Où allons-nous ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

Où allons-nous ?

Pour une mise en résonnance de quelques critiques de la modernité.

 

Avec la crise financière de 2008, puis la crise des dettes souveraines qui l'a suivie, la persistance en arrière-plan de la crise écologique, du déclin de l'Occident face aux pays-continents émergents, les analyses critiques de notre modernité se multiplient ou resortent des placards.

Parmi toutes ces analyses, dont je n'ai pas lu le quart, comme la plupart du monde, j'ai fait mon choix.

Le travail que je me propose à présent est de tenter de mettre en résonnance, d'harmoniser, ce qui d'emblée se présenterait comme un patchwork disparate de pensées issues de prémisses différentes, s'intégrant toutes cependant dans une problématique commune : la critique de notre monde et la recherche d'un monde meilleur à la lumière de dynamiques en cours ou à créer.

 

Pour cela, j'ai choisi délibérément des penseurs qui se complètent dans leurs approches tout en se situant parfois à la limite les uns des autres, avec donc quelques interférences qui nous permettrons de poser la question de leur compatibilité. Cette mise en résonnance a pour objet de dégager les éléments d'une perspective politique à confronter avec le projet et la dynamique des forces politiques existantes.

 

Mais commençons par présenter nos penseurs :

-Harmut Rosa, critique social du temps

-Gérard Mendel, critique social du psycho-politique

-Anselm Jappe, critique social de l'économie

-Philippe Lebreton, critique social de l'écologie.

 

Constats

 

Dans ces 4 pensées, on trouve une dimension commune de critique de la modernité, avec des constats communs sur la crise de l'identité individuelle, attaquée par "l'accélération" dans l'approche de Rosa (titre de son ouvrage majeur), attaquée par la crise du patriarcat dans l'approche de Mendel, attaquée par la marchandisation généralisée dans celle de Jappe, et enfin attaquée par le consumérisme destructeur de la planète dans celle de Lebreton (qui fut, rappelons-le, le professeur Mollo-Mollo de la "Geule ouverte", premier journal d'écologie politique en France dans les années 1970).

Ces constats ne leur sont pas propres : ils sont d'ailleurs très communément partagés par des penseurs réactionnaires comme Alain Finkielkraut, inclassables comme Philippe Murray, ou classés à l'ultra-gauche comme Jean-Claude Michéa, qui en ont fait leur fonds de commerce. Mais aussi par des penseurs de plus haute volée mais disparus, comme Cornélius Castoriadis ou Christopher Lasch.

Ce qui change le constat en analyse critique c'est la mise en rapport de cette crise avec des dynamiques sociales dont on peut interroger les ressorts.

 

Narcissisme consumériste et perte de la mémoire nous renvoient à une dynamique d'ensemble du système capitaliste en temps qu'accélérateur social (Rosa), que destructeur des structures patriarcales (Mendel), que destructeur du travail vivant (Jappe) et que destructeur de la planète (Lebreton).

Ce quadruple effet du capitalisme s'accomplit dans le cadre d'unemondialisation irréversible.

 

Perspectives et mise en relation.

 

Pour nos 4 penseurs, la dynamique à l'oeuvre est tellement puissante qu'on ne peut raisonnablement penser à l'inverser.

Cela étant, elle n'est pas seulement porteuse de dangers et de négativité.

 

Rosa est peut-être le plus pessimiste à cet égard, qui pense seulement à une perspective de poursuite du processus en cours, qui n'ouvre en fait comme possibilité positive que le refus individuel de la course à la nouveauté.

 

Mendel par contre a dégagé dans le cours de son oeuvre la possibilité de promouvoir une personnalité basée sur la dimension psychosociale de ce qu'il a baptisé "l'actepouvoir" : autrement dit le recouvrement collectif par les acteurs sociaux du pouvoir de leurs actes dans le cadre des collectifs de travail. Cela étant préparé par une éducation initiant les élèves à l'expression collective sur leur vécu scolaire. Cette perspective peut paraître totalement utopique, cependant elle chemine, plus ou moins souterrainement, depuis 40 ans, et entre en résonnance avec de nombreuses pratiques spontanées : elle répond à un certain "esprit du temps" qui ne s'est pas épuisé en mai 68, mais y a pris naissance. Démocratie participative ou délibérative ont remplacé autogestion pour la nommer, mais l'esprit reste le même : reprendre le pouvoir sur ses actes.

 

Jappe a repris la "critique de la valeur" chez Marx, en passant par Guy Debord, Robert Kurz et Moishe Postone. Il donne une vision renouvelé de la dynamique du capitalisme : celle de son impasse à extraire toujours plus de survaleur tirée d'un travail vivant qu'il passe son temps à détruire par l'automation. A l'inverse des marxistes historiques (et il insiste sur ce point), il ne croit pas à un agent historique providentiel, le prolétariat, qui viendrait apporter la solution à cette contradiction mortelle.

Il spécule donc sur une montée de la barbarisation portée par cette dynamique de marchandisation généralisée basée sur le "fétichisme de la marchandise" (dont il souligne la dimension quasi-religieuse). Seule pourrait s'y opposer une prise de conscience individuelle de la réalité du système, qui pourrait passer notamment par l'art et la culture... dans la stricte mesure où ils résistent à la marchandisation. Cela passe donc par exemple pour lui par le refus de la télévision et des écrans, et par une véritable éducation :"Ne pas aider quelqu'un à développer sa capacité de différenciation signifie le condamner à un infantilisme perpétuel" ("Crédit à mort", p 226)

 

Enfin, Philippe Lebreton, dont le livre est significativement titré "Le futur a-t-il un avenir ?", appelle à "l'inéluctable sobriété" et la "nécessaire éco-résistance", après un passage en revue très exhaustif des différentes impasses dans lesquelles l'Humanité s'est engagée : démographiques, énergétiques, écologiques (eau, sols, biodiversité) et dégagé les principales futures victimes : les jeunes et le continent africain.

 

Synthèse

 

De ces quatre approches, que peut-on tirer de commun ?

-D'abord, une vision plus ou moins partagée de ce qui est à l'oeuvre : un système mis au point entre le XIVe et le XVIIIe siècle en Occident, le système capitaliste.

 

-Le fait que ce système est basé sur une capacité de croissance irrésistible, et qu'elle n'est pas seulement basée sur la violence d'une minorité de dominants, comme le veut la vulgate marxiste, mais sur des ressorts psychologiques à l'oeuvre chez chaque individu.

 

-Le fait que ce système nous amène dans une impasse qui se rapproche : impasse sociale, impasse économique, impasse écologique, impasse culturelle, impasse psychologique.

 

-Le fait que la résistance à la course dans ces impasses passe par la prise de conscience individuelle, basée sur des pratiques sociales (Mendel, Lebreton) ou sur l'éducation (Mendel et Jappe).

En tout état de cause, nul agent collectif n'est plus qualifié qu'un autre pour procéder à cette remise en cause : adieu au messianisme marxiste.

 

Quelles pratiques politiques ?

 

Ici nous sortons de l'analyse des oeuvres, et nous devons nous risquer à des propositions personnelles et donc subjectives.

 

Je suis adhérent depuis 1990 du parti politique des Verts, devenu depuis 2011 Europe Ecologie Les Verts.

Ce qu'on vient de lire ne me paraît pas contradictoire avec cet engagement. Il en relativise seulement la portée.

 

Je ne me fais plus d'illusions depuis longtemps sur la capacité d'un parti politique à changer la réalité sociale en profondeur. Pour cette même raison, je suis donc plutôt porté à l'indulgence sur les limites de l'action de mon propre parti. Et par là-même, je suis moins porté au sectarisme vis-à-vis des autres partis.

 


Par contre, je vois bien ce qui ne va pas dans le fonctionnement des uns comme des autres : tendance au cumul des mandats, à la professionnalisation, au clientélisme, et donc à la négation de l'esprit de la démocratie.

 

En conséquence, il me paraît plus que jamais nécessaire de ne pas abandonner les partis à ces dérives, en y demeurant et en y exerçant la plénitude de ses droits d'adhérent.

 

Pour autant, l'essentiel, on l'a compris se joue ailleurs : dans les choix quotidiens et individuels de chacun, dans son mode de vie, qui doit être, autant que faire se peut , en rupture avec le consumérisme immature et irresponsable.

 

 

Références : Anselm JAPPE "Crédit à mort" (Lignes, 2011, 256 pages)

Philippe LEBRETON "Le futur a-t-il un avenir ?" (Sang de la Terre, 2012, 378 pages).

Prolétaires de tous les pays : ralentissons !

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