Méfions-nous du "nouveau" nationalisme

Publié le par Henri LOURDOU

 

Arjun APPADURAI « Géographie de la colère. »

«  La violence à l'âge de la globalisation »

 

Petite Bibliothèque Payot n°700, 208 pages, 2009 (traduit de l'anglais (Etats-unis) par Françoise BOUILLOT en 2007, éd originale en 2006).

 

Cet ouvrage d'un anthropologue américain originaire du Maharashtra (Inde) se présente comme « la 2e étape d'un projet à long terme entamé en1989. » La 1e étape a donné lieu à un premier livre ; « Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation ». Celui-ci mettait en doute l'avenir de l'Etat-nation en analysant la complexification de « la production de communautés et de lieux de vie » : il ouvrait la perspective d'une « mondialisation heureuse ».

Mais cette 2e étape analyse à son tour le revers de la médaille :la montée de la violence ethnocidaire dans le monde d'après 1989. Issu d'une enquête comparative entamée avec l'analyse des violences anti-musulmanes dans la ville natale de l'auteur (Bombay-Mumbaï) en 1992, il s'appuie sur l'observation de la décennie 1995-2005.

Le 3e volet, en préparation, portera sur la « globalisation d'en-bas », c'est-à-dire l'émergence des ONG à visée mondiale, appuyées sur des mouvements sociaux et portant sur l'accès aux droits universels pour tous.

 

Disons-le d'emblée, cet ouvrage en apparence facile à lire est d'un accès déroutant pour le lecteur français de sciences humaines habitué à la démarche hypothético-déductive. Les concepts ne sont pas ici posés au départ de l'exposé et articulés en système, ils sont appelés au fur et à mesure d'une enquête dont le fil n'a rien d'évident. D'où la difficulté d'en rendre compte de façon articulée. Essayons néanmoins.

 

La question posée au départ est celle du lien entre globalisation libérale (dans sa double dimension ambivalente économique et politico-culturelle) et nettoyage ethnique associé à la violence politique.

Une première réponse très pragmatique est que la globalisation étant une « force sans visage, elle ne peut faire l'objet d'un ethnocide. Mais les minorités le peuvent. »(p 70) Et ceci d'autant plus que celles-ci « sont le point critique d'une série d'incertitudes situées à l'interface entre la vie quotidienne et sa toile de fond globale en rapide transformation » (Ibidem, c'est moi qui souligne pour rapprocher cette analyse de celles d'Hartmut Rosa).

En effet les minorités ont un « statut mixte » et suscitent donc « des incertitudes sur le soi national et la citoyenneté nationale » (p 71) : statut légal ambigu, mouvements transfrontaliers, transactions financières plus ou moins légales, langue différente de celle de la majorité, style de vie mettent en question le projet d'homogénéité porté par l'Etat-nation. C'est ainsi que certaines minorités ethniques se sont récemment transformées en « minorités problématiques » : l'auteur donne l'exemple des Sikhs en Inde (p 72).

Plus largement, ce sont les identités nationales qui se transforment en « identités prédatrices » « affirmant que leur propre survie dépend de l'extinction d'une autre collectivité »(p 80).

Comment et pourquoi s'opère cette transformation ?

L'auteur met en avant 2 mouvements parallèles et de nature très différente.

Le premier est celui de la revendication des droits à la reconnaissance des minorités, appuyé sur le principe libéral du petit nombre comme « minorité procédurale » s'opposant à la « pensée uniforme » et garantissant la pensée rationnelle et le droit au désaccord.

Le second est la construction par des groupes idéologiques d'une propagande raciste fétichisant l'identité nationale sur le mode paranoïaque. A cet égard l'auteur exploite le travail de Daniel Goldhagen sur le précédent nazi en montrant que la transformation d'Allemands ordinaires en bourreaux volontaires de Juifs est bien le produit d'un conditionnement idéologique.

Celui-ci s'appuie paradoxalement sur les revendications des minorités pour construire en retour un racisme majoritaire.

Il n'en résulte pas que ces revendications soient infondées, mais elles doivent se poser la question de leur instrumentalisation et donc celle de leur intégration dans une alliance et un projet globaux alternatifs au nationalisme raciste.

C'est ainsi que les musulmans indiens se sont retrouvés isolés entre 1992 et 2002 face à la construction d'une majorité nationaliste-hindouiste tenant un discours alarmiste sur la menace de disparition de la nation indienne et alimentant les violences anti-musulmans

(destruction de la mosquée du Babri Masjid à Ayodhya, pogroms du Gujarat).

Cet exemple « exotique » doit nous inciter à la vigilance : qui tient ici des discours sur le risque de disparition de la nation française ? Qui alimente conjointement la suspicion sur des « minorités problématiques » ?

Cette vigilance est d'autant plus nécessaire que « l'identité prédatrice » ainsi construite déchaîne des violences extrêmes dont le ressort, analysé par Michel IGNATIEFF pour le conflit yougoslave, est le « narcissisme des petites différences » : ce sont des gens jusque-là très proches, des voisins souvent, qui sont massacrés dans ces « nettoyages ethniques » réalisés sous le coup d'une « angoisse d'incomplétude » créée par la déstabilisation d'une image de soi.

Et de cette déstabilisation, on doit bien rendre responsable une globalisation libérale générant, dit l'auteur, un « monde cellulaire » s'opposant au « monde vertébré » des Etats-nations. Ici l'analyse est bien courte : l'auteur constate seulement l'émergence d'identités post-nationales autour de ce qu'il baptise la « globalisation d'en-bas ». C'est l'objet de son prochain livre : n'attendons pas sa parution pour construire cette alternative urgente et nécessaire au nationalisme raciste en plein essor en Europe.Et rappelons que les nationalistes hindous ont perdu le pouvoir acquis en 1999 lors des élections de 2004, et ont encore reculé électoralement en 2009 : le pire n'est jamais sûr.

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