Luis MERCIER-VEGA "L'increvable anarchisme"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Luis MERCIER-VEGA "L'increvable anarchisme" (10-18, 1970)

 

La parution récente de l'anthologie du "Monde" sur les anarchistes ("Ni Dieu ni maître", tome 4 de la collection "Les rebelles", 224 p, 5,90 €) m'a remis en tête ce livre, présent dans ma bibliothèque depuis 1971, et dont je m'aperçois, après relecture, qu'il m'avait profondément marqué.

Je ne savais rien de l'auteur jusqu'à cette anthologie. Il n'est en effet pas présenté dans son livre, si ce n'est par sa dédicace à d'illustres inconnus "compagnons de la chevauchée anonyme" et à l'incipit de sa bibliographie : "La plupart des données contenues dans ces pages correspondent à des souvenirs et sont donc extraits d'une mémoire faillible. Du moins l'auteur peut-il assurer qu'elles ont été glanées tout au long d'une vie militante, dans les pays où il a travaillé, et au contact de situations vécues."(p 185).

J'apprends donc que Luis Mercier-Vega est un pseudonyme de Charles Cortvrint (1914-1977), qu'il est d'origine belge, qu'insoumis au service miltaire il s'installe à Paris en 1933 où il participe au mouvement anarchiste sous le nom de Charles Ridel. Il participe dès juillet 1936 en Espagne au groupe international de la colonne Durruti. Revenu en France en novembre, il "multiplie les conférences et les actions d'aide à l'Espagne tout en participant à la fondation d'une minorité dans la CGT, le Cercle syndicaliste de lutte de classes. En rupture de ban avec la majorité des libertaires, il fonde "Révision", revue éphémère dont le nom traduit une volonté de transformer les modalités d'action de l'anarchisme. Pour subvenir aux besoins financiers de cette publication, il plonge dans l'illégalisme." ("Les anarchistes. Ni Dieu ni maître", p 163)

On ne précise pas la nature de cet "illégalisme" : braquages, fausse monnaie ?...

"Ridel disparaît à Marseille en 1939 pour réapparaître en 1940 sous le nom de Luis Mercier-Vega à Santiago du Chili". (ibidem)

"En 1942, sous le nom de Louis Mercier, il rejoint les Force Françaises Libres. Après la guerre il est journaliste au "Dauphiné libéré" et responsable départemental de Force Ouvrière dans l'Isère. Il écrit dans "la Révolution prolétarienne" et dans "Preuves", la revue du Congrès pour la liberté de la culture. Il tente d'épauler les initiatives pour la paix en Algérie initiées par Albert Camus et poursuit ses activités dans les groupes libertaires."(ibidem, p 207)

"Louis Mercier mit fin à ses jours le 20 novembre 1977".(ibidem)


 

"L'increvable anarchisme" est une réflexion approfondie et sans tabous sur près de 40 années de militantisme. Une réflexion qui fait abstraction soigneusement de la personne de l'auteur : témoignage de cette morale inflexible qui est au coeur de l'identité anarchiste, ainsi qu'il la présente p 76 : "l'anarchiste "s'organise" pour (...) éviter, (...) contourner ou mettre à mal (l)es règlements qu'il juge faux ou iniques.(...) Non écrite, sa loi est impérative : céder le moins possible à l'autorité. (...) le refus d'exploiter lui interdit de "parvenir".

Le respect du code moral est en fin de compte le critère, plus encore que le courage, qui permet de jauger le militant."

Ce passage est pour moi très significatif. Il fournit en effet la clé du pragmatisme politique qui anime tout le livre : l'anarchisme est d'abord pour l'auteur une morale qui surplombe tous les avatars de la vie politique et tous les catéchismes idéologiques.

C'est ainsi que le vieux débat réforme ou révolution est abordé de façon non dogmatique (p 115-143) au double prisme de l'expérience espagnole ultra-connue de la CNT-FAI et de l'expérience suédoise ultra-méconnue de la SAC (la Sverige Arbetares Centralorganisation, syndicat anarcho-syndicaliste qui a joué un rôle permanent et souvent crucial dans le soutien aux mouvements anarchistes des autres pays). De ce double exemple, j'avais souvenir, et cela se confirme à relecture, que ce ne sont pas les pragmatistes-réformistes de la SAC qui ressortent les plus perdants. Luis Mercier-Vega, qui a payé de sa personne, ne l'oublions pas, au sein de la colonne Durruti, met bien en évidence les effets néfastes de la militarisation sur la transformation sociale d'esprit libertaire.

Le ton est d'ailleurs donné dès la 1re partie du livre, significativement titrée "Propagande et réactions naturelles". L'anarchisme est increvable, car il répond à des "réactions naturelles" plus qu'à une formalisation idéologique et à un catéchisme prêché par des militants. Pour autant, cela n'invalide pas, au contraire, la nécessité d'une réflexion théorique : tout le livre en est l'illustration, qui reprend les différentes expériences pour en tirer des leçons.

Ainsi du syndicalisme et de son institutionnalisation. Si l'auteur voit bien la tendance dominante à la bureaucratisation, s'il approuve les réactions "basistes" contre la confiscation de la parole et du pouvoir, il n'en conclut pas à la nécessité de quitter les syndicats, organes nécessaires de défense et d'organisation collectives.

Si l'autogestion, alors (en 1969-70 où il écrit) à la mode, nécessite une clarification sur le mot et la chose, elle ne peut être rejetée globalement comme une imposture : même si "les formes et les dimensions du monde industriel moderne éloignent chaque jour davantage les possibilités de préhension et d'intervention de l'ouvrier sur la gestion de son travail (...) mille fois encore, sous les formes les plus diverses, par les biais les plus inattendus, l'homme tentera d'organiser lui-même sa peine et d'affronter la malédiction du travail jusqu'à en faire une joie."(p 182)

Et les dernières phrases du livre sonnent comme une prophétie hypothétique qui reste malheureusement d'actualité : "Il est possible que la marche du monde, accélérée dans les domaines économiques par un état de guerre permanent, la concentration des pouvoirs et une technologie réservée à une minorité de cerveaux, brisent le rêve d'une société ouvrière. Ce que nul ne peut alors écarter, comme perspective aussi évidente que les succès et les réalisations scientifiques, c'est que les révoltes se feront nihilistes." (p 183)

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