Culture du 1er-10-14)

 

Un nouvel ouvrage à paraître le 1er octobre est lancé par la rubrique "Les débats de l'Obs" dans le n° du "Nouvel Observateur" paru le jeudi 25-9-14.

Il s'agit d'un échange entre le "philosophe Jean-Claude Michéa et l'historien Jacques Julliard" sur "les causes du divorce entre la gauche et les classes populaires", dont la journaliste Aude Lancelin nous présente les protagonistes et les conditions, avant de nous en livrer les "bonnes feuilles".

Au vu de ces extraits, si l'on avait à noter la copie, on dirait aux élèves Michéa et Julliard qu'ils ont un peu trop tendance à "vivre sur leurs acquis".

Et quand ce n'est pas le cas, à se lancer dans des improvisations pour le moins hasardeuses. Comme c'est le cas dans l'extrait de Michéa proposé : une hypothèse selon laquelle le "mépris du peuple" se serait installé à la faveur du rapatriement des administrateurs coloniaux transfomés en "aménageurs/modernisateurs" après 1960.

Bien sûr, Michéa nous en parle comme "d'un point historique, curieusement méconnu, (...) de nature à éclairer certaines des formes " du mépris du peuple. Mais, ajoute-t-il, " de ce mépris du peuple qui est devenu, depuis plus de trente ans, la marque de fabrique de la nouvelle intelligentsia de gauche".

Ainsi allie-t-il, comme à son accoutumée, un certain sens des nuances à une formulation étroitement dogmatique et polémique : "la nouvelle intelligentsia de gauche", monolithe insécable fabriqué pour la cause.

Ainsi reste-t-il dans la posture, au détriment de la pensée.

 

C'est d'autant plus dommage que le débat Julliard/Michéa pose en effet de bonnes questions. Et c'est bien ce qu'a montré (je n'ai pas encore lu le livre) leur prestation commune aux Matins de France-Culture du 1er-10.

 

Ces questions, quelles sont-elles ?

 

Tout d'abord celle du projet d'émancipation sociale incarné par les différents mouvements populaires depuis deux siècles au moins : Quel peut-être son contenu ? Rupture ou pas avec le capitalisme ? Et pour faire quoi ?

Ensuite celui de l'opérateur politique d'un tel projet : peut-il, ou doit-il, y avoir convergence entre le peuple et une fraction des classes dominantes ?

 

Ces questions se reposent aujourd'hui dans l'urgence face à une situation politique française mais aussi internationale où la Gauche historique issue du mouvement ouvrier tend à disparaître, face à l'essor de mouvements nationalistes et xénophobes à forte base populaire ou au désinvestissement populaire de tout engagement politique.

 

A la première question, nos deux débatteurs (tout comme leurs intervieweurs) ont soigneusement évité toute allusion au mouvement écologiste, tant ils en ont visiblement une image de mouvement "bobo"(bourgeois-bohème, pour l'étymologie, mais le terme "bobo" est visiblement devenu une insulte en passe de remplacer le terme "populiste", visiblement passé de mode dans le monde médiatique, et y compris, de toute évidence, à France Culture).

On doit donc ici rappeler qu'il y a une "écologie populaire", y compris en France : figurez-vous, braves journalistes parisiens et intellectuels médiatiques, qu'on ne vote pas seulement écolo dans les métropoles branchées, mais aussi dans le rural profond, là où une authentique culture paysanne est restée rebelle à la "modernisation agricole". Il y a même, dans le mouvement syndical ouvrier (à la CFDT, à Solidaires, et même à la CGT) une authentique sensibilité à l'écologie politque et à son projet.

Or ce projet est aujourd'hui au coeur de la rupture nécessaire avec la civilisation capitaliste basée sur la croissance exponentielle de la production matérielle.

Ses bases sont la rupture avec le consumérisme et l'adoption de la sobriété volontaire, basée sur le partage et la convivialité, préférés au tout-monétaire et à la mondialisation capitaliste.

Et il y a urgence face au saccage accéléré de la planète et de ses ressources : seul Michéa a abordé ce point en expliquant fort justement que c'est la dynamique de l'accumulation du capital qui détruit la planète, tout en détruisant inexorablement des emplois par la hausse de la composition du capital (loi de la valeur énoncée au tome 3 du "Capital" de Marx, comme rappelé par toute une école de néo-marxistes représentée en France notamment par Anselm Jappe).

Julliard feint quant à lui de croire qu'il suffirait de revenir à la nationalisation du secteur bancaire pour échapper à cette logique de financiarisation du capitalisme.

Donc nécessité en effet d'un projet de rupture. Celui-ci ne peut se faire par la violence : Michéa en convient. Il faut donc parler de transition.

 

Ici se pose la question des forces susceptibles de porter ce projet.

A ce point, c'est la "religion du peuple" de Michéa qui pose problème, plus que le pragmatisme historique de Julliard.

Il me semble, comme à Julliard, évident, tout "populiste" que je sois (c'est en effet l'étiquette, alors péjorative, que nous collaient nos amis trotskystes, lorsque nous nous battions à Lip et au Larzac pour l'émergence d'une "Gauche ouvrière et paysanne" autonome), que l'on ne peut contourner l'alliance entre les classes populaires et une partie des classes dominantes (parmi laquelle, j'en suis désolé pour le purisme michéen, il faut inclure une partie au moins de ce qu'il exècre : "l'intelligentsia de gauche", ou ce qu'il en reste, vue l'érosion accélérée de l'espèce).

Celle-ci d'ailleurs a de tout temps existé, même à l'époque, bénie par Michéa, et pour laquelle j'ai moi aussi une tendresse particulière, où s'épanouissait le syndicalisme révolutionnaire d'Emile Pouget (fils de bourgeois et ancien lycéen républicain à Rodez).

Toute la question est celle des conditions dans lesquelles se fait l'alliance : à cet égard, Julliard a tout-à-fait raison de rappeler qu'un des obstacles aujourd'hui majeur en France est bien celui de la "professionnalisation de la politique". On a assisté à cet égard à un retournement de situation qu'il n'analyse pas (on verra s'il le fait dans le livre) : le phénomène des "permanents syndicaux et politques" fut tout un temps un instrument de promotion de militants d'origine populaire. Aujourd'hui, avec la fossilisation des grandes organisations sous l'effet du double cumul des mandats (dans le nombre de mandats et dans la durée), cet "ascenseur social" ne fonctionne plus : c'est bien une des causes du divorce entre ces organisations syndicales et politiques de Gauche et les classes populaires.

Mais pas la seule : nos deux protagonistes interrogent apparemment bien peu la lobotomisation télévisuelle et à présent numérique qui a promu le divertissement le plus dégradant à la place de l'art et de la culture.

Il n'est qu'à voir l'état de notre Ecole, forteresse en voie d'effondrement, sous le double effet de la délégitimation de la Culture et de son fonctionnement schizophrénique de reproduction sociale.

 

En conclusion, le peuple mérite mieux que la démagogie d'extrême-droite, mais il doit pour cela s'émanciper de la civilisation consumériste, dont les bienfaits compensatoires ne sauraient satisfaire tout esprit soucieux de penser.

 

C'est à un nouveau mouvement populaire qu'il faut faire appel : celui qui naît dans l'alliance imprévue de la jeunesse précarisée et révoltée et des paysans de Notre Dame Des Landes ou de Sivens.

Son débouché politique naturel est celui de l'écologie politique.

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