Pourquoi j'aime et je défends Dany et Gaby Cohn-Bendit

Publié le par Henri LOURDOU

 

Pourquoi j'aime et je défends Dany et Gaby Cohn-Bendit

 

Avant de répondre à la question, il faut que j'explique d'abord pourquoi je publie ce texte.

En passant dernièrement à ma librairie de proximité ("Les Beaux Jours", avenue de la Marne à Tarbes : dernière librairie de la ville après la fermeture de la librairie Lhéris, liquidée par le groupe Chapitre), je n'ai pu réprimer un mouvement de (mauvaise) humeur à la lecture de la 4e de couverture de la réédition par Agones de la "Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary" de Guy Hocquenghem. En effet, Daniel Cohn-Bendit était allègrement intégré dans une liste de maos renégats associant S. July, BHL, Finkielkraut et Gluscksmann, comme l'une des cibles de Hocquenghem. Une rapide vérification à l'aide de l'index des noms m'a permis de confirmer qu'il n'en était rien.

J'ai donc râlé à haute voix contre cette nouvelle manifestation du "Cohn-Bendit bashing" habituel à l'extrême-gauche !

Je ne me résous pas à cette pratique associant les orphelins de feu le stalinisme (qui ne pardonnent pas à Cohn-Bendit son rôle "anti-parti" en 68) et de feu le trotskysme (qui ne lui pardonnent pas d'avoir renoncé explicitement à la Révolution, et de pactiser avec d'affreux centristes).

C'est la raison pour laquelle, malgré le consensus qui a entouré le départ en retraite de Dany, après 20 ans au Parlement européen, je m'adresse à tous les partisans de la gauche radicale, avec lesquels je me retrouve sur bien des combats (de RESF à Notre-Dame-Des-Landes, en passant par Stop Tafta), en leur disant les bonnes raisons que j'ai d'apprécier les frères Cohn-Bendit (car l'un ne va pas sans l'autre, comme on va le rappeler).

 

1968 : "Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme" ?

 

J'en ai déjà parlé ailleurs : ce livre de 1968, signé "Cohn-Bendit", fut pour moi la découverte (dans un monde sans Internet, rappelons-le pour les moins de 40 ans...) de la tradition libertaire du mouvement ouvrier. Une tradition alors quasiment passée sous silence, et marginalisée par le poids du marxisme-léninisme dans ses différentes variantes : soviétique, chinoise ou cubaine, ainsi que par ses dissidences trotskystes.

Je l'ai d'ailleurs acheté bien plus tard chez un bouquiniste pour l'avoir dans ma bibliothèque.

De la relecture des premières pages, je ressens un sentiment bien sûr d'éloignement par rapport à la rhétorique ultra-révolutionnaire d'époque.

Par contre l'évocation d'une autre Histoire de la révolution russe tirée du livre de Voline "La révolution inconnue" et la dénonciation des avant-gardes omniscientes,sectaires et toutes-puissantes m'a marqué pour la vie.

Ce "spontanéisme", passées les illusions de la jeunesse, reste pour moi un viatique : il signifie l'attention à toutes les formes de révolte contre toutes les formes d'oppression.

 

1988 : "Nous l'avons tant aimée, la révolution"

 

Dix-huit ans plus tard, expérience faite du gauchisme post-68, lecture plus approfondie de l'Histoire aidant, nous avons, à quelques années de distance, fait nos adieux à la Révolution. Cette interrogation sur les impasses de la posture révolutionnaire est restée pour moi un leitmotiv constant.

Dans ce livre-enquête, Dany fait le tour du monde de quelques ex-révolutionnaires, qui, comme lui, ont tiré un trait sur "le Grand Soir"... mais pas renoncé à transformer le monde . Pas de théorie dans ce livre, mais des tranches de vie et des confessions à coeur ouvert de gens qui réfléchissent en parlant. Le leitmotiv est la discussion démocratique : "nous devons à tout moment, confronter les arguments, les propositions, les objections... Il est clair que la complexité infinie des problèmes ne peut être réduite à des raisonnements étroits et à des idéologies simplificatrices. L'accident de Tchernobyl a montré, par exemple, que les questions d'environnement se posent à l'échelon mondial." (p 253)

La réédition en poche du livre, en 1988, inclut une interview inédite d'Adam Michnik de mai 1987, au moment où le syndicat dissout "Solidarność" qu'il soutient en tant qu'intellectuel fondateur du KOR (Comité de Défense des Ouvriers), continue à se battre dans la clandestinité contre le pouvoir communiste en Pologne.

Cet ajout est significatif de l'engagement de beaucoup d'entre nous (les anciens gauchistes post-68) dans le soutien aux dissidents de l'Est, et plus encore à ce véritable mouvement ouvrier que fut "Solidarność".

Il y a eu là (autour de la revue "L'Alternative", créée par François Maspéro à partir du titre d'un livre bien oublié du dissident de RDA Rudolf Bahro) un chantier de réflexion sur le destin des Révolutions qui passait par Lefort, Castoriadis et Furet sans négliger Soljenitsyne. Et tout un temps d'hésitation entre social-libéralisme et nouvelle radicalité écologiste, dont la synthèse fut difficile à opérer. Je pense d'ailleurs n'y être parvenu que depuis peu.

 

1999 : "Une envie de politique" et "Nous sommes en marche"

 

Soyons honnêtes : je n'ai lu lors de leur parution que le premier de ces deux livres, signé Daniel Cohn-Bendit, après avoir passionnément soutenu la campagne des européennes des Verts, dont j'étais adhérent depuis 1990. Je garde un souvenir ému du meeting de Poitiers où le public débordait dans la rue tant la salle était pleine, et du discours de Dany évoquant l'intervention de l'Otan au Kosovo, malgré les recommandations des Verts locaux, et se faisant applaudir quand même, après avoir avoué qu'il ne pouvait condamner une telle intervention face à la politique d'épuration ethnique du pouvoir serbe !

Cela faisait écho à sa prise de position pour l'intervention militaire en Bosnie en 1995 après le massacre de Srebrenica, lors d'un fameux débat interne aux Grünen, les Verts allemands de tradition rigoureusement pacifiste. Position qui l'a fait assimiler par toute l'extrême-gauche à un "partisan inconditionnel de l'Otan" : caricature ignoble dont les dernières pages de ce livre fait justice.

Le second livre, signé Gaby Cohn-Bendit, je ne l'ai lu que bien plus tard, après avoir fait la connaissance de l'auteur dans les Hautes-Pyrénées en 2010, où il réside de temps en temps. Mais j'avais vu dès 2000 (où par là) le documentaire "L'art d'être grand frère" qui lui était consacré, et j'ai acheté et lu en 2003 sa "Lettre ouverte à tous ceux qui n'aiment pas l'école" (compte-rendu dans le bulletin "La démocratie dans l'école" n°51 de mars 2004 et sa discussion dans le n°52 de juin 2004) et suivi de loin la naissance du "lycée expérimental de Saint-Nazaire" lancé après 1981, avec sympathie.

J'ai découvert donc tardivement l'histoire de la famille Cohn-Bendit : celle d'une famille de juifs libéraux berlinois passés du commerce au barreau. Erich Cohn-Bendit, compagnon de route du KPD est avocat du "Secours rouge". Il fuit l'Allemagne dès mars 1933 car "il est sur les listes" lui dit un haut magistrat nazi, et son collègue Hans Litten a été arrêté dès le 28 février et déporté à Büchenwald (p 51-52). Sa jeune épouse (ils ne sont mariés que depuis quelques mois) Herta le rejoint à Paris quelques mois plus tard.

C'est donc dans l'exil de l'émigration que naissent Gaby, en 1936, et Dany en 1945. Mais cette expérience passe en 1939 par le retrait du droit d'asile au 1er septembre 1939 et l'internement du père de septembre à janvier 40, puis à nouveau en mai 40 : il doit s'évader du camp de Brest en juin pour éviter de tomber aux mains des nazis, et rejoint sa femme et son fils réfugiés à Montauban.

"je me rappelle, écrit Gaby, avoir vécu à quelques kilomètres de Montauban, dans une communauté de femmes et d'enfants qui bien avant les hommes avaient reflué vers ce Sud-Ouest que j'aime tant depuis lors. Là règne cette résistance à l'autorité qui se manifesta si souvent dans l'histoire." (p 64-65)

"Je découvris alors que même si les vôtres vous aiment, d'autres adultes peuvent vous donner tout autant d'affection (...) De cette existence enfantine particulière, de l'amour partagé et des talents d'éducatrice de ma mère, je tiens cet esprit de contestation pédagogique qui anime mon existence.' (p 70-71)

A la Libération, les parents Cohn-Bendit gèrent un orphelinat d'enfants juifs près d'Evreux. Les enfants vivent en collectivité.

"J'ai passé mon examen d'entrée en sixième en juin 1947 à Paris. A l'époque j'habitais seul avec grand-mère. Le matin des résultats, elle m'accompagna au lycée Buffon. Horreur ! Mon nom ne figurait pas sur les listes dactylographiées. Je dis : "Il n'y a pas de Cohn-Bendit, je suis collé !" "Laisse-moi approcher", dit-elle, puis d'un coup elle pointa un nom : "Regarde ce qui est écrit là." Je lus : "Colin Benoït". Oma (mémé en Allemand) reprit : "Colin Benoît, c'est Cohn-Bendit. Ils font toujours ça ici en France." Ce qui me fut confirmé au secrétariat." (p 75)

Belle expérience que refont régulièrement tous les étrangers au nom exotique ! (Et je ne dis rien des Français dont le nom semble aussi exotique....).

En 1952, le père repart s'installer en Allemagne, à Francfort, où il reprend son métier d'avocat, au service des juifs spoliés par les nazis.

Après les années lycée Gaby s'engage, en première année de philo à la Sorbonne, au PCF "avec la ferme intention de transformer le parti" (p 89)

"En 56, les conclusions du XXe congrès du PCUS nous firent basculer résolument dans la IVe Internationale (nb : l'Internationale fondée par Léon Trotski en 1940), où je me liai pour la vie à Félix Guattari." (p 101)

"1956, ou le commencement de la fin. Douze ans plus tard, le soulèvement tchécoslovaque et le Mai 68 mondial accéléreront la déliquescence du Parti. Il ne s'en relèvera plus...Les communistes français, à l'inverse des communistes italiens, périront de n'avoir pas compris le stalinisme et son corollaire, la déstalinisation." (p 105)

Mais "avec les copains du groupe de philo, nous avons rompu en même temps avec la IVe Internationale. La plupart ont rejoint "Socialisme ou Barbarie" un groupe qui, quarante ans plus tard, m'apparaît encore comme le plus riche de l'époque, presque miraculeux même. Revue marxiste anti-autoritaire en même temps que structure politique, S ou B transforma nos vies et notre compréhension du monde. Cornélius Castoriadis et Claude Lefort en étaient les têtes pensantes, les animateurs. "(p 106)

Je rappelle ici qu'ils furent aussi les penseurs de la rupture avec la tentation totalitaire de la génération post-68 comme il a été dit plus haut.

Et il faut ajouter, pour finir cette commune filiation intellectuelle, qui m'unit par-delà les ans à Gaby Cohn-Bendit, la référence à "une revue que je lisais avec ferveur, Arguments, publiée par les éditions de Minuit, et dont Edgar Morin était le directeur-gérant."(p 109) et dont le n°14 , en 1959, publie un dossier sur "La révolte de Cronstadt et le tournant de la révolution russe (1921-1922)". Les ouvriers et les marins révoltés se battaient sur le mot d'ordre: "Le pouvoir aux conseils ouvriers et non au parti bolchévique". Ils furent écrasés dans le sang par l'Armée rouge commandée par Trotski, l'idole d'Alain et Arlette Krivine-Laguiller."(p 110-111).

 

2009-2014 : Europe Ecologie et parti Vert : l'impossible dépassement ?

 

Passons vite sur les années et arrivons enfin à aujourd'hui. J'ai accompagné et soutenu dès le départ la démarche "Europe Ecologie" éclose à l'été 2008 lors des journées d'été de Toulouse des Verts.

Notre groupe local 65 des Verts avait décidé de ne plus soutenir la logique de "courants" qui structurait la vie interne des Verts, et j'avais soutenu la motion portant la demande d'ouverture initiée par Noël Mamère lors de notre congrès de fin 2008.

Nous avons constitué dès février 2009 un comité local "Europe Ecologie" avec deux transfuges du PS de Bagnères, Nathalie Nowak et Jean-Marc Luce.

Cette campagne européenne de 2009 fut un réel bonheur.

Puis les choses sérieuses arrivèrent. La délicate question organisationnelle : allions-nous réussir à construire quelque chose de nouveau ? Le dilemme qui s'est posé à nous dès les régionales de 2010 fut : devons-nous garder une logique purement démocratique de désignation des candidats, ce qui ouvrait la porte à la logique des "courants" et excluait l'apport de "sang nouveau" sauf sous la forme de "candidats d'ouverture" forcément réduits à la portion congrue par la prolifération des "courants" ?

Ou bien devons-nous confier à la sagesse d'un "homme providentiel" (ou de quelques "sages") le dosage optimal des compétences nécessaires à une équipe dotée d'une cohérence et d'un dynamisme propres ?

En 2009, nous avions de fait opéré le second choix : d'où le "casting de rêve" Dany-Eva-José-Michèle-Yannick-Sandrine-Jean-Paul. Vous remarquerez au passage que tous les têtes de listes étaient des "candidats d'ouverture" non encartés aux Verts... sauf Dany !

 

Dès l'été 2009, l'appareil des Verts nationaux , sous l'impulsion de la fameuse "firme" (popularisée plus tard par N.Mamère) Duflot-Placé, reprend la main.

Dans la région, nous tentons encore la politique d'ouverture maximale, pour les régionales 2010, en donnant les "pleins pouvoirs" à Gérard Onesta, apparatchik Vert mais bon copain de José.

Il est vrai que localement nous réussissons à intégrer beaucoup de "candidats d'ouverture", mais nous nous faisons imposer un "tête de liste" parachuté de Toulouse, sous le prétexte qu'il faut donner une place éligible au "Partit Occitan". Cela entraîne mon retrait de la liste, et l'incompréhension de certains électeurs bagnérais, qui s'attendaient à l'élection de la tête de liste nominale, Nathalie Nowak, éjectée au 2d tour à la faveur de la fusion des listes avec la liste PS-PRG-PCF.

 

Cette dérive centraliste et autoritaire est dénoncée par Gaby dans un petit opuscule de septembre 2011 : "A bas le parti Vert ! Vive l'écologie !"

Début 2013, Dany publie un autre opuscule : "Pour supprimer les partis politiques !?" dont la subtilité du titre montre bien la nature problématique de sa réflexion.

Je partage davantage en effet le ? que le !

Je ne crois pas en effet à la disparition des partis ni à son caractère souhaitable.

Et c'est dans le droit fil me semble-t-il des réflexions d'un Claude Lefort ou d'un Edgar Morin.

Réformer le fonctionnement des partis ? Cent fois oui. Et je renvoie ici aux réflexions toujours actuelles d'un Mendel dans "Pourquoi la démocratie est en panne"(2003).

Mais vouloir les supprimer me semble illusoire, tant la nécessité de corps intermédiaires fortement structurés me semble indispensable à un vrai débat démocratique régi par des règles de Droit.

 

La tentative de "coopérative" parallèle au "parti" n'est cependant pas totalement morte : notre groupe local associe encore à ses travaux quelques "coopérateurs" qui refusent d'entrer dans "la cuisine interne" et veulent se cantonner au débat sur les propositions locales. Mais l'ouverture n'est bien sûr pas à la hauteur des espérances que nous avions nourries en 2009-2010.

Relancer la dynamique passe par des initiatives nouvelles dépassant le champ clos des divergences inter-partis, en partant des enjeux plus que des places à conquérir dans les institutions.

En ce sens, Dany et Gaby Cohn-Bendit ont parfaitement raison d'avoir refusé le repli identitaire d'EELV.

 

Je dédie ce petit travail à Gaby et Jeanne Cohn-Bendit que j'ai eu le plaisir de revoir récemment le 6 juillet à Notre-Dame-Des-Landes...

Publié dans Histoire, voix libertaires

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