Jean MALAQUAIS "Planète sans visa"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Jean MALAQUAIS "Planète sans visa", Phébus, 1999, 556 p. (Préface de Norman MAILER).

 

Cette édition définitive, parue peu après la mort de l'auteur en 1998, d'un livre initialement paru en 1947, est le fruit d'un travail de polissage constant de la part d'un perfectionniste de la langue.

C'est qu'à l'image d'un autre Polonais écrivant dans sa langue d'adoption, Joseph CONRAD qui rédigea tous ses livres en anglais, Jean MALAQUAIS, né Wladimir MALACKI à Varsovie en 1908, a vis-à-vis d'elle de grandes exigences.

Reconnu fugitivement comme un grand écrivain avec le prix Renaudot en 1939 pour "Les Javanais" (réédité dans la collection "Libretto" chez Phébus en 1998), MALAQUAIS a connu une longue éclipse jusqu'à la réédition de la plupart de ses livres dans les années 90.

Rien d'étonnant à cela nous dit son éditeur dans sa "note introductive" : il "aimait glisser le doigt juste là où ça fait mal" (p 10). En particulier, pour les Français, en leur montrant "qu'ils souffraient d'une maladie inquiétante : une bizarre démangeaison d'inhospitalité agressive qui les poussaient à gratter jusqu'à l'os la couenne délicate du corps national afin d'en chasser la vermine supposée – vermine venue d'ailleurs, ainsi qu'il se disait alors (et ainsi qu'il se dit encore)." (p 10)NB : 14 ans après, on en est bien revenu là, quand on constate la stigmatisation des Roms par une Droite "décomplexée"(couverture d'un des derniers n° de "Valeurs actuelles") et la continuité politique de refoulement des demandeurs d'asile de Guéant à Valls.

Or "il est très difficile de se supporter vraiment si l'on pose en principe la détestation de l'autre. Haïr l'autre, c'est se haïr soi-même sans oser se le dire".(p 11). Cette correspondance entre doute sur soi-même (la France serait foutue ?) et xénophobie galopante est à nouveau en train de se produire.

Cette maladie nationale a connu une aggravation particulière entre 1939 et 1945, épisode particulièrement peu glorieux de notre Histoire. C'est pourquoi l'épisode a été immédiatement recouvert du manteau de la légende résistantielle gaullo-communiste avec un habillage nationaliste commun à ces deux familles politiques qu'apparemment tout aurait dû opposer.

 

C'est dans ce contexte de déni que parut initialement "Planète sans visa", qui évoque à travers différents personnages la réalité de la fin de l'année 1942 à Marseille : juste avant et pendant l'occupation de la zone Sud par les Allemands, suite au débarquement allié du 8 novembre en Afrique du Nord.

La galerie de portraits, très variée, est aussi très réussie : du haut responsable vichyssois issu de l'aristocratie au jeune militant trotskyste, en passant par le cafetier "légionnaire" (ancien combattant au service du Maréchal Pétain, le vainqueur de Verdun) et tous les "indésirables" de l'époque (un comptable juif alsacien, une famille juive d'Europe de l'Est, un réfugié politique russe, etc..) l'éventail est très large.

De ces différents personnages, dont les relations sont finement analysées, certains attirent plus particulièrement l'attention.

Ce sont les "personnages à clé" les plus évidents. Tout d'abord le réfugié politique russe Ivan Stépanoff et son fils Youra, dans lesquels on ne peut manquer de reconnaître Victor Serge et son fils Vladi. On sait que Victor Serge et Malaquais ont été très liés puis se sont fâchés, Serge choisissant à un moment donné de ne plus répondre aux critiques de Malaquais sur son évolution réformiste (voir à ce sujet le livre de Jean-Luc SAHAGIAN "Victor Serge, l'homme double", Libertalia, 2011, p 197 à 215, qui évoque en détail l'amitié et la rupture entre les deux hommes).

On sent à quel point cette rupture a marqué Malaquais à la façon dont il traite son personnage : il choisit de le faire mourir prématurément, mais de noble façon (Stépanoff se suicide en prison pour éviter de servir de propagandiste antistalinien aux nazis), alors que Serge, finalement réfugié au Mexique, y est mort de mort naturelle en 1947. Il se fait pourtant l'écho des critiques sur son évolution réformiste qu'il tente d'expliquer par l'usure d'une vie de combats incessants. Serge aurait renoncé à la révolution par lassitude : l'hypothèse, psychologiquement séduisante, ne résiste pas aux analyses politiques développées par ce même Serge dans tous ses derniers textes (et en particulier dans ses "Mémoires d'un révolutionnaire" rédigés à Mexico de 1942 à février 1943, mais également son tout dernier et remarquable interview à Victor ALBA pour le journal "Combat" le 16 octobre 1947, un mois avant sa mort à l'âge de 57 ans : voir Victor SERGE "Mémoires d'un révolutionnaire et autres écrits politiques (1908-1947)", coll.Bouquins, Robert Laffont, 2001, 1048 p).

Cependant, dans le contexte du roman, on peut accepter cette vision des choses dans la mesure où elle est portée par un jeune et ardent militant trotskyste, Marc Laverne (dont SAHAGIAN nous dit qu'il est l'avatar d'un "ami et complice de Malaquais", Marc Chirik, Malaquais ayant alors dix ans de plus que lui).

L'autre grand personnage "à clé" est l'Américain Aldous John Smith, alias Varian FRY, qui joua un rôle considérable dans l'obtention de visas, pas toujours légaux, et dans l'aide matérielle aux candidats à l'émigration. Son rôle, non reconnu par la légende résistantielle, a été finalement accepté par la traduction (54 ans après !) de son témoignage : "La liste noire", Plon, 1999;

Comme quoi, même lentement, la vérité finit par se faire jour...

 

Il faut souligner enfin l'effort que fait MALAQUAIS, en vrai romancier, pour entrer dans les "raisons" de ses personnages, même les moins a priori sympathiques. Et c'est là qu'on voit l'utilité d'un tel travail pour l'historien : en refusant une vision uniquement moraliste de l'Histoire, il nous permet, comme le souligne Timothy SNYDER dans "Terres de sang" , de comprendre mieux d'où vient le Mal.

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