Jean-Claude Michéa "L'empire du moindre mal" : une généalogie de la modernité

Publié le par Henri LOURDOU

 

Jean-Claude MICHEA « L'empire du moindre mal » (Climats, 2007, 212 p) :

Une généalogie de la modernité

 

J'ai mis du temps à découvrir cet auteur à cause de sa fausse réputation d'antilibéral réac. Illustration, s'il en était besoin, de la force des préjugés.

C'est son entrevue dans « Le Nouvel Observateur » du 27 septembre 2007 qui m'a permis de dépasser ce préjugé négatif.

Relue récemment en faisant mon rangement pré-estival, elle m'a convaincue de l'intérêt de le lire.

Malgré une fâcheuse propension, tirée des situationnistes qu'il admire, à pratiquer les jugements définitifs et outranciers sur certaines personnes, Michéa vaut mieux que ces scories polémiques qui ont je le crains fait sa fausse réputation.

Son érudition sans faille n'est prise en défaut que lorsqu'il s'agit de ses têtes de turc, où il se contente parfois de ragots de seconde main (ainsi de George Lapassade, qu'il n'a visiblement pas pris le temps de lire de façon approfondie, au-delà de ses propres préjugés).

Je me reconnais assez bien dans sa posture de moraliste libertaire, sauf quand il cède à ce culte des « classes populaires » qui seraient par essence détentrices de la « décence commune » par opposition aux élites médiatico-politiques par essence vendues à de bas et mesquins intérêts. Il a beau alléguer de son refus du matérialisme historique marxiste, je trouve qu'il cède là au travers messianique de la doctrine.

Cependant je ne peux que me reconnaître dans ce « refus de parvenir » théorisé par les intellectuels anarcho-syndicalistes du siècle dernier, l'expérience prouvant souvent en effet que « ceux qui ont consacré leur « vie » à grimper les échelons d'une hiérarchie (quelle qu'elle soit) n'ont jamais fait, selon la belle formule de Georges Elgozy, que « ramper verticalement ». »

 

L'unité du libéralisme

 

Son principal apport dans ce livre est d'abord de démontrer de façon convaincante l'unité du libéralisme, tout en mettant en lumière tout-à-fois les bonnes intentions qui ont présidé à son invention et les effets pervers inévitables de son projet..

Et c'est l'occasion de faire une autocritique, pourquoi ne peut-on pas séparer libéralisme politique et libéralisme économique, ainsi que moi et quelques autres (parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, dont je respecte, contrairement à JC Michéa, les motivations) avons cru bon de pouvoir le faire ?

La réponse réside dans la genèse-même du projet libéral ; né des terribles guerres civiles européennes des XVIe et XVIIe siècles, il visait à pacifier la société en évacuant les valeurs morales (sources des conflits entre catholiques et protestants) au profit des mécanismes impersonnels du Droit, puis du Marché.

Ce sont les impasses créées par le seul recours au Droit qui ont entraîné le recours au Marché comme seul régulateur possible in fine des conflits sociaux générateurs de violence.

En effet, la motivation essentielle des premiers libéraux est « d'échapper à tout prix à l'enfer de la guerre civile » au profit d' « une vie tranquille soustraite aux conflits idéologiques »

Cela présupposait la démolition des prétentions moralistes à régir la vie de la société : Michéa y voit la source première des philosophies du soupçon et du relativisme culturel « qui représentent, de nos jours encore, les deux piliers fondamentaux du Temple « post-moderniste ». »

Puis la recherche des« mécanismes », « capables d'engendrer par eux-mêmes tout l'ordre et l'harmonie politiques nécessaires,sans qu'il n'y ait plus jamais lieu de faire appel à la vertu des sujets. »

(NB cette analyse est remise en cause dans mes deux Post Scriptum ci-après)

D'où le recours au Droit conçu comme une simple technique de garantie de l'exercice de la liberté individuelle, avec pour seule limite « la nécessité de ne pas nuire à autrui ».

Or cette limite s'avère insuffisante pour faire face à toutes les situations, L'évolution des moeurs amène en effet à repousser toujours plus loin cette limite : « La pente logique est alors de s'engager progressivement dans la voie d'une régularisation massive de tous les comportements possibles et imaginables. » Il suffit pour cela, ainsi que Michéa en donne l'exemple avec la prostitution, de « transformer tous les scrupules éthiques possibles en autant de tabous arbitraires et historiquement déterminés ». Mais il est alors « à prévoir qu'il se trouvera toujours d'autres individus- ou associations d'individus- pour estimer que chacune de ces nouvelles « avancées du Droit » porte atteinte à leur propre liberté dans la mesure où elle sera supposée nuire à leur sensibilité ».

On en revient ainsi, progressivement à une nouvelle forme de « guerre de tous contre tous. Guerre menée, cette fois-ci, devant les tribunaux et par avocats interposés ».

Cela « semble aux antipodes de ce monde paisible et tolérant dont rêvaient les fondateurs du libéralisme ».

La raison en est l'évacuation de ces vertus humaines élémentaires que sont la loyauté, l'honnêteté, la bienveillance ou la générosité. Ce que George Orwell, autre modèle de Michéa (plus positif celui-ci que les situationnistes), appelait la « common decency ». On y reviendra.

Toujours est-il que c'est pour faire face à cet impasse que les libéraux ont eu recours au Marché et à son corollaire obligé : la Croissance.

Ainsi, « pour un libéral intégralement cohérent, l'autorité doit, certes, rester dans ses limites en se contentant d'être juste. Mais c'est à l'Economie de nous rendre heureux, et dans la foulée, fraternels et bons. ».

« C'est, bien sûr, à ce point précis que le scepticisme méthodique du Droit trouve sa vérité ultime dans le dogmatisme arrogant de l'Economie ».

 

 

Démonstration convaincante : il reste cependant à penser le devenir des institutions politiques libérales qui sont les nôtres. Michéa concède la nécessité de défendre les « libertés démocratiques fondamentales »,ce qui fondait bien notre parti pris de distinguer « libéralisme politique » et  « libéralisme économique ».

En refondant cette défense sur les « vertus humaines élémentaires » de la « décence commune », il convient donc d'entrer dans une autre dimension, celle d'une morale universelle et de ses fondements.

 

A la recherche d'une morale universelle.

 

La rupture constituée par le modèle libéral dans l'Histoire humaine est soulignée par Michéa.

Tout d'abord par rapport à l'humanisme de la Renaissance, dont les précurseurs des libéraux ont pris le contre-pied en limitant leurs ambitions à la seule recherche du « moindre mal » et en se soumettant à l'empire de la « nécessité ».

A l'arrière-plan de cette rupture une conception très pessimiste de la nature humaine et de la société, fondée sur le seul constat des « malheurs du temps ».

La « tolérance » dont le libéralisme se targue n'est pas une « reconnaissance des différences », mais une mise à distance de l'Autre dans une coexistence indifférente ou spectaculaire-consumériste.

Cela suppose cependant que chacun accepte de se soumettre aux mécanismes impersonnels du Droit et du Marché : il faut donc que l'Etat libéral, paradoxalement, intervienne auprès des individus pour qu'ils fassent abstraction de leurs considérations morales.

Par ailleurs, la régulation du conflit par le Marché suppose la Croissance indéfinie, ce qui suppose également que chacun accepte de se comporter de façon toujours rationnellement égoïste, en faisant donc également abstraction de toute considération morale.

 

Mais d'où viennent de telles considérations ?

C'est ici que l'on entre dans la partie sans doute la plus faible du livre.

Si Michéa s'appuie bien sur de solides références anthropologiques pour fonder l'appétence humaine universelle aux vertus essentielles, son propos reste incomplet et plus impressionniste que cohérent.

Tout d'abord, il omet au moins une source fondamentale dans la recherche de cette morale : celle des théoriciens anarchistes comme Kropotkine, dont « La morale anarchiste »(1889) constitue un travail pionnier et encore intéressant.

Ensuite son recours à la psychanalyse se réfère au seul modèle lacanien en laissant de côté toute la riche tradition du freudisme critique incarnée pour moi au plus haut point par Gérard Mendel, qui a fondé une anthropologie historique rendant compte de tous les phénomènes négatifs mis en avant par Michéa.

Cela étant, la « conservation » des vertus humaines élémentaires est bien en effet l'enjeu qu'il affirme. Toute la question étant de les fonder sur des bases plus sûres que la seule description en creux que donne Michéa de la « bonne éducation ».

Si les conditions d'une sortie de l'illusion de la toute-puissance du jeune enfant ne sont pas aujourd'hui de plus en plus souvent réunies, ce n'est pas par un refus excessif et délibéré des figures paternelles au profit des figures maternelles, mais par un processus inconscient autrement plus complexe et ambivalent.

L'exemple qu'il cite, tiré du philosophe d'obédience lacanienne, Slavoj Zizek, reste à la surface des choses : cette régression psychologique du modèle patriarcal autoritaire au modèle matriarcal possessif et castrateur est bien le produit d'une évolution sociale, mais celle-ci ne tire pas automatiquement dans un seul sens.

Le déconditionnement à l'autorité traditionnelle ouvre un champ de possibles, dont l'un est celui d'une socialisation égalitaire, et pas seulement le retour à l'infantilisme narcissique à vie.

De là les jugements parfois ambigus ou incomplets de Michéa sur toute une série de sujets : ainsi on ne sait pas ce qu'il pense vraiment de la question de l'éducation (faut-il revenir à la férule et aux punitions corporelles pour obliger les élèves à apprendre et les enfants à obéir ?), de l'immigration (la régularisation massive des sans-papiers est-elle un mal ?), des discriminations (sur quoi fonder la dénonciation des vraies discriminations par opposition aux revendications non fondées ?), de la décroissance (s'agit-il d'une démarche individuelle de « sobriété volontaire » ou d'un processus nécessitant un engagement politique, et lequel ?).

 

 

Cela étant, ce travail constitue un apport fondamental à une conception critique de la genèse de la modernité, au côté de Mendel, Une Histoire de l'Autorité 

Rosa,  Prolétaires de tous les pays : ralentissons !

Desmurget, La télévision : une catastrophe de civilisation ?

Morin, Je ne suis pas des vôtres...dans un monde qui est le nôtre

  entre autres...

 

PS du 21 avril  2017 : La lecture en cours de "Amsterdam, A History of the World's Most Liberal City",du journaliste Russel SHORTO (Vintage,Books, 2013),  ajoutée aux prises de positions ultérieures clairement réactionnaires de JC Michéa, me pousse à revoir ce jugement sans doute trop positif de son travail. En particulier sur la genèse et l'unité du libéralisme, que je vais à présent approfondir.

Ce qui me semble à présent très suspect : la rupture soulignée par Michéa entre penseurs de la Renaissance et penseurs libéraux et son contenu; la critique du libéralisme comme une idéologie unitaire et cohérente qui expliquerait toute l'évolution actuelle de nos sociétés.Ainsi que je le soupçonnais déjà dans le texte ci-dessus, les choses sont sans doute un peu plus complexes...

 

PPS de juillet 2017 : Après lecture de deux livres sur l'Histoire d'Amsterdam (Russel Shorto) et l'Histoire des Pays-Bas (Christophe de Voogd, Fayard, 2003), une autre faiblesse de ce livre-ci (et de taille, car elle est au fondement de sa thèse) m'apparaît en effet. C'est le contre-sens de Michéa sur l'émergence de l'idéologie libérale de Locke et Spinoza : non un moyen comme il le prétend de mettre fin à des conflits armés insolubles en évacuant la morale des rapports sociaux, mais au contraire une façon de protéger l'individu des abus du pouvoir collectif de l'Etat ou de la société sur lui. De fait, en hyper-communautarien populiste qu'il est, Michéa se fait peur et veut nous faire peur sur les conséquences de la progression des droits individuels. Il est bien un néo-réactionnaire qui n'a rien à voir avec les combats de la gauche. Et un allié de fait de l'extrême-droite -qui ne s'y est pas trompée en le convoquant comme caution intellectuelle.

Donc je continuerai plus que jamais, au contraire, à me réclamer du libéralisme politique.

Donc “mea culpa” et “dixi et salvavi animam meam”.

 

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