Pour un nouvel imaginaire politique (texte de 2007)

Publié le par Henri LOURDOU

Mireille DELMAS-MARTY, Edgar MORIN, René PASSET, Ricardo PETRELLA, Patrick VIVERET "Pour un nouvel imaginaire politique", Transversales-Fayard, janvier 2006, 160 p.

Je retrouve en remuant du papier ce compte-rendu disparu dans la mort de mon ordinateur fin 2007 avec quelques autres textes de la période 2000-2007. Je le reproduis tel quel tant il me semble toujours actuel.

 

             Ce livre irremplaçable se situe au point exact où doit se construire une nouvelle synthèse que certains d'entre nous appellent de leurs voeux depuis un certain 29 mai (PS : date de la victoire du "non" au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005) : celle entre certains tenants du "oui" et certains tenants du "non". Ainsi que le dit Valérie PEUGEOT dans son avant-propos : "Tout au long de la campagne qui l'a précédé, nous avons pu constater à quel point la ligne qui séparait, au sein du collectif de Transversales, les tenants du "oui" de ceux du "non" était ténue." (p 7)

               C'est donc aussi l'occasion de clarifier pourquoi, dans d'autres lieux, comme chez les Verts, cette ligne-là est devenue une ligne de fracture.

               Quelques analyses extraites de ce stimulant ouvrage collectif me semblent aider à une telle clarification.

 

Des vraies divergences entre "ouistes" et "nonistes" :

    Une première indication me semble cette remarque d'Edgar MORIN : "un humanisme planétaire en formation porte en lui des possibilités d'avenir. Vont dans ce sens des mobilisations de la société civile, dont l'altermondialisme, ainsi que l'action d'ONG de militants pour les droits humains. C'est un bouillon de culture passionnant, héritier de l'internationalisme, même s'il est sous la menace d'un noyautage par de vieux schémas du passé des hérauts du marxisme-léninisme (souligné par moi)." (p 24-25)

C'est là un premier point de divergence entre ceux qui parmi nous sont conscients et vigilants face à cette menace, et ceux qui ne la voient pas ou ne veulent pas la voir.

Personnellement, en tant qu'ancien militant communiste, même si comme Edgar Morin mon engagement n'a duré que quelques années dans cette mouvance, je suis très sensible à ce que représente une telle menace  : l'adoption d'une vision simpliste et manichéenne du monde, l'arrogance avant-gardiste, et l'intolérance que cela génère.

 

    Deuxième indication, donnée à la fois par Mireille DELMAS-MARTY et par Ricardo PETRELLA, et concernant la conception de la démocratie participative : " La démocratie participative sera ce que chacun apprendra à en faire. Mais il ne faudrait pas la considérer comme une alternative à la démocratie représentatitve. Nous avons besoin des deux. L'une et l'autre se renforcent et se nourrissent mutuellement." (p 28)

Et "ces mouvements altermondialistes, ces campagnes de plateformes et de réseaux d'ONG et d'associations dessinent l'esquisse d'une démocratie participative, avnat même que l'on envisage des institutions représentatives. Au fond, ils tentent d'exprimer, par la reconnaisance de biens communs à l'échelle du monde, la naissance d'une république au sens propre (res publica, la chose publique).

Mais il faut éviter de surévaluer les modèles : on oppose aux structures pyramidales des partis politiques, ou des syndicats (la pyramide évoquant une construction verticale et immobile) un mode de fonctionnement en réseaux, c'est-à-dire plus horizontal, plus interactif et plus ouvert. Le problème est que les réseaux sont polymorphes. Purement horizontaux, construits sur l'autorégulation dont rêve l'ultralibéralisme, il n'est pas sûr qu'ils améliorent la démocratie." (p 32-33)

        C'est pointer tous les risques de manipulation liée à la non-instittutionnalisation : les avant-gardes masquées sont à l'affût de la captation des mouvements spontanés. N'est-ce pas en partie ce qui est en train d'arriver à Attac, devenu un champ clos des affrontements intergroupusculaires ? (PS : On était au moment de l'écriture de ce texte en pleine guerre interne entre partisans de Bernard Cassen et Serge Nikonoff et "mouvementistes" pour la présidence du mouvement)

         Il y a là une divergence entre nous bien pointée par Ricardo PETRELLA : "Entre ceux qui voient dans la société civile la seule force sociale capable de régénérer le politique et d'accomplir les "révolutions" socio-économiques indispensables au changement politique, et ceux qui pensent qu'elle n'est que l'humus actif censé permettre aux institutions publiques, partis, syndicats, de jouer pleinement et efficacement leur rôle, les différences sont considérables." (p 59)

         C'est bien là en effet ce qui sépare au sein des Verts les partisans d'une candidature Bové (NB aux présidentielles de 2007 et sous l'étiquette des "Comités Unitaires Anti-Libéraux") et ceux qui défendent une candidature issue des rangs des Verts.

Cette divergence rejoint les précédentes, et c'est leur addition qui crée la fracture entre nous. Cette illusion de la "table rase" ne sert à mon avis que les intérêts des "hérauts du marxisme-léninisme" évoqués par Edgar Morin : dans le mariage défendu par certains de la carpe écolo-altermondialiste et du lapin trotsko-communiste, ce sont les seconds qui mangeront les premiers.

 

Des convergences possibles et de leur intérêt :

 

S'arrêter à ce constat serait un peu désespérant. Il y a des raisons d'espérer, et nous devons nous en saisir ardemment !

Pour cela, il faut sortir de la logique binaire des néo-avant-gardes et mettre en avant les nouveaux enjeux de l'action politique, les nouveaux modes de mobilisation, et partir à la recherche de nouvelles solutions, plurielles, dans la construction des nouvelles instittutions de niveau mondial qu'ils appellent.

       Valérie PEUGEOT pointe par exemple un enjeu nouveau : "la centralité de l'information et des connaissances comme enjeu de pouvoir" à travers quelques exemples  : la concentration des médias (journaux et audiovisuel, édition), l'industrialisation de la culture, l'appropriation du génome des plantes, les brevets sur  les médicaments. Sur ces différents terrains, des mouvements de résistance à la concentration du pouvoir sont nés : il s'agit à présent de leur donner un débouché insitutionnel de nature juridique. C'est bien là l'affaire des partis politiques et des gouvernements (p 10 à 18).

       Mais effectivement, comme le proclame le titre-même de l'ouvrage, il convient pour  cela de créer "un nouvel imaginaire politique".

        C'est à cette entreprise que nous devrions consacrer l'essentiel de notre énergie. Elle doit porter sur la réforme des institutions mondiales en tournant autour de l'idée de gouvernement démocratique mondial : dans "altermondialiste" on oublie trop depuis quelque temps la dimension mondiale au profit du préfixe "alter" qui ne sert plus que d'épouvantail "anti-PS" dans la Sainte-Alliance des antilibéraux franco-français.

         Or des batailles essentielles sont ainsi oubliées ou négligées, ainsi que le rappelle fort justement Mireille DELMAS-MARTY. Par exemple l'obligation faite au gouvernement chinois par son adhésion à l'OMC de "juridifier" le fonctionnement de son Etat : n'y a-t-il pas là un levier pour aider les démocrates chinois à peser sur l'évolution du régime dictatorial ? Les prochains JO de Pékin en 2008 ne seront-ils pas une occasion de peser en ce sens ? Les barrières posées par la dictature (qu'on se rappelle le fameux scandale autour de Google et Yahoo) ne résisteront pas à une alliance mondiale des démocrates.

         Et cela, loin de nous en éloigner, nous rapproche des enjeux proprement hexagonaux  : c'est en affrontant les nouveaux défis mondiaux que les candidats à la magistrature suprême sont susceptibles de retrouver les marges de manoeuvre permettant de traiter les problèmes de la France. Pour cela, il convient de faire preuve d'ouverture et d'imagination en partant des valeurs que nous partageons, plus que des divergences idéologiques datées et surfaites qu'agitent nos nouveaux avant-gardistes.


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